« Tu me gonfle, j’en ai marre de te voir »

Je vais avoir 24 ans le mois prochain et ça va bientôt faire 6 ans que je suis rentrée dans le monde du travail. Je n’ai pas suivi un parcours classique : j’ai passé mon bac et ensuite mon CAP. Déjà quand au lycée tu parles de t’orienter vers un apprentissage on te regarde comme une tarée. Mais j’ai tenu bon malgré le peu de renseignements et d’aide qu’on voulait bien m’accorder.

J’ai donc fait mon CAP pâtissier en 2 ans, alors que je pouvais le faire en une seule année vu que je n’avais pas les matières générales à passer. Au début j’étais récalcitrante à aller dans cette boîte là, quand le patron te sors « vous comprenez si je vous prends sur un an, pour moi c’est pas rentable puisqu’il faut à peu près un an pou vous former et que vous allez partir juste après, donc je gagne pas de sous. » je sens que c’est pas terrible, mais c’est la seule boite que j’ai trouvé. Au début ça se passait bien (à part qu’on recevait nos horaires, qui changeaient d’un jour sur l’autre et d’une semaine à l’autre avec jours de repos non fixes, au dernier moment) , et puis un jour après 10h de taf, mon premier arrêt de travail arrive, je suis vanée, il pleut depuis des heures, ma mob glisse dans un rond point, rien de grave, 10 jours d’arrêt ; la reprise se passe bien, et un beau jour mon maître d’apprentissage décide que du statut « d’apprentie parfaite » je passe à « tu me gonfle, j’en ai marre de te voir » (ce qu’il faisait avec tous ses apprentis, y compris mon collègue en même année d’apprentissage) et là ça devient vite la galère : des plannings de folies à tenir, il nous parlait comme à des chiens et se marrait, nous poussait à bout, etc. J’enchaîne les arrêts maladie ( et devient donc celle qui se met en arrêt dès qu’elle n’est pas contente), une fois pour une tendinite, une autre fois un accident bête fait que j’ai un hématome à l’œil, et cet arrêt là il est pas passé, en revenant on m’a reproché de m’être mise en arrêt « juste pour un œil » et il a fallu que je m’énerve en expliquant que même après une semaine d’arrêt la lumière me faisait mal, je voyais flou,etc. A cette époque les 2 seules choses qui me faisait tenir c’était que je venais de rencontrer mon futur mari et que mon maître d’apprentissage partait 2 mois plus tard. La deuxième année de CAP s’est passé , plus ou moins bien ; les collègues changent, ils sont plus sympas, mais on se prend des putains de critiques sur notre taf qu’on fait pourtant du mieux qu’on peut, sans chef (on en a vu défiler 3 en peu de temps, avant qu’un finisse par rester).

Bref, mon apprentissage se termine, je trouve mon premier contrat peu de temps plus tard, un remplacement avec peut être un CDI à la clé, ou pas … Ça se passe mal, je supporte pas le patron, lui supporte pas le fait que j’ai du caractère, le chef s’en va, je me retrouve à faire ses horaires et son taf, à noël on nous demande de bosser en continu, ça me pose pas de soucis. Sauf que le patron me dit « non toi tu auras un jour de repos par semaine, par contre les filles (2 apprenties) elles n’en auront pas, parce qu’en fait avec ton salaire je peux payer les 2, donc ça me coûte moins cher de les faire bosser elle » donc elles sont claquées et s’énervent vite et le patron me prend à part pour me dire que je fous une mauvaise ambiance en allant pas assez vite. Sur 6 mois de CDD je n’en aurais fait que 5, parce qu’avec toutes les heures sup et les CP le patron a préférer me donner plus de 3 semaines de repos plutôt que de me payer.

L’année qui suit j’enchaîne 3 saisons, dont 2 dans une boulangerie où tout se passe à merveille, la boîte de rêve (mais loin de chez moi), et des périodes de chômage. Je tente de me mettre auto entrepreneur en bijoux fantaisie, ça marche pas top et surtout j’ai loupé la saison d’hiver pour participer à des salons, Et la sentence arrive, en peu de temps mes APL passent de 320e à 60e parce que « j’ai gagné beaucoup plus » ouais, moins d’un smic par mois pour 2, et le pôle emploi m’informe que je suis en fin de droit. De « déprimée parce que je trouvais déjà pas de taf malgré toute mes candidatures », je passe à « au fond du gouffre » sachant que le CDD de mon mari se terminait un mois plus tard.

Je trouve finalement du travail dans un restau à 35min de chez moi. J’accepte parce que j’ai mes dimanches mais je sais que c’est vraiment un job pour survivre. Si je n’avais pas été en fin de droit je serais parti au bout d’une heure d’essai, à poireauter comme une conne toute seule, en attendant que le patron daigne arriver pour me montrer le taf. Mais je suis dans la merde alors je fais semblant que « si si le job me plaît », je rentre chez moi en larmes. Je commence la semaine d’après, le patron n’y connaît pas grand-chose, il me prend pour une débutante, je supporte pas ça mais je me tais, et il a du bol que je sois débrouillarde et que j’apprenne vite. J’y suis restée 14 mois, au début juste les desserts puis au bout de 7 mois je passe en CDI et je récupère le poste du bar (c’était prévu), ça s’intensifie, je n’ai plus du tout de temps pour faire ma mise en place, on me rajoute du taf, je m’en sors pas, ai peu d’aide, les gens partent au fur et à mesure. Le patron pique ses colères, on en prend plein la gueule, tout les prétextes sont bons pour nous pourrir. Il achète ce que bon lui semble, me ramène des quantités énormes de fruits quasi pourris « parce que c’est en promo » et démerde toi avec ça. On est tous dans la même galère, il y avait deux clans : la famille et les autres. Alors je me rassurait en me disant que j’avais trouvé des supers collègues (les autres), mais à chaque fois que je me disais que c’était pas si pire il se passait quelque chose et je rentrais chez moi en larmes, à vider mon sac à mon homme pendant 1h. Ce taf c’était une suite d’ aberrations et d’injustices. Dit comme ça on pourrait se dire que ça a pas l’air pire, mais je me retrouvais à faire des services de 180 couverts avec les bons qui pleuvent au bar et aux dessert sans que personne vienne, le seul qui pouvait m’aider c’était mon chef, qui se retrouvait à faire le taf de la patronne à la caisse. Ma dernière semaine on a fait 180 couverts le midi en étant 3 1/2 en cuisine. J’en ai entendu des vertes et des pas mûres… Les clients sont traités de cas sociaux , de cons, de ploucs, de beaufs, etc (en même temps pour un restau-pizzéria de 300 places…), dès qu’ils ont le dos tourné ; les patrons parlent à leur amis avec des propos qui me donnaient envie de gerber, à base d’immigration et de FN, j’ai vu mes collègues se faire pourrir la gueule, toujours par derrière, mon chef est devenu un simple commis qui exécute et peut juste fermer sa gueule, même dans leur propre famille ils se plantent des couteaux dans le dos, ils se revisionnent les caméras de surveillance en écoutant ce qu’on dit, ils nous imposent des charges de travail en plus parce qu’ils ont décidés « qu’on fait comme ça » sans être capable de nous remplacer.

Alors j’ai décidé de profiter que mon mari soit lui en CDI pour partir, de retourner pointer chez pôle emploi plutôt que de continuer à les supporter, à devoir faire du forcing pour prendre une seule journée parce qu’il y avait personne pour me remplacer et que le patron ne voulait surtout pas faire mon poste (trop dur?), on m’a même reproché de trop aider un collègue. En un an plus d’une dizaine de personnes sont parties, sans être remplacées dans 90 % des cas. Et avec le nombre de départs qu’ils ont eu, ils ont jamais été capable de se remettre en question, on est que des cons.

Non, on vaut juste mieux que ça. Et je sais pas si un jour ce genre de personne comprendra que sans leur employés ils sont rien.

> image d’entête via flickr

3 thoughts on “« Tu me gonfle, j’en ai marre de te voir »

  1. Beaucoup de monde veut rentrer en pâtisserie. La désillusion arrive rapidement et les gens partent de dépit. Encore en CAP, je me demande si je pourrais continuer dans ce métier.

  2. Ce que l’on appelle, en bon français du XXIe siècle, le « turn-over », est un phénomène qui se généralise, particulièrement dans les secteurs des C.H.R. (Cafés, Hôtels, Restaurants) et des métiers de bouche mais pas uniquement. Beaucoup de patrons, grands ou petits, considèrent, je cite, « que plus personne ne veut travailler » car il est en effet bien plus facile de sortir ce genre de banalités affligeantes que de se remettre en question en se demandant : comment puis-je faire pour que ceux qui font tourner la boîte aient l’envie d’y rester et de continuer ?

    Il me semble aussi important de souligner que l’on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et, comme le dit fort trivialement cet adage populaire, le cul de la crémière. On nous rebat les oreilles en nous martelant qu’il nous faut être flexibles, mobiles, disponibles et j’en passe. Mais ceux qui généralement prêchent à outrance cette bonne parole oublient juste une chose : elle ne leur est pas nécessairement favorable et elle ne marche pas à sens unique ! Personnellement, je trouve sain et me réjouis de lire que certains salariés n’acceptent pas de supporter, malgré les difficultés de différentes natures auxquelles ils devront être très certainement confrontés par la suite (et je sais de quoi je parle), ce qui leur est intolérable ! J’y vois là non seulement un signe de bonne santé mentale mais aussi et surtout, de maturité.

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