Le cœur en charpie, je rentre le soir chez moi au bord de la crise de nerf !

Un matin de septembre 2008, je suis engagée par le boss du burger. L’enseigne a une furieuse envie de diversifier son activité, et la mode étant au « coffee » en tout genre… Mocha, Cappuccino et autres frappés, le D.R.H. m’embauche comme Barista.

Tous les jours, je fais du café, réchauffe et sers des viennoiseries, je nettoie mon plan de travail, je vide les poubelles, je lave mon espace, sans oublier bien sûr de faire le four. Quand je n’ai rien d’autre à faire, je me tape le ménage du « resto » de fond en comble sans oublier les vitres.

Le soir, je me gèle les doigts et les fesses dans le congèlo de la réserve pour remonter les gâteaux surgelés.

Je rencontre des clients charmeurs, des gentils, des cinglés et des acariâtres !

Au début, au café, on était six, deux semaines plus tard, le seul mec de l’équipe est parti… et hop, plus que cinq, de fil en aiguille, de départs sans embauche, on est passé de six à quatre mi-temps ! C’est donc en sous-effectif que, depuis deux mois, le café fonctionne pour un travail loin d’être de tout repos. Nous devrions tourner à six personnes au moins, voire à huit, mais ils n’embauchent pas dans ma société qui fait partie de celles qui pensent fric, fric, fric, et bien qu’en 2007, ils aient eu un bénéfice net en hausse de 85%, ce n’est pas assez.

Côté collègues, formule simplifiée, contrairement à la partie restaurant, notre « manageuse » n’est là que de 7h à 10h du matin, alors que dans le saint des saints, les petits chefs sont présents en permanence. Seulement nous, on n’est pas exactement de leur secteur, et puis on a le nôtre, de Pitbull, pourtant comme elle est absente la plupart du temps, on est managé par ceux du resto ! Personne n’est d’accord avec personne ! On se croirait chez le père Ubu. Certains nous font respecter à la lettre la consigne du café, au risque d’être en rupture de gobelet ou de produit : interdiction totale de quitter notre espace sauf pour nettoyer la partie du resto où on peut encore voir notre café ! Pour d’autres, on peut sortir pour se réapprovisionner au risque de perdre un ou deux clients ou de se faire chiper, je ne sais pas moi, au hasard, un bocal à cookies… Et, il y a les kapos ! C’est carrément l’armée, on doit laver le café, le resto entier s’il n’y a personne d’autres pour le faire, les portes fenêtres, les poubelles, faire la « chasse » aux petits roumains qui font la manche, et en prime aller nettoyer les plateaux à la plonge à l’écart en laissant le café tout seul vivre sa vie… Qui écouter ? Le directeur nous interdit de quitter notre poste, mais que faire, face aux ordres d’un sergent-chef qui vous hurle dessus !

Côté recettes pour nos cafés :

– Notre cheftaine nous dit de faire comme ci,

– Le cahier de recettes dit comme ça,

– Et par là-dessus, une Barista rompue aux ficelles du métier dit de faire autrement !

Sans oublier le carnet de liaison qui permet de s’engueuler par petites réflexions écrites ! C’est convivial un travail en équipe où personne ne croise personne, n’est-ce pas ?

Et puis, y a les pères peinards qui vivent leur vie en zappant les consignes. Dommage pour les deux obsessionnelles un peu cons qui essaient de les respecter et dont je fais partie !

En bref, les conditions en trois mois se sont gravement dégradées, je tiens encore… mais depuis peu, je ressens une souffrance lancinante dans la poitrine, d’abord c’est un premier mal de gorge avec une belle extinction de voix… Pas facile avec les clients, malgré le langage des signes de mon cru, certes comique, mais que ni moi ni mes supérieurs ne goûtons à sa juste valeur.

Une semaine plus tard, rebelote, plus un son ne sort… le lundi soir, je finis le service en retard !

Explication : chez nous, on pointe ! Une minute de plus et le roi du Burger perd quelques centimes d’euros ! On devient la bête noire de son chef d’équipe !

En conséquence de quoi, je me fais vertement remonter les bretelles par le chef qui se fera lui-même chapitrer, quelques minutes plus tard…

À la maison, j’appelle le Docteur, verdict : bronchite ! Je pleure d’être arrêtée, après avoir cherché si longtemps la porte de sortie du chômage, être arrêtée, je sens déjà l’atmosphère viciée du Pôle Emploi… mais le docteur est formel :

– On ne joue pas avec sa santé !

Une semaine entière de congé qui fut prolongée.

Le jour du retour chez le boss du burger ! J’apprends, médusée, que mon planning a été changé, mes heures doublées. Alors que je suis encore chancelante, sept heures de travail debout, à servir les clients ! Et je sais que le lendemain aussi sera une journée de sept heures, et qu’en plus je devrai faire la fermeture… mon cauchemar !

Le cœur en charpie, je rentre le soir chez moi au bord de la crise de nerf !

La fermeture, qu’est ce donc que cette chose, ça a l’air sympa, détrompe-toi ! Première partie de ton temps : travail habituel.

Ensuite, une heure avant la fermeture, tu dois :

– Servir les clients, nombreux le soir.

– Faire ton ménage, pour que le lendemain, la fille qui fait le matin trouve les lieux nickel malgré les équipiers sans vergogne qui seront passés par là fichant en l’air ton travail.

– Nettoyer la chocolatière, en gardant juste assez de chocolat pour servir le client de dernière minute.

– Nettoyer le plan de travail, mais comme dès qu’il y a une commande, il se salit, c’est sans fin.

Dernière phase :

– Laver la vitrine, la face extérieure, parce qu’il y a des gâteaux à l’intérieur, alors il faut attendre pour le faire !

Quand l’heure fatidique de 20h retentit, le chronomètre fatal commence son tic tac… et là c’est la course, en une heure, il faut

– jeter les gâteaux de plus de deux jours

– mettre ceux qui restent au frigo

– avoir remonté tous les gâteaux, muffins, macarons, et viennoiseries qui se trouvent au négatif (gigantesque congélateur à -18°)

– Porter, en même temps cinq ou six grilles sur lesquelles les susdites pâtisseries se trouvent.

– Et enfin nettoyer, la machine à café, l’intérieur de la vitrine, le sol, et tout ranger !

Une fois tout terminé, tu peux manger, mais t’as pas faim, et si t’as faim ce n’est certainement pas de leurs burgers que tu veux te nourrir. Alors tu rentres chez toi !

Le lendemain, arrivée : 15h. Je prends mon service, un client, deux clients… tout se passe à la perfection, mousse de lait ferme, je maitrise.

Un client s’approche de moi, c’est une femme, elle me parle, je peux lui répondre, il n’y a presque personne ! Elle me dit que son mari a un cancer, et me raconte ses problèmes, je l’écoute avec sollicitude. Un second client approche, passe commande, et une discussion à trois s’engage, la dame s’en va. L’homme s’adresse à moi, il est charmant et distingué… il me dit qu’il va partir en Afrique ou en Amérique, je ne sais plus. Il me demande quelles études je fais :

– Aucune, je travaille ici, parce que il n’y a qu’ici qu’on a bien voulu m’engager.

Il me parle calmement, me dit que je respire l’intelligence, et que je m’en sortirai, il est à mon écoute… et c’est là que sans savoir pourquoi, exactement comme à l’instant où j’écris ces mots, mes yeux sont pleins de larmes. Je ne suis plus que sanglots, un collègue arrive et me demande ce qui se passe, les mots ne sortent pas, je fais une crise de panique.

Je tremble, je pleure, je ne peux plus respirer !

Pompiers, hôpital, médecin, maison, plouf in the bed, dépression !

Je suis lessivée, vidée… je ne comprends pas ce qui m’arrive, je ne sais ce qui a provoqué cette irrépressible crise ! Depuis le ressort est cassé, et je n’arrive pas à le réparer !

Cet homme, il était pourtant si aimable, si attentionné… si gentil envers moi !

Il était si gentil !!!

7 thoughts on “Le cœur en charpie, je rentre le soir chez moi au bord de la crise de nerf !

  1. Triste réalité que celle du travail en restauration rapide… je n’y travaille mais j’ai vu un des rares jours de grande chaleur de l’année une serveuse dans l’un de ces restaurants, courant dans tous les sens. Elle prenait les commande, les servait à un rythme effréné et quand elle ne parlait pas je voyais sa respiration courte et sa poitrine se soulever rapidement. Il faisait chaud, certainement encore plus près des cuisines, elle courant dans tous les sens et suffoquait, son visage dépeignait une inquiétude et une souffrance qu’elle n’avait visiblement ni le droit de manifester ni le temps de manifester. Elle trouvait de l’air entre chaque commande, parlant vite, essayant d’assurer son service. Je me suis dis qu’elle avait l’air au bord du malaise ou de la crise d’angoisse. Quand elle est arrivée pour me donner ma commande, je lui ai conseiller de respirer une seconde car elle n’avait vraiment pas l’air bien. Elle m’a regardé une seconde le regard perdu, n’a rien répondu et est repartie dans sa course folle…

  2. J’ai travaillé pendant deux ans au même poste que cette personne, peut-être un autre McCafé, peut-être le même
    Trois ans que c’est fini, que j’ai un bon boulot, que je pense avoir réussi ma vie
    Et pourtant le soir je pleure encore parfois quand je repense à l’humiliation vécue là-bas
    Peut-être que je suis trop sensible, peut-être aussi que les conditions de travail là-bas sont intolérables

    On vaut tous mieux que ça

  3. Waou… C’est vrai que vous respirez l’intelligence, ça se voit à votre écriture.. et à votre réaction : il a suffit qu’un type vous le dise pour que vous ressentiez d’un coup l’immense contradiction entre votre humanité et la grande machine à broyer l’intelligence.. de quoi devenir dingue effectivement

  4. Merci. Merci pour tes mots. J’ai travaillé en tant que Barista là bas, ce fut horrible pour moi (j’ai fini à l’hopital, j’avais de nombreux problèmes à côté qui n’ont pas aidé)
    L’ouverture aussi, quand tu arrives à 6h45, peut devenir horrible. Si la fermeture a été mal faite, tu te rends compte que tu dois tout te taper. Tu cherches tes cookies à faire cuire, tu reremplis le stock de café, tu fais ton chocolat en même temps, tu laves et jettes ce qui n’a pas été fait, tu te brûles aux buses quand tu en as 15 d’affilés à faire avec de la mousse de lait.. (et puis, on s’en fout total si tu te blesses, bien sûr ) Tu passes ton temps à faire la salle, à alterner entre le café et ça, tu ne sais plus où donner de la tête. On te crie dessus tout le temps, et quand tu es nouveau, tu as du mal, tu fais de ton mieux, mais ce n’est jamais assez. Si tu es malade, c’est de ta faute, comme si ça te faisait plaisir… (j’ai été en arrêt 2x 1 semaine, et on me crachait dessus, sympa l’esprit d’équipe hein)
    En période de rush, si tu as de la chance, quelqu’un vient, sinon, tu fais tout tout seul, et c’est long. Le frigo est vide? Débrouille toi, mais sers les clients..
    Et les conditions sont parfois terribles, chez nous il ny a pas de vestiaires dans le restaurant, il faut aller au sous sol du centre commercial. Comment dire que quand tu y vas à 22h, c’est horrible parce que parfois, si tu n’as pas de chance, ils verrouillent la porte derrière toi. Et en tant que fille (peureuse je l’avoue), me retrouver dans une sorte de hangar, seule, dans le noir, sans réseau, c’est effrayant. Heureusement, les agents de sécu sont sympa, parfois.
    Heureusement, il ya des gens biens, une dame nous apportait toujours des tablettes de chocolat, pour nous remercier 🙂 (pour ceux qui ne le savent pas, on ne PEUT PAS accepter de pourboire, sous peine d’être viré o/)
    Je n’y retournerai plus, je ne peux pas, j’angoisse rien qu’à l’idée de devoir y postuler à nouveau.

  5. L’espace d’un instant, à travers ses mots si gentils, tu as probablement pu voir ta propre vie de l’extérieur, d’un peu plus loin, sans filtre et sans être aveuglée par l’urgence du lendemain. Tu as probablement vu que ta vie ne correspondait pas à ce que voulais, à ce dont tu rêvais pour toi. Le décalage a causé ta dépression comme un grand choc. Le prix à payer peut être lourd, mais tu as appris quelque chose d’inestimable : tu vaux plus que de te faire traiter de la sorte, tu mérites le respect, à commencer par le tiens.

  6. Une histoire d’autant plus touchante pour moi que j’ai vécu une situation qui y ressemble. J’ai moi même été obligé de faire des taches à toute vitesse pour pallier le sous effectif, rabaissé quand il n’était pas bien fait, humilier quand le rendement n’étais pas suffisant et rendu à l’état de machine. Résultat : j’ai perdu 15 kilo alors que je n’étais déjà pas très gros, je pleurais le soir chez moi sans savoir pourquoi ou sans même être triste, je ne sortais plus, trop fatigué pour imaginer marcher jusqu’à un bar ou chez un de mes amis, ou de peur de l’être encore plus pour le lendemain.
    J’ai quitté la structure lorsqu’une assistante manager s’est mis en tête de me pourrir la vie un peu plus en étant toujours derrière moi à me rappeler les règles, à me gêner dans ce que je faisais. J’ai commencer à parler de harcèlement, de grève à mes collègues, de conditions de travail et je me suis renseigner sur les lois qu’il y avait au travail. J’ai alors été convoqué plusieurs fois par le directeur et le sous directeur pour m’expliquer que je faisais mal mon travail, que la situation était normal avec mes collègues, que j’étais un poids pour l’équipe, et c’est la que la démission à été pour la première fois évoqué. J’avais même oublié qu’on pouvait démissionné tellement j’étais affaibli psychologiquement et j’ai sans réfléchir donné ma démission en entrevoyant une fin au calvaire. J’ai depuis repris les études à 22ans, j’ai désormais un travail en tant que surveillant dans un lycée pour payer celle-ci et dès que je vais au travail j’ai peur de mes responsables, peur de mal faire, peur de ne pas savoir réagir, alors qu’il n’y a aucune pression de la part de mes supérieurs et une vrai entraide dans l’équipe. Je ne sais pas si je me débarrasserai un jour de ces peurs mais elles m’ont au moins appris que si on se laisse faire, on tombe. Que certaine situation n’ont rien de normal et que l’humain est primordial.

  7. Après autant de pression integrée on abandonne vite l’aimabilité des gens. C’est probablement le fait qu’il ai eu cette amabilité, mais aussi le fait qu’il ai reconnu l’intelligence et les qualités de la personne qu’il avait en face de lui (contrairement aux autres) qui a fait que le cerveau a implosé.
    Une crise de panique c’est le dernier recours, le signal d’alarme que l’esprit ne suit plus et donc que le corps ne suit plus non plus. Il suffit d’une goutte (d’une émotion ou d’une autre) pour faire déborder le vase et c’est ce qui s’est produit. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose, un envirronement de travail pareil ce n’est bon pour personne(et si je ne me trompe pas c’est même illégal).
    On vaut VRAIMENT mieux que ça, et même notre biologie le reconnaît. Il faut prendre du temps pour soi, ne serait-ce que sortir les poubelles ou aller à la boîte aux lettres, ou même des jours, sortir du lit et prendre une douche. C’est peu, mais c’est important, voire même vital.
    En tous cas, il faut savoir qu’on est jamais tout seul dans ce genre de situation (associations, familles, comptes Twitter/Tumblr/Facebook de soutient pour les personnes en dépression et/ou burn-out…ect), même si l’impression de n’être qu’un(e) moins-que-rien s’est transformée en intuition. On vaut mieux que ça, on mérite mieux que ça. C’est cette pensée qui permet de tenir encore un peu. Et le chocolat, les pâtisseries, l’art et/ou le sport (chacun sa thérapie experimentale 😉 ). Courage !

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