« L’école de la République n’existe pas. Elle est à deux vitesses. »

Je vous envoie le témoignage que j’avais déjà écrit sur un forum. Je suis maître d’école en ZEP. Depuis peu, on nous affiche autrement : « professeur des écoles », fonctionnaire de catégorie A. Le métier, lui, n’a pas changé, notre statut non plus, le salaire peu ou prou. Ce genre de petite démagogie vise plus à convaincre les autres citoyens que nous-mêmes, de l’importance accordée à l’éducation par les politiques, de la valorisation du métier afin d’attirer des candidats au concours.

Là où je travaille, il y a un très grand nombre d’enfants atteints mentalement, étiquetés ou pas. Pourtant, ce n’est pas une école spécialisée. Dans ma classe de ce1, il y a deux autres adultes : des AVS (auxiliaires de vie scolaire). Elles sont là pour deux enfants, l’un retardé, l’autre autiste. L’idée est de réaliser un suivi personnalisé. Mais dans le fond, ce sont des emplois précaires, mal payés, non-renouvelables, sans formation préalable (c’est la loterie du point de vue des professeurs). Le secteur psychiatrique est quant à lui embouteillé. Les lieux de vie spécialisés ont presque tous disparu (thérapie institutionnelle). Les choses reposent donc beaucoup sur l’école et la famille. Ma mère, qui était chef de service en pédopsy, m’avait expliqué un jour que dans les années 70, ils avaient quasiment enrayé l’autisme en France du point de vue épidémiologique.

La loi du 11 février 2005 fait que nous sommes passés de « l’intégration » à « l’inclusion » des élèves handicapés à l’école : la loi présente la chose sous l’angle de la non-discrimination, de la mixité, pour cacher l’érosion du secteur public qui avait pourtant du succès. Encore une affiche publicitaire pour cacher des intérêts d’argent néfastes… Cela met en branle une idée culpabilisante pour les professeurs : on doit réaliser cette « inclusion » même si la situation nous paraît impossible. (Pas étonnant qu’on développe un humour aussi acide ! Et qu’il y ait autant de dépressions dans le métier…) Et la seule chose que l’on nous propose de faire, ce sont des… évaluations. Toutes les approches subjectives, qui mettent le sujet en avant, sont montrées comme dangereuses, car non-scientifiques, non objectives. On nous impose des catégories à plaquer sur les élèves, de prouver évaluation-en-main ce que l’on avance. Même tout ce qui concerne le comportement en classe est découpées en « items », en compétences évaluables. Et quand un enfant va très mal, le psychologue scolaire ne propose aucun soin, seulement d’évaluer l’élève in situ (en passant en classe), ce qui pourra éventuellement donner lieu à un courrier à la famille, voire à une demande de classe spécialisée. Mon élève retardé, qui a été identifié comme tel dès le début du CP, attend une classe spécialisée depuis plus d’un an. Je fais ce que je peux pour qu’il se sente bien en classe, mais il est anxieux en voyant qu’il ne peut faire comme les autres et en sachant qu’il devra partir « à un moment donné ».

Il y a 3 ans, quand j’ai passé le concours en candidat libre. Je sortais tout juste de mes études de droit. Je ne savais pas que, réussissant le concours, j’entrerais dans ce qui a depuis été appelé « la génération dépression » des professeurs des écoles. Cette génération est entrée dans le métier sans formation, car c’était le « trou » de la réforme (des rythmes scolaires, de la formation des professeurs, etc). Comme c’est l’ancienneté qui permet d’avoir un choix d’école, tous les débutants se retrouvent dans les écoles ZEP les plus difficiles.

C’est ce qui m’est arrivé.

Je n’avais jamais enseigné et le jour de la rentrée, je me suis retrouvé devant 25 élèves de ce1, dont une enfant psychotique en grande souffrance. Elle recouvrait sa table de larmes et de morves, allait se prostrer sous le tableau, avait des stéréotypies. Sans compter que le reste de la classe était loin d’être facile.

« Comment faire classe sans formation aucune ? » La réponse de l’institution a été la mise en place d’une « procédure d’alerte ». Elle est connue pour les cas où un professeur commet des fautes graves, comme des voies de fait à l’encontre d’un enfant (il n’en était rien me concernant). Du point de vue administratif, elle permet de faire « exploser » le nombre de visite-évaluations de l’enseignant. J’ai été convoqué à une « réunion d’harmonisation des professeurs des écoles stagiaires » où je me suis retrouvé seul face à mes 5 évaluateurs de l’année. L’inspectrice, à mon arrivée : « Taisez-vous. Asseyez-vous ». J’ai donc eu en guise de formation plus de 35 visites-évaluations, de la part de 3 personnes différentes, dont il résultait un bilan-évaluation devant me servir de formation.

Les évaluations… Ce mot fourre-tout qui recouvre une idée de mesure rationnelle, une idée de formation, une idée de jugement sur autrui ou sur soi-même, une idée d’étiquette, une idée de fondement du discours « rationnel ». J’ai donc eu plus d’une trentaine de visites pour m’ « évaluer » durant cette année cauchemardesque jusqu’à ce qu’en mars je sois rassuré par ma tutrice sur ma titularisation. Mais, il manquait la visite de madame l’inspectrice. Elle est venue une heure dans ma classe lors d’une séance de révision en phonologie. Une semaine plus tard, j’ai reçu un avis défavorable à ma titularisation avec une grille de 10 compétences qui décrivait mon incompétence. Cet avis a donné lieu à une convocation devant un jury académique en juillet au rectorat. Je n’avais aucune précision sur ce qu’on attendait de moi. C’était un simple mail. Je pouvais être renvoyé de l’éducation nationale, être renouvelé stagiaire ou être titularisé. Lorsque je suis arrivé au rectorat, j’ai vu trois personnes pleurer dans le couloir, devant « la salle longue » où je devais me rendre (kafkaïen). J’ai été reçu par trois personnes dont je ne sais toujours rien, métiers ? Noms ? Qui ont examiné mon « dossier » (de je ne sais combien de pages avec toutes les évaluations, etc). Elles m’ont posé une question au hasard en regardant au milieu dans le tas de toutes ces évaluations. Heureusement, j’avais décidé de parler leur langue en essayant de ne pas trop m’aliéner. J’avais préparé une sorte d’exposé reprenant la grille de l’inspectrice. J’ai repris mes 10 incompétences et j’ai fait mon mea culpa dans le jargon de l’éducation nationale, case après case : « j’ai mal fait ça, j’aurais pu faire ça, je ferai donc ça ».

J’ai su assez vite que je n’allais pas être renvoyé, mais je n’ai su qu’en septembre que j’étais titularisé et que je n’allais pas devoir vivre à nouveau un tel enfer de jugements. J’avais intériorisé un regard de jugement sur moi, une instance paranoïaque du fait d’une surveillance constante pendant une année. Ils avaient donc réussi à me formater à cette auto-évaluation. Je me surveillais sans qu’ils n’aient plus besoin de le faire. J’ai mis des mois et des mois à me remettre de cette aliénation. Maintenant que je suis titulaire, je me sens plus libre et tout cela est passé. Mais je pense aussi à tous ces autres stagiaires qui pleuraient tous les soirs en rentrant chez eux. Durant cette année, cela a été effectivement très difficile les trois premiers mois avec la classe. Je ne peux pas dire que j’étais bon dès après, mais je faisais classe à peu près normalement en janvier. Ce que je veux dire, c’est que je n’ai rien de très particulier en tant que professeur.

Je pense que l’évaluation est une obsession de notre société qui va bien au-delà de cette folie au sein de l’éducation nationale. Elle tend à remplacer la rationalité – la raison – par un ratio, une mesure. C’est une idéologie qui a notamment une place centrale en direction des ressources humaines. Aujourd’hui, de nombreuses écoles sont en grève du fait des 91 fermetures de classes sur Paris. Cela signifie pour moi le départ d’un collègue, des classes plus chargées dans un quartier très difficile (nous sommes classés REP4, sur une échelle de 5 au maximum…). J’ai 24 élèves, 2 adultes AVS en plus, moi-même. Bref, je n’ai plus de place. Quand il y a des collègues absents, on répartit les élèves de la classe concernée dans toutes les autres. On a souvent de classes qui montent à 27-29. Je ne sais pas où les mettre.

Pour nous faire obéir et « accepter » ces fermetures, le Rectorat nous propose le dispositif « plus de maîtres que de classes », c’est-à-dire fermer une classe et avoir un maître volant pour des petits groupes (on serait combien dans ma classe avec un maître en plus qui n’a pas le droit d’avoir sa classe???…). Néanmoins, ce dispositif n’est que temporaire. D’autres collègues ont été ainsi manipulés et ont accepté. Au bout de 3 ans, plus de maître supplémentaire, et la classe toujours fermée. Ces fermetures de classe doivent servir à remplacer les remplaçants manquant. Ainsi, le Rectorat pourra dire « nous avons répondu au problème de l’absence de remplacement ». Le monde marche sur la tête. En parallèle, le gouvernement ferme une classe dans le 14ème et fait la publicité d’une école privée qui se trouve en face de l’école publique qui ferme. L’école de la République n’existe pas. Elle est à deux vitesses.

PS:Et pour fermer une classe chez nous le seuil est à 275 élèves, mais le seuil d’ouverture (de ré-ouverture) est à 285…

> image d’entête via Flickr

6 thoughts on “« L’école de la République n’existe pas. Elle est à deux vitesses. »

  1. Très juste analyse de la situation, mais très acide, malheureusement. Il faut une motivation d’enfer et un amour du métier pour faire, malgré tout, notre travail du mieux qu’on peut, avec tout ce que nous impose l’institution d’absurde…

    1. Depuis, j’ai pris de la bouteille, et maintenant je suis protégé par mon statue de titulaire. Oui, l’amour des générations à venir, c’est ce qui nous porte malgré les conditions difficiles dans lesquelles nous travaillons. On finit par apprendre à louvoyer dans l’institution, en évitant le pire, gagner du temps sur la connerie pour vraiment s’occuper de nos élèves.

  2. La situation psychologique du stagiaire est bien décrite je trouve car c’est en effet un fonctionnement paranoïde auquel il/elle est amené(e) durant sa période d’évaluation.
    Le flou artistique et pour tout dire l’arbitraire des processus d’évaluation fait que le stagiaire — qui voit bien, jour après jour, la somme phénoménales de difficultés qu’il rencontre dans sa classe et qu’il s’efforce de gérer sans véritable formation préalable — ne peut pas ne pas s’inquiéter et donc s’angoisser de tout ce qui pourra lui être reproché. Les plus fragiles craquent, dépriment ou démissionnent, quand ils ne vont pas au suicide.
    Il y a là, me semble-t-il un mix diabolique entre un mode de gestion managériale et une hiérarchie dans la toute puissance, élevée au principe de Peter et qui méconnaît complètement le facteur humain, obnubilée qu’elle est par son leitmotiv congénital : « pas de vagues ! ».
    Oh il y a bien sûr des exceptions, des responsables intelligents et humains mais ils/elles sont trop peu nombreux pour changer la dynamique et donc le tableau d’ensemble, qui est en effet sinistre, car au-delà des adultes qui souffrent, il y a des multitudes d’élèves en souffrance faute d’un personnel enseignant suffisamment bien formé pour comprendre leurs besoins. L’Education Nationale en est là et ce n’est pas la faute aux enseignants. Nous sommes tous responsables. L’école est le reflet de la société. Alors que voulons-nous ? Telle est la question. Un début de réponse, c’est l’idée que, tout de même, « on vaut mieux que çà ! »

    1. Ce qui est étrange pour moi après tout ça, c’est que je continue d’avoir des relations avec tous ces personnels qui m’ont évalué. Je cache au mieux cette boule dans la gorge qui me rappelle à quel point j’ai été traumatisé. Pourtant, ce sont des gens… « normaux ». Je me dis que ce qui les a poussé à cette terrible violence collective est la structure dans laquelle ils sont, la pression hiérarchique et idéologique qu’il subissait eux-même. Et je voyais bien durant cette année qu’ils étaient impuissants. C’est cela surtout, leur impuissance les rendait agressif. Notamment ma tutrice savait bien que ma situation était particulièrement difficile. Sauf que de son point de vue, elle était la seule responsable indirecte de ce que je faisais de mes élèves, puisque j’avais eu aucune formation. Cette procédure d’alerte horrifique, c’était un levier administratif. Ce qui m’a sauvé la peau, je crois, c’est un ultimatum que j’ai prononcé. La directrice de mon école d’alors et ma tutrice m’avaient demandé de venir dans un bureau pour me « parler ». Elles m’annonçaient à demi-mots qu’une reconduction de mon stage était envisagé. J’avais su garder une apparence digne toute l’année. Mais à ce moment-là, j’ai presque fait une crise d’angoisse. J’ai dit que j’allais me barrer de l’éducation nationale si cela arrivait. Vous imaginez, après les 30 évaluations…! Bref, je m’en serais bien passé, mais cela a joué en ma faveur.

  3. C’est un témoignage très intéressant et qui me parle d’autant plus que je suis auxiliaire de vie scolaire (AVS). Un témoignage a d’ailleurs été publié sur ce site concernant les conditions de recrutement et d’exercice du métier d’AVS : http://www.onvautmieux.fr/2016/07/06/les-avs-sont-donc-a-la-limite-du-seuil-de-pauvrete-voire-meme-en-dessous-de-ce-seuil-pour-beaucoup-dentre-eux.

    La question de l’évaluation évoquée dans ce témoignage me fait beaucoup penser aux méthodes d’évaluation individuelle des performance largement répandues dans le secteur privé. Ce sont ces méthodes que Christophe Dejours (psychiatre et chercheur en psychodynamique du travail au CNAM) a repérées comme étant, avec l’instauration des normes de qualité totale (normes ISO, etc.), la cause principale de souffrance psychique au travail.
    Si vous avez le temps, je vous invite à écouter des intervention de Christophe Dejours, et en particulier celle-ci : https://www.youtube.com/watch?v=BLet1cNcGlw&list=PL1DB7CC4B3D580C43. C’est une série de courtes vidéos constituant un entretien avec lui : il y parle de ce qu’est le travail réel, vivant, et parle de la souffrance au travail.
    En ce qui concerne les méthodes d’évaluation individuelle des performance, il y a cet excellent documentaire de Jean-Robert Viallet, « La mise à mort du travail » :
    – Partie 1 – La destruction : https://www.youtube.com/watch?v=n7LWLNR6F7I
    – Partie 2 – L’aliénation : https://www.youtube.com/watch?v=HtctluL3veQ
    – Partie 3 – La dépossession : https://www.youtube.com/watch?v=9Q6TDr1uVBg

    Concernant les fermetures de classes, la dégradation des conditions de travail des enseignants et d’apprentissage des élèves, au sein l’école publique, c’est une politique voulue par les gouvernements successifs depuis maintenant un certain nombre d’année. Ces gouvernements ont pour objectifs de défausser l’État de toutes ses responsabilités en privatisant les services publics parce que, pour eux, c’est la loi du marché qui doit régir tous les secteurs de la vie humaine. Pour atteindre cet objectif, les politiques qu’ils mettent en place consistent à dégrader les services publics jusqu’au point où nos chers gouvernants pourront nous dire que ce sera forcément mieux dans le privé et qu’il faut privatiser au vu de l’état dégradé du service public en question. L’institution scolaire n’échappe pas à ces politiques.
    Maintenant, bien sûr que nos gouvernants doivent maquiller ces politiques avec de beaux discours. Imaginez un candidat à la présidentielle qui nous dirait que ce qu’il fera une fois élu, c’est de privatiser l’école, les hôpitaux, etc. Il n’aurait aucune chance d’arriver au pouvoir parce que les gens n’y sont pas encore prêt ! Nos gouvernants s’attache à nous y préparer. Il leur faut attendre que l’opinion publique en ait vraiment marre des conditions dans lesquelles les enfants apprennent à l’école, par exemple, et que la majorité se fasse à l’idée que c’est mieux dans le privé. En attendant, ils continuerons à nous la faire à l’envers.
    Ca peut paraître un peu complotiste comme point de vue, mais je vous assure que c’est bien une réalité. Les préconisations de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) vont dans le sens d’une réduction des Etats au strict minimum et d’une remise les services publics au secteur marchand et aux lois du marché. C’est aussi ce que vise l’Union européenne dans ses directives sur les services publics. Le France étant membre et de l’OMC et de l’Union européenne, nos gouvernements se doivent d’aller dans le sens des préconisations de ces deux institutions, sauf à s’y opposer frontalement. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’alternative ; et il y en a. Seulement, pour qu’une alternative voie le jour, il faut qu’un gouvernement ait le courage politique de s’opposer à l’OMC et à l’UE… et c’est réalisable.

    1. Tout à fait d’accord avec vous, notamment concernant la dégradation volontaire du service public et la mise en avant du privé. On détruit pour faire la démonstration de la destruction. Ensuite, on peut affirmer « Regardez ! C’est pourri, il faut faire appel aux entreprises privées ! ».

      L’année dernière, j’ai adoré travailler avec une AVS dans ma classe, J. . Ils ont des contrats pourris, non-renouvelables au bout d’un certain nombres de mois. Et c’est tragique pour les enfants et plus largement l’équipe pédagogique, car lorsqu’un AVS est formé, il doit quitter l’éducation nationale. C’est du concentré de bêtise.
      Les AVS font partis selon moi des grands précaires, ce sont pour ces personnes, ainsi que les ouvriers, les élèves, et pour une jeunesse plus largement à laquelle on ne propose pas de bel avenir, que j’ai agi tant que possible à Nuitdebout.

      Dernièrement, c’est la vidéo d’Usul qui m’a fait le plus réfléchir, celle sur la police et la question de la violence. Après tout ce qu’on avait mis en place. Il aurait sans doute fallu être violent, suffisamment, c’est-à-dire beaucoup plus. C’est étrange pour moi de dire cela ici, non seulement parce que je règle quotidiennement des conflits entre élèves, mais parce que longtemps j’espérais que des événements de violence symbolique suffirait à ébranler le démon capitaliste. Quand on se rend compte des puissances qui nous font face, ce genre de violence me semble devenir dérisoire. Et pourtant, je n’ai pas le courage d’exercer une violence, comment dire? , réelle, je veux dire « matérielle ».

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