Je m’occupe pour ne pas devenir folle toute seule dans mon bureau.

Je suis juriste dans une collectivité territoriale de taille moyenne (entre 1000 et 2500 agents permanents). Je suis spécialisée dans les prestations sociales. Mon rôle est d’informer en cas d’évolution législative mais aussi quand les élus souhaitent apporter des modifications aux règles de fonctionnements de la collectivité et de défendre la collectivité devant les juridictions compétentes. Je suis plutôt privilégiée. J’ai été stagiairisé après seulement un CDD d’un an. Quand je vois le nombre de CDD que certains cumulent dans la même collectivité que moi, j’ai conscience qu’être en fauteuil a, pour une fois, été un sacré accélérateur de parcours.

Au début, tout se passait bien. Mes chefs étaient satisfait de mon travail. J’avais des retours sur les notes que je rédigeais pour les élus. En gros quand je disais que ce qu’ils faisaient était illégal, on me demandait une solution approchante mais légale. Au point que j’avais fini par anticiper et mettre directement dans la première note au moins une solution légale. Quand au mémoire destiné à la justice, j’avais peu de remarques sur le fond mais plutôt sur la forme (et j’avoue pas mal sur l’orthographe qui reste mon gros point faible).

Et puis il y a eu le changement de majorité. Je ne suis pas sur un poste fonctionnel. Je ne suis même pas sur un poste d’encadrement. Les élus n’ont donc en théorie pas leur mot à dire sur ma présence. Je suis à leur service. Je fais mon boulot de la même façon quelque soit la politique menée. Mais visiblement ce n’était pas leur façon de voir les choses. Ils ont rapidement fait part de leur insatisfaction concernant les notes que je rendais. Ils n’appréciaient pas que leur soit opposé l’illégalité de leur décision puisque seul le juge peut la prononcer. J’ai donc été priée de me contenter de citer les textes en références et d’évaluer le préjudice financier s’il venait à l’idée à quelqu’un de porter l’affaire devant la juridiction compétente. J’ai persisté. Peut-être un peu bêtement. Je suis juriste. Je suis payé pour protéger la collectivité. Donc j’ai fait ce qu’on m’a dit et j’ai évalué les préjudices financiers.

Cela fait plus de six mois que je ne reçois plus les ordres du jour des commissions et que je ne suis plus convié aux différentes réunions de travail, y compris à la réunion de service. Je ne reçois plus de dossiers de contentieux non plus. A croire que les tribunaux sont aussi en vacances… Personne ne me reproche rien. Mais personne ne me demande plus rien non plus. Je suis là sans être là. Je passe mes journées dans mon bureau, à attendre qu’il se passe quelque chose, qu’on veuille bien me dire officiellement qu’il serait bon que je cherche un poste ailleurs. Ou je ne sais pas, que c’est pas grave, qu’on va me trouver un poste au service courrier pour trier les timbres ou au service communication pour remplacer la machine à café, qu’au moins ça m’occupera. Je me demande ce que j’ai mal fait pour en arriver là. Et après je repense à ce prof de droit administratif qui nous répétait sans cesse « Un bon procès est un procès évité » et je sais que ce n’est pas moi qui ai merdé. Je fais des MOOC, je lis le journal, je rédige des lettres de motivations, bref je m’occupe pour ne pas devenir folle toute seule dans mon bureau. Et le pire dans tout ça, c’est que tout le monde s’en fout. Le service continue de tourner. Mes collègues me disent toujours bonjour. Quand je viens au café du matin, les sujets sont toujours les mêmes : le week-end, le temps, les gamins, les fêtes de village mais surtout pas le boulot.

Alors quand j’entends un élu expliquer qu’il faut « faciliter » un truc jusqu’ici illégal, chez moi ça prend plus. Ça veut juste dire que lui ou des gens qu’il connaît veulent continuer à en faire qu’à leur tête mais sans le risque financier. Et ça changera strictement rien au problème en dehors de précariser encore plus ceux qui subissent toute cette merde et de leur retirer tout moyen de se défendre. Alors oui clairement on vaut mieux que ça.

 

 

Illustration : CC-BY Rennett Stowe

5 thoughts on “Je m’occupe pour ne pas devenir folle toute seule dans mon bureau.

  1. Merci pour ton témoignage.
    Il y a un vrai problème avec la fonction publique, et les institutions en général. Je trouve ça scandaleux ce qui t’est arrivé… Courage !

  2. Bosser avec des requins crèvent-la-faim prêts à vendre leurs mère pour quelques ronds en plus… Voilà, tu es au cœur du système politique; corrompu jusque à la moelle et tu es un peu trop honnête pour ce job qui te passionne, c’est pour cela que tu en souffres.
    La réponse à la problématique, j’pense que tu la connais. Il aurait fallut fermer les yeux sur tous leurs petites mesquineries, et être prête à prendre les coups le jour du procès. Sans rire, si tu veux pas devenir folle, pas avoir à démissionner, le meilleur conseil qui me vient c’est « prend un pc portable, un webtrotter/clef 4G et passe ta journée sur le net. ( Parce que RIEN faire rend fou, réellement ) Ils espèrent que TU craques, pour avoir moins à raquer; leurs laisse pas cette chance. Si tu n’es pas tenue par des clauses de non-divulgation, tu peux p’tetre jeter un oeil aux dossiers passés avant les tiens, dire d’avoir de quoi leurs faire manger leurs stupidité. ON A BESOINS DE GENS COMME TOI, DES GENS DE LOIS NETS ET DROITS, TIENT BON!

  3. dans ce cas-ci autant en profiter : un ordi portable, des logiciels, des tutos, de la doc…, et hop : payé pour faire un second taf ou pour se former de façon autodidacte… pendant ses heures de taf.

  4. J’ai toujours été plus ou moins hostile à la décentralisation, avec tous ces barons locaux totalement déconnectés des concitoyens (et contribuables) au même niveau que les dirigeants nationaux.

    Il n’y a pas plus de démocratie aujourd’hui que sous le général De Gaulle où régnait en maître le centralisme étatique.

    Ca me révulse de lire et d’entendre des témoignages permanents dans la territoriale ou un tel est placardisé, ou muté, etc… , des situations totalement injustifiables du point de vue de l’efficacité, mais compréhensibles uniquement par le « fait du prince », comme le courant « ôte toi de là afin que je place quelqu’un » à chaque changement de « majorité » (= toujours une minorité de barons) ou bien un tel, s’imaginant en monarque absolu, souhaite se débarrasser d’un collaborateur, parfois pour des raisons ridicules, comme le physique, ou la supposition d’une docilité insuffisante d’un fonctionnaire face à la seigneurie locale qu’il convient de « casser », etc…

    Le pire étant que ces notables locaux n’hésitent pas à fustiger les pauvres et les faibles, les rendant responsables de leur sort.

    Je comprends votre désarroi.

  5. Le système électoral met à la tête d’administrations locales et régionales de parfait corrompus, qui n’ont rien à battre des lois, et moins encore du service qu’ils sont sensés rendre à la population. Tout ce qui importe à l’élu moyen, c’est de profiter le plus possible de sa situation en se montrant dans les médias, en faisant des cadeaux aux amis (largement rendus par la suite…), faire travailler les boites des amis, si possible de la famille, faire embaucher un enfant ou petit-enfant, ou en se servant plus ou moins directement dans les caisses. L’idée n’est pas de prendre de bonnes décisions, réfléchies, bien construites, avec un suivis, mais de faire plein de choses qui en jette, de multiplier les inaugurations, les ouvertures, les buffets en présence de la presse et d’autres élus important du coin. Bref, de faire du bougisme pour faire croire qu’il se passe plein de chose, que la mairie est très active.
    Bien sûr, le prix à payer, c’est d’une part l’exploitation sans vergogne des agents, qui deviennent une sorte de cabinet de campagne permanent de l’élu et doivent obéir à ses moindres lubies (ce qui se traduit par de nombreux burn-out et démissions). Et d’autre part, le pendant de toute politique aussi court-termiste, sans direction générale, sans stratégie d’ensemble, c’est la dégradation du service public à long-terme, et plus généralement, des conditions d’existence des habitants.

    Les citoyens ont souvent l’habitude de fustiger « les fonctionnaires », quand ils devraient vraiment s’attaquer à ceux qui les dirige : les élus.

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