Payer pour aller travailler.

J’ai travaillé pendant deux ans dans l’éducation nationale en tant que professeur contractuel.
C’est à dire que j’enseignais, que j’assurais exactement le même nombre d’heures de cours, que j’avais exactement les mêmes responsabilités et la même charge de travail qu’un professeur certifié (titulaire du CAPES).

Je travaillais à 45 minutes de chez moi en voiture. Je travaillais le samedi matin également. Il m’arrivait – notamment ce jour là – de faire environ deux heures de route pour donner deux heures de cours devant les élèves. J’étais complètement débutante, si bien que mes week-end étaient entièrement consacrés au travail. (oui, les enseignants travaillent beaucoup, s’il vous plaît, croyez-le !) Je reprenais le lundi matin sans m’être arrêtée. Je mettais mon réveil le dimanche pour corriger … Je gagnais 1350 € net /mois, j’étais titulaire du master « enseignement », bac+5 ; j’ai signé en tout 11 CDD en 9 mois.

J’estimais et j’estime avoir toujours la vocation pour ce métier que j’affectionne franchement. J’étais donc très enthousiaste de cette première expérience qui s’est finalement bien passée, grâce notamment à des collègues formidables qui ont su guider et me soutenir dans mes premiers pas.

Le plus difficile a été cependant la gestion de mon compte en banque (en plus de ma gestion de classe … ^^). Comme je le disais plus haut j’avais des frais de route quotidien (et de cantine par ailleurs). Je faisais en moyenne un plein de gasoil par semaine. Le petit soucis c’est que le rectorat ne me payait pas.

En effet, les contractuels ne sont pas payés le mois suivant le début de leur remplacement, (comme c’est la cas à l’usine par exemple, je l’ai vécu par ailleurs), ils sont payés deux mois après le début de leur mission. Le système a tellement de latence, d’inertie que pour être payé, il faut le demander.

Lors de cette première expérience, je n’avais pas anticipé, naïve, je m’attendais à recevoir mon salaire normalement … Si bien que j’ai creusé un découvert que je n’avais jamais connu en vivant de mes salaires d’animatrice ou même du RMI quelques années plus tôt … (et comme je travaillais, j’avais perdu les avantages sociaux que j’avais jusqu’alors : CMU, APL …) Pour être payé en temps et en heure, il faut s’armer de courage, appeler le rectorat et demander « une avance » ou un « acompte » qui tombe en deux versements environ 3 semaines après le début de votre remplacement, ce qui un délai convenable et normal.

A l’époque, mes collègues se sont cotisés pour que je puisse continuer à mettre du gasoil dans ma voiture pour venir travailler …

Je salue donc votre initiative de recueillir des témoignages comme celui-ci ; l’occasion pour moi de dénoncer les conditions de travail des précaires de l’Education Nationale qui triment devant des classes difficiles et qui doivent réclamer leur salaire.

Ainsi s’achève la première partie de mon témoignage.

– – – – – – – –

J’ai, depuis, décroché le CAPES, je suis donc devenue fonctionnaire. Mon salaire s’est étoffé, mon travail est resté sensiblement le même.
Depuis, je suis TZR (Titulaire sur Zone de Remplacement), je suis donc affectée sur une zone géographique pour y faire des remplacements quand un collègue est absent.

L’année dernière, je remplaçais une collègue qui enchaînait les arrêts de travail car elle avait de gros soucis de santé. J’étais à la campagne à 25 minutes de chez moi, le pied ! Comme je n’étais pas affectée à l’année, je touchais les ISSR (indemnité de sujétion spéciale de remplacement). Tout allait pour le mieux.

Cette année, en revanche, je me suis prise une sacrée douche froide et je grelotte encore …

Enceinte de 6 mois, je suis affectée dans un collège REP+ « prévention violence » à une heure de route (deux heures quotidiennes aller/retour). On me fait parvenir la nouvelle le samedi matin précédent le lundi de rentrée … Après avoir accusé le coup, j’étais vraiment enthousiaste de pouvoir faire l’expérience d’un établissement REP malgré la pénibilité de ma situation … Au regard de mon état de santé, mon médecin m’a néanmoins pas donné le choix que de rapidement m’arrêter. Aujourd’hui, alors que je rédige ce témoignage, j’ai repris le travail.

J’en viens alors à l’absurdité du système : Cette année, étant affectée à l’année je ne touche pas les fameuses ISSR (indemnités) alors que j’ai bien davantage de frais, que j’ai 3€ de péage autoroute quotidien et que je me rends sur mon établissement 5 fois / semaine ayant la classe spécifique du collège qui a beaucoup de cours avec moi au regard de son niveau particulièrement faible… Par ailleurs, le rectorat ne prend en charge que les abonnements train et métro (les fameux 50%), la voiture étant dans mon cas le moyen de transport qui me permet d’optimiser au mieux mon temps (personnel et donc de travail), je ne perçois aucun dédommagement.

Les affectations à l’année ne sont pas soumises aux ISSR alors que cette année, sincèrement – davantage que l’année dernière – elles m’auraient bien soulagées !!

J’ai donc demandé ma mutation pour changer de département et ainsi essayer de me rapprocher de chez moi, étant maman d’un petit bout désormais. Cette mutation m’impose alors de tirer un trait sur les points d’ancienneté que j’accumule depuis deux ans dans mon département d’origine … mais ça c’est une autre histoire …

J’adresse tout mon soutien franc et sincère à tous les travailleurs et chômeurs (je suis passée par là aussi) du public comme du privé qui chaque jour, à leur petit niveau, font que le système fonctionne sans en récolter les fruits …

 

 

Illustration : CC-By Ross Brimble

Laisser un commentaire