« Monsieur, à quoi ça sert la philosophie? »

Alors comme ça je suis prof. Prof de philosophie. Même question chaque année : « Monsieur, à quoi ça sert la philosophie? » A rien.

Qu’on se comprenne bien : bien sûr que la philosophie permet d’accomplir des tas de choses, et pas seulement théoriques. Mais leur question signifie : « Est-ce que je vais m’en servir pour trouver un boulot? » Valeur ouvrière, anti-intellectualisme : si ça n’a pas d’utilité pratique immédiate, je ne veux pas l’apprendre.

Donc soyons franc : la philosophie ça ne sert à rien. C’est pourquoi elle est indispensable. Servir, être utile, c’est se faire outil, moyen pour accomplir la finalité qu’un autre nous donnera… bonheur d’être employable! La philosophie ne sert à rien, comme l’amour, l’estime de soi, la poésie, les jeux vidéos, les soirées entre amis à boire des coups ou fumer des joints. Vas-tu leur interdire d’exister à cause de ça ? Et donc c’est la réponse que je leur donne : ne reprochez pas aux choses inutiles d’exister. Au contraire, donnez aux gens et choses le droit d’exister, tout spécialement si elles sont inutiles! C’est se libérer de certains mots d’ordre de notre société que d’accepter cela.

J’y crois. Dur comme fer. Mais qu’est-ce que je fais exactement? Agent de la reproduction sociale, paraît-il. Bourreau d’enfant, responsable de la perte de l’estime d’eux-mêmes des élèves. Il paraît même que je suis violent, depuis que j’ai pris un élève par le col parce qu’il refusait de changer de place. Il paraît que je fais partie de ces défenseurs de l’élite, prêtre de la IIIe République. Il paraît que je coûte trop cher et que je ne prépare pas les élèves à un monde meilleur : que ce soit en les préparant pour le marché du travail (pardon M. Gattaz) ou en contribuant à leur inculquer l’obéissance servile face à la hiérarchie (pardon M. Bourdieu).

La vérité c’est que je suis en colère contre moi-même. A cause de ma condition déjà. Je suis diplômé d’un master 2 de recherche. Je n’ai pas été formé à l’enseignement. J’aime enseigner, mais ça ne m’intéressait pas, je voulais faire un doctorat. Pas de financement mec, il faut être agrégé pour ça. J’ai le CAPES. Je suis TZR (Titulaire en Zone de Remplacement).

L’année dernière je travaillais à 90km de chez moi. Je l’ai appris le 2 septembre. Dans deux établissements différents. On me faisait venir cinq fois par semaine. Cinq fois 180km, deux heures de route aller-retour quand il n’y a pas d’embouteillage. Trois fois par semaine, je venais pour deux heures de cours : voyager autant pour gagner autant. En hiver, sur une autoroute sans éclairages, j’ai failli m’endormir au volant plusieurs fois en rentrant chez moi. L’un des deux établissements force un des profs de philo à faire 4h supplémentaires, simplement pour ne pas ouvrir un poste et conserver des TZR.

Ils débarquent, ne connaissent pas la politique de l’établissement ni les collègues : plus faciles à manipuler ou à embobiner. L’administration a essayé de me faire gober que je leur devais 6h de surveillance par semaine en plus de mon service. On me dit ça entre quatre yeux, sans trembler, discrètement dans un bureau, sans témoin. Comme ça, si je refuse et que j’appelle le syndicat, on prétendra que ce n’était qu’un malentendu, je m’énerve pour rien voyons. Il se trouve que je me renseigne régulièrement sur mes droits.

La chef d’établissement fait l’étonnée : elle ne savait pas, elle ne connaît pas très bien les textes de loi m’avoue-t-elle sur le ton de la confidence. Mais elle me dit que moralement, même si ce n’est écrit nulle part, on pourrait légitimement l’attendre de moi. Faire jouer la conscience professionnelle pour me faire culpabiliser, dans l’espoir que j’oublie que je ne suis pas responsable de sa gestion catastrophique de l’établissement.C’est une proche de l’ancien président du conseil régional (un mec du PS). Il paraît qu’elle a eu le poste par piston.

Plus tard j’apprendrai qu’elle est coutumière des arnaques et que l’année d’avant un TZR d’histoire a dû aller au tribunal administratif à cause d’elle. La même année, cet établissement sensible perdra un demi poste de CPE parce que les comptables du Rectorat cherchent à faire des économies. Le CPE est censé occuper désormais deux demi-postes dans deux établissements différents. Il passera simplement de 600 élèves à 1200 élèves à suivre, mais ils garantissent que ça ne posera pas de problème.

Management privé appliqué à la gestion publique. A la fin de l’année scolaire, après avoir corrigé les copies de bac et fait passer les oraux de rattrapage, j’ai passé un mois sans sortir de chez moi, prostré. Je ne sais pas comment qualifier l’état dans lequel j’étais.

Je venais d’apprendre que mon financement de thèse était rejeté. J’espérais échapper à l’enseignement dans le secondaire au moins trois ans. Parmi ceux qui ont eu la préférence, une agrégée qui s’était mise en arrêt maladie au mois de novembre. J’enseigne à l’université en parallèle, comme chargé de cours, pour joindre les deux bouts. Elle aussi. Elle m’a contacté pour chercher quelqu’un pour la remplacer. Je l’ai mise en contact avec un collègue intéressé. Elle m’a confié qu’elle aurait aimé garder ses cours à la fac, mais qu’elle ne supportait pas ses conditions de travail comme TZR et qu’elle s’était mise en arrêt maladie. Elle a passé l’année scolaire à préparer son sujet de thèse et a obtenu un financement. Moi pas.

Cette année ça va mieux : je travaille à 40km de chez moi seulement. Je l’ai appris le 26 août : j’étais très content de le savoir avant la rentrée. Deux établissements, encore une fois. 80 km aller-retour. Je dois seulement y aller six jours par semaine, sur une autoroute dont le trafic est constamment saturé. Je change d’établissement dans la journée, trois fois par semaine. Ils sont à 20 minutes en voiture l’un de l’autre (si ça roule bien). Je dois faire le trajet pendant l’heure de midi, je mange dans ma voiture en 15 minutes avant d’aller préparer ma salle de classe pour le cours suivant. Je travaille le samedi matin (comme l’année dernière) parce que les titulaires en poste ne veulent pas, mais comme le TZR n’est pas au courant, on peut le mettre sur son emploi du temps en début d’année, il n’osera pas gueuler. Je termine le samedi à 12h, je commence le lundi à 8h, pour finir à 18h avec quatre heures de trou dans la journée.

Mon seul jour de repos est le dimanche, que je consacre régulièrement à mes activités théâtrales, parce que j’aimerais quand même continuer à me cultiver dans la vie. J’ai un groupe de musique qui ne peut répéter que le samedi soir, je passe donc mon samedi après-midi à dormir. Chaque année je tombe malade plusieurs fois – ça ne m’arrivait jamais auparavant. Je suis constamment exténué, en période faste, je ne parviens même plus à corriger de copies, je ne peux plus me concentrer. Je passe les vacances scolaires dans mon lit à corriger mes copies en retard. J’en avais sept paquets pendant les « vacances » d’avril.

Quand je ne m’en sors plus, je paie des étudiants en master pour corriger les copies de bac blanc : c’est justifiable pédagogiquement vu que je ne serai pas leur correcteur lors du bac. Financement sur mes propres fonds. J’essaie de rémunérer les étudiants correctement. Je ne sors pas, et quand ça m’arrive je me sens coupable de ne pas être en train de bosser. J’ai beau être exténué, je dors de plus en plus tard dans ces périodes-là : trop angoissé par mon retard, trop de culpabilité, trop de conviction de mal faire le boulot,trop peur que les élèves demandent de nouveau quand je leur rendrai leur devoir.

Une amie à moi, prof de français en collège, a déjà fait plusieurs burn out. Elle a constamment peur de rechuter. Les élèves l’adorent parce qu’elle est douce avec eux, mais ils la chahutent constamment, ça l’épuise. Elle prépare ses cours énormément, mais ça ne marche jamais.

Trop d’indiscipline, trop de bavardage, trop de lacunes à rattraper. Elle se plaint souvent de ne pas pouvoir enseigner comme elle l’entend, en laissant plus de temps aux élèves pour vivre, s’aérer, s’ouvrir au monde et à la nature, au lieu de rester constamment assis devant un bureau. Elle les trouve tellement attachants. Je n’aime pas mes élèves. En fait si, j’ai de l’affection pour eux, mais ils sont convaincus que je les déteste. Épuisé, je suis plus facilement irritable, je suppose. Il paraît que je leur parle méchamment quand je leur demande de se taire.

Avec des classes de 25 élèves, les bavardages me gênent peu, je ne force pas la voix, on parvient à s’entendre et l’ambiance est bonne. Mais bien souvent les classes vont jusqu’à 35. Ils se déconcentrent vite et cherchent la moindre occasion pour échapper au cours. Quand le coefficient de ma matière est petit au bac, on me donne les plus mauvaises heures de cours.

L’année dernière, une classe de 30 STMG, qui ont envoyé un prof en dépression l’année d’avant, m’est donnée en classe complète le lundi et le vendredi lors de leur dernière heure de cours. Je n’ai rien enseigné de l’année. Cette année, une classe de 28 STMG, en classe complète la dernière heure du vendredi. Heureusement, ils sont gentils : si je hurle, ils se calment 15 minutes. L’année dernière, une TS de 35 élèves : leurs deux dernières heures du jeudi (16h-18h) et la dernière du vendredi (16h-17h). Cette année, une TS de 35 élèves : les deux dernières heures du lundi (16h-18h) et la dernière heure du vendredi (16h-17h).

Je leur fais des cours d’histoire des sciences, je leur apprends des trucs sur la mécanique quantique et la biologie moléculaire. Je n’obtiens que des moues épuisées, quand ce ne sont pas des regards dédaigneux et méprisants. Pourtant je leur parle avec enthousiasme, je suis absolument passionné. Tous les gens auxquels je parle de philosophie me disent qu’ils auraient adoré m’avoir comme prof. J’ai la sensation de ne servir à rien. Comme professeur, comme être humain. Pour l’administration, je suis un rouage manipulable à l’envi, pour les élèves je suis un tortionnaire fascisant. Pour l’inspecteur, c’est bien mais peut mieux faire. Mes collègues m’aiment bien, mais je n’ose pas leur dire à quel point je suis désespéré. Ils ne travaillent pas non plus dans des conditions très confortables.

Je crois que les élèves valent mieux que ça. Qu’ils méritent mieux qu’un prof dépressif qui enseigne constamment sur les genoux dans des conditions abominables aussi bien pour eux que pour moi. Ils n’en peuvent tellement plus qu’ils m’insultent, me reprochent leurs échecs et me voient comme leur ennemi. Et moi je les vois comme des gosses ingrats et injustes avec moi. Je vis aussi leur comportement comme une violence vis-à-vis de ma personne.

A une stagiaire d’anglais qui témoignait s’être fait traitée de « sale pute » par un élève, un formateur lui répondait « ce n’est pas vous qu’ils visent, c’est l’institution ». Si l’école est un lieu violent, cette violence est organisée dans les deux sens, par une institution qui se fout de bien faire, mais veut faire les choses à bas coût et dans une ambiance de concurrence généralisée : car il est bien connu chez les (néo-)libéraux que quel que soit le problème,la concurrence acharnée le résoudra (le terme qu’emploie le Rectorat pour concurrence : « Nous n’avons pas accru votre Dotation Horaire Globale car votre établissement n’est pas suffisamment attractif. »).

Pourtant, je me sens capable de faire des trucs dingues pour eux. Au lendemain du 11 janvier, j’ai entendu sur France Culture l’interview d’un prof de collège de banlieue parisienne. Il racontait comment il avait dû parler des attentats aux gamins (j’ai dû le faire aussi : le prof de philo « vous en parlera », leur disaient mes collègues). Avec un brin de fierté dans la voix, et avec une étrange douceur, il expliquait qu’un élève lui avait demandé ce qui se passerait si un attentat devait avoir lieu dans l’établissement. Ce prof, que j’imagine jeune, répond à son tour (retranscription approximative) : « S’il le faut je les arrêterai à mon corps défendant ». Combien de personnes affirment sérieusement dans leur métier être prêtes à mourir dans l’exercice de leur fonction ? Ça paraît insensé et en même temps je comprends parfaitement. Je n’aime pas être prof, je n’ai jamais voulu ça, je déteste la position que l’on m’encourage à tenir. Mais j’aime enseigner et je pense qu’ils méritent qu’on se donne du mal pour les armer contre les manip’s, les plans com’ et toutes les saloperies qui les attend dans la société que nos dirigeants entendent construire. Je ne sais pas si je vaux mieux que ça, mais je sais que eux, ils le valent.

 

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4 thoughts on “« Monsieur, à quoi ça sert la philosophie? »

  1. Ton témoignage me parle énormément, peut-être parce que je suis secrétaire à l’ÉSPÉ d’une académie que je ne citerai pas. Les conditions que tu décris, avec le peu de formations que tu as reçu, c’est consternant ! Mais le pire c’est que ceux qui veulent être enseignant, n’en ont pas vraiment non plus, ils sont formatés au moules de l’académie et ensuite on les parachute en période d’essai d’un an (avec environ 200 heures d’observation et de pratiques sur 2 ans).

    Tu m’étonne qu’ils valent mieux que ça ces enfants/gamins/jeunes.

    Plus personnellement j’ai fais du complément d’enseignement en étant assistant d’éducation, je n’aurais pas du, mais pour eux, je l’ai fait.

    Courage !

    1. Merci pour ton soutien. J’avais des tas d’autres trucs à dire mais je m’en suis tenu à ça.

      J’aurais pu préciser par exemple que j’ai eu le concours pendant la réforme du gouvernement Fillon, ce qui signifie que j’ai fait mon stage à temps plein. Et en tant que stagiaire j’étais le seul prof de philo de mon établissement, avec une TL (classe intéressante, mais beaucoup de boulot pour un stagiaire) et une formatrice qui se contentait de nous dire que de toute façon ce qu’on nous demandait de faire n’était pas possible. On n’a jamais organisé la moindre séquence de cours, bref j’ai appris à enseigner tout seul. Mais je ne pense pas que mes difficultés viennent de là. Les effectifs sont la cause de la majorité des problèmes de discipline que je rencontre. Le reste me semble dû à des mauvaises orientations,produites par un système absurde qui broie les gosses…

      Bref, merci pour ton soutien et courage à toi aussi ^^

  2. Bonjour.
    Ton temoignage ma touché. Je sais ce que c’est de bosser de sa passion.
    Malheureusement ton travail te bouffe et te tue a petit feu.
    Ce qui m’inquiete dans ton cas, c’est combien de temps encore vas tu tenir sur cette pente.
    Je sais que dire ceci peut paraitre froid et méchant mais peut etre devrais tu songer à changer de voie.
    En temps qu’élève j’ai pu constater a quel point le metier de prof est dur et tout aussi dur voir pire pour ceux de « remplacement ».
    J’ai toujours vu le metier de l’enseignement comme l’un pire metier du monde.
    Or comme tu l’a souligné plusieur fois ce n’est pas a quoi ce que tu voulais faire.
    Tu m’a l’air d’un passioné. Mais sacrifier soit même sans avoir un minimum de retour ne te menera nulle part. Au contraire. Psycholiquement voir physiquement cela te détruira tot ou tard.
    Je compatit a votre vie et si j’aurai pu vous aider je l’aurai fais.
    Je vous souhaite tout de même faire les bons choix vous evitant de sombrer.

    1. Merci pour ta compassion.

      Je réfléchis effectivement à un changement de voie, mais la philosophie étant discriminée dans la majeure partie de notre société, ça va être compliqué ^^

      Cela dit, je ne sais pas si prof c’est le pire métier du monde : c’est un boulot dans lequel on a encore un peu le privilège de travailler avec son cerveau (ça va pas durer, les ministres rêvent de nous remplacer par des programmes pédagogiques et de nous transformer en animateurs d’ateliers numériques). La difficulté majeure du métier tient aux conditions dans lesquelles il s’effectue. Ce qui témoigne du peu de souci de nos gouvernants pour l’éducation du peuple.

      C’est pourquoi je ne suis pas encore parti : il y a encore des raisons de se battre pour ce métier et pour les gosses. Au moins il s’agit de mourir pour une cause qui a un sens : c’est toujours mieux que de mourir au travail pour des actionnaires… ^^

      Merci pour ton soutien. =))

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