Un joli pot de fleur.

J’ai commencé à travailler à l’age de 19ans, en tant qu’hôtesse d’accueil en entreprise, un job purement alimentaire pour mettre un peu d’argent de côté.

Pendant deux ans, j’ai travaillé en tant que prestataire pour de grandes entreprises, dans les buildings de La Défense.

La Défense, c’est un endroit très stressant, où les salariés pètent les plombs régulièrement et assez facilement (trop de pression sur leurs épaules, je suppose). Je ne compte plus le nombre d’insultes et de menaces nous avons reçus, avec mes collègues, en y travaillant. J’en garde le souvenir d’un homme qui a été à deux doigt de frapper une de mes collègues, enceinte qui plus est. Personne n’a rien fait pour le retenir. De tous les salariés présents dans le hall, les visiteurs, mais aussi les agents de sécurité, soit au bas mot une cinquantaine de personnes, aucune n’a tenté de s’interposer. Les agents de sécurité ont même tourné le dos, partant dans le sens opposé, feignant ne rien entendre, ne rien voir. Ce sont mes autres collègues, toutes féminines, qui l’ont empêché de l’agresser, manquant se faire frapper elles aussi au passage. Pour votre information, cet homme a pu revenir le lendemain sans aucun soucis. Rien n’a été fait pour sanctionner son comportement.

De mes deux années passées à travailler à La Défense, je ne me suis jamais sentie en sécurité sur mon lieu de travail.

Parfois, nous avions droit aux clients « lourds ». Ceux qui vous font des réflexions perverses sur l’uniforme que vous êtes obligées de porter. Qui trouvent que les escarpins c’est « super sexy ». Ou que vous avez une « voix sensuelle » au téléphone. Je ne compte plus le nombre d’hommes, assez âgés pour être mon père, qui m’ont dragué lourdement, insistant pour que je prenne leur numéro de téléphone, me dévorant du regard d’une manière plus que malsaine. Au début, toute jeune que j’étais, ces comportements me choquaient. Ce n’était pas le fait d’être draguée en soit qui me dérangeait, non, c’était surtout la façon de faire. L’insistance, la perversion des regards, les allusions douteuses quant à nos tenues… Mais à force, on s’y fait. Et c’est bien ça qui est horrible: on s’y fait. On ne devrait pas avoir à s’y faire. Jamais je n’aurais du trouver ça normal. Mais à force de le vivre quotidiennement, j’ai finis par m’y faire. J’ai même trouver un mot pour le décrire aux nouvelles qui arrivaient sur notre site: le fantasme de l’uniforme. Car oui, ces messieurs bien propres sur eux, exerçant des métiers hautement supérieurs intellectuellement au notre, devenaient toute chose devant un tailleur et des escarpins.

Quand je parle de la supériorité intellectuelle des salariés de l’entreprise où je travaillais, ce n’est pas une pensée personnelle que j’éprouvais. C’est uniquement la pensée que ces mêmes salariés avaient de nous. Pour eux, nous étions stupides, puisque travaillant à l’accueil. Je me souviens d’un jour où, sur mon temps de pause, une salariée m’a vu lire Antigone, d’Anouilh. Son unique réaction a été de lâcher: « Tiens, vous lisez ça, vous? ». Surement devait-elle s’imaginer que nous étions plus friandes de magazines people…

A côté de cela, nous avions toutes des problèmes réguliers avec nos fiches de paie.

Chacune de nous avait son propre calendrier pour y noter les heures supplémentaires effectuées. Car chaque mois, il en manquait sur nos fiches de salaire.
Une fois, ma collègue avait deux jours d’absences injustifiées alors qu’elle avait travaillé tout le mois, sans aucune maladie, pas de retard, rien. Une autre fois, j’avais une absence pour « enfant malade ». Comment expliquer sérieusement à ma responsable que je viens d’avoir 19ans, que je n’ai aucun enfant, et que j’étais présente tout le mois?

Fatiguée de la vie parisienne, j’ai déménagé en Alsace, à Strasbourg. Là-bas, le marché du travail était beaucoup plus difficile que dans la capitale, et c’est donc avec un petit CDD de 6 mois à 20h par semaine en tant que vendeuse dans une grande enseigne de prêt-à-porter suédoise que j’ai démarré ma nouvelle vie. Contente d’avoir enfin trouvé du travail, j’ai très vite déchanté.

Je devais avoir deux semaines de formation en temps plein avec une salariée de l’entreprise, ma « marraine » dans le jargon. Quand je suis arrivée pour effectuer mon premier jour de formation dans le magasin, personne n’était prévenu, ils ne savaient pas que je devais venir. Ma marraine? En arrêt maladie pour tout le mois. De toute ma formation, je n’ai jamais été plus de deux jours avec la même « marraine ».

Ma formation finie, je suis partie dans le magasin où j’allais travailler pendant 6mois. J’ai tenu deux semaines. La responsable de ce magasin m’a prise en grippe dès mon arrivée. Pourquoi? « Ta tête me revient pas ».

Durant ces deux semaines, j’ai eu droit aux humiliations publiques devant les clients, aux convocations incessantes devant les managers pour des motifs inventés, à ce qu’on me parle pire qu’à un chien, qu’on me rabaisse. Je me donnais à fond, mais ça n’allait jamais.

Vous savez le pire dans tout ça? Les rayons dont je m’occupais seule à remettre en ordre, le soir après la fermeture, était cité comme exemple à suivre par la Directrice du magasin lors de la réunion matinale du lendemain, sans connaître le nom de la personne qui s’en était occupé. Réunion où je n’étais jamais présente, mes horaires étant toujours ceux de la fermeture, et où ma responsable se gardait bien de dire que j’étais la personne qui avait fait le boulot.

Tous les jours, j’allais au travail avec la boule au ventre. J’avais peur d’aller travailler.

Deux fois, après une nouvelle attaque de ma responsable, je me suis enfermée dans les toilettes et j’ai pleuré. Moi, qui avais travaillé à La Défense pendant deux ans sans jamais ciller, je me retrouvais à pleurer dans des toilettes. Dans des toilettes. C’est là que j’ai compris que je ne tiendrais jamais les 6mois.

Un jour, elle est venue me hurler dessus et m’insulter pour une erreur que je n’avais pas commise. J’ai essayé de me défendre, mais elle me coupait systématiquement la parole en hurlant pour couvrir ma voix. A bout moralement, j’ai fondu en larmes en plein magasin.

Ce jour-là, j’ai pleuré pendant une heure sans pouvoir m’arrêter, et devant le regard froid de ma responsable, je me suis sentie comme une merde.

Elle a finalement proposé que je pose ma démission, ce que j’ai fait. Sur le moment, j’étais soulagée d’en finir, mais avec du recul j’ai vite compris qu’elle avait profité du moment, de mon mal-être, pour me faire démissionner. C’était ce qu’elle voulait depuis le départ.

Bien après, j’ai appris que cette responsable était connue pour « casser les contrats » des têtes qui ne lui revenaient pas. Une ancienne collègue, avec qui j’étais encore en contact, m’a informé par la suite être sa nouvelle cible.

Après mon départ de cette société, j’ai retrouvé du travail d’hôtesse d’accueil dans une grande entreprise d’assurance.

Clairement, j’étais payée pour être un pot de fleur. Je n’avais aucun travail à faire, de toute la journée, et interdiction formelle de m’occuper autrement (en lisant un livre, par exemple).

Pendant 40h par semaine, j’étais assise à attendre que le temps passe jusqu’à la fin de ma journée. Mais je devais être jolie, uniforme et maquillage, coiffure, tout le tralala. Donc, j’étais un joli pot de fleur souriant.

Lorsque je demandais du travail à mes responsables, on me répondait qu’il n’y en avait pas. Pourquoi donc embaucher une personne, dans ce cas? D’autant plus que dans certains services, on se plaignait de manquer de personnel. Je ne demandais pas d’avoir de lourdes responsabilités, mais je souhaitais qu’on me délègue quelques petites tâches, histoire de m’occuper et de soulager les services saturés par les départs à la retraite et l’absence de nouvelles embauches. Mais ça, c’était « hors de question. Tu comprends, après, si on demande du travail à un autre service pour toi, ils vont se dire que nous, on a rien à te donner, et on va passer pour des tire-au-flan ». Tout cela n’était donc qu’une simple guerre des services. Oui, le service dont je dépendais n’avait pas grand chose à faire de ces journées, et donc rien à me déléguer. Mais jamais, au grand jamais, ils se seraient abaissés à demander du travail pour moi à un service « concurrent ». Je pense que si j’avais été sous la responsabilité d’un autre service, mon poste aurait été beaucoup plus enrichissant et vivant.

A côté de cela, j’étais traitée comme une enfant par mes responsables. Je n’avais pas le droit de parler aux salariés de l’entreprise, ni à mes propres collègues. Je devais demander la permission pour aller aux toilettes, ou pour aller boire. Devoir demander la permission pour aller aux toilettes, je trouvais cela dégradant. Je me sentais obligée d’être « rapide », pour ne pas déranger mes responsables qui devaient me remplacer pendant ma « pause pipi ».

Clairement, je n’avais pas le droit de me lever de ma chaise, même si c’était juste pour tenir la porte d’entrée à une femme handicapée moteur qui travaillait là-bas. Oui, on m’a reproché d’avoir « quitté mon poste » (comprendre ma chaise) pour lui tenir la porte d’entrée très lourde, et certainement pas aux normes pour l’accessibilité des personnes à mobilité réduite.

On m’a également reproché de ne pas avoir empêché d’entrer deux personnes étrangères à l’établissement. En réalité, j’avais refusé l’accès à ces personnes, qui se sont faites accompagnées par un salarié de l’entreprise. Suite à quoi il m’a été reproché de ne pas les avoir physiquement empêchées d’entrer.

En plus d’être un pot de fleur, je devais être agent de sécurité, et agent de télésurveillance. Car oui, vu que je n’avais rien à faire, autant m’occuper en m’ordonnant de rester les yeux fixés sur les caméras de surveillance. Caméras qui étaient défaillantes, et lorsque j’en ai fais la remarque à mes supérieurs, ils m’ont répondu qu’un devis était en cours pour les changer. Un an et demi après, le devis est toujours en cours, je suppose, car les caméras sont toujours là.

Avec cette société aussi, j’avais des problèmes sur mes fiches de paies. Sans compter les heures supplémentaires qui n’étaient jamais payées correctement, le fait le plus marquant que je peux citer était qu’une collègue a du se battre pendant un an pour qu’on lui paye ses arrêts maladie.

Je suis restée un an et demi dans cette société. Ça semble peu, mais pour le vide quotidien de mes journées, je peux vous assurer que c’était un record. Personne n’avait tenu aussi longtemps que moi à ce poste. Je ne sais pas trop comment j’ai fais, à vrai dire, pour tenir un an et demi à ne rien faire de mes journées. Je détestais ce travail, je haïssais de ne rien avoir à faire. Tous mes collègues sont partis les uns après les autres, ne supportant plus l’ennui quotidien. Je ne peux pas dire que je m’y étais faite, à l’ennui, on ne peut pas s’y faire je pense. Mais je faisais avec. Ce qui m’a poussé à partir, c’est le changement d’ambiance qu’il y a eu les derniers mois où j’y ai travaillé.

Je m’étais toujours très bien entendue avec mes responsables. Ils avaient toujours été satisfaits de mon travail, et humainement nous nous entendions bien. Jusqu’au jour où j’ai eu l’immense affront d’être malade le même jour que la seule collègue qui était formée à mon poste. Nous avons été malades trois jours, en même temps, sans être au courant de l’absence de l’autre.

Personne n’était donc à ma place, pas de remplaçante pot de fleur pour ces 3jours.

Lorsque je suis revenue, ma responsable, la grande patronne, ne m’adressait plus la parole. D’habitude, elle passait tout les matins me saluer et papoter un peu. A partir de ce jour, je ne l’ai plus jamais vue le matin. Lorsqu’elle était obligée de passer par l’accueil, elle ne me regardait pas, ne me disait pas bonjour. Lorsqu’elle devait me parler, ou que je devais l’appeler, elle était très froide. Je sentais bien que quelque chose n’allait pas, mais je ne comprenais pas comment mon absence pour une maladie, la première depuis mon embauche, pouvait pousser à un pareil changement à mon égard.

C’est là que j’ai appris par d’autres prestataires que durant mon absence, elle n’avait fait que me casser du sucre sur le dos auprès de qui voulais bien l’entendre. Selon elle, j’étais « tout le temps » en arrêt maladie, subitement les lundis, pour me faire des « weekends prolongés ». Je ne travaillais pas bien, n’était pas souriante, pas aimable. Je n’avais pas une bonne présentation physique, alors même que je portais la tenue, la coiffure, et le maquillage imposés.

Tout cela, dans mon dos, sans que je puisse intervenir pour me défendre. Après cela, à vrai dire, l’ambiance était vraiment pesante, et je me sentais complètement indésirable. Le moindre prétexte était bon pour me faire des « rappels à l’ordre », me menaçant de sanctions disciplinaires si ces « graves manquements » n’étaient pas corrigés. Dans la liste des graves manquements, je peux citer le fait que je n’avais pas les ongles vernis « couleur rouge ou coquille d’oeuf uniquement », ou que je ne portais pas de fond de teint.

Un joli pot de fleur, je vous disais…

A ce stade, je me sentais inutile, indésirable, et usée. J’avais l’impression d’avoir été utilisée pendant un an et demi, d’avoir « bouché le trou » laissé par les précédentes hôtesses qui ne tenaient jamais plus de 6mois à ce poste, mais que dorénavant on voulait fortement se passer de mes services.

Ne pouvant plus supporter cette mauvaise ambiance, j’ai voulu parler à coeur ouvert à ma responsable, la grande patronne qui ne m’adressait plus la parole, espérant que les choses s’arrangeraient. Je suis ce genre de personne très sensible, qui prend les choses à coeur, et pense sincèrement qu’en parlant librement, sans fard, les choses peuvent s’arranger. Une fille naïve, quoi.

En retour, elle m’a fait comprendre que si je n’étais pas motivée, personne ne me forçait à rester. Et que de leur côté, ils n’auraient pas de problème pour me remplacer tellement il y avait du monde qui se bousculait pour cette place.

A ce moment là, j’ai fais le point sur ma vie. Je venais d’avoir 22ans, j’avais arrêté mes études pour soucis financiers, exerçais un métier que je détestais, et étais en train de me rendre malade pour ce dernier. Est-ce que ça en valait vraiment le coup? Non. Bien sur que non. Je valais beaucoup mieux que ça. Je vaux beaucoup plus que tout ça, que cette place de pot de fleur.

Alors j’ai exprimé mon souhait de partir, précisant fermement que je ne démissionnerais pas. Ma responsable n’a pas cherché à me retenir, et nous avons conclu une rupture conventionnelle.

Avant mon départ, j’ai eu à former ma future remplaçante. Elle ne savait ni lire, ni écrire. Elle ne savait pas se servir d’un ordinateur, ne serait-ce que l’allumer. Aujourd’hui, elle y est encore, mais elle est dans le viseur de la « grande patronne ».

Ça fait un mois aujourd’hui que j’ai quitté cette société. Je suis au chômage, et je le vis étrangement bien. La dernière fois que j’étais au chômage, je vivais un cauchemar de ne pas retrouver de travail. Là, c’est plutôt le contraire. J’ai eu des entretiens, mais je n’ai pas réussi à faire semblant. Je n’ai plus envie de travailler. Je ne me considère pas comme une assistée, je suis du genre active, à ne pas aimer me laisser vivre. Mais je suis écoeurée du monde du travail. Je sais que ça me passera, heureusement, mais pour le moment je ne veux plus me forcer. J’ai été abimée moralement. Alors je profite de mon chômage pour me reposer, prendre le temps de faire des activités que je n’avais plus le temps de faire en travaillant, je prends le temps de me faire plaisir. Je m’informe sur des formations que je pourrais suivre, car s’il y a une chose dont je suis certaine aujourd’hui, c’est que je veux reprendre mes études. Je ne sais pas si les études permettent d’avoir de meilleures expériences professionnelles, mais ce qui est sûr, c’est que lorsque l’on est en bas de l’échelle, on vous le fait bien comprendre.

C’était le -très long- témoignage d’une jeune femme de 22ans, un peu perdue dans sa vie, comme tant d’autres. Je ne souhaite ni me faire plaindre, ni attiser un feu déjà brûlant. Je sais que toutes les entreprises ne sont pas aussi mauvaises avec leurs salariés, et j’espère sincèrement que toutes les personnes lisant ma petite histoire trouveront chaussure à leur pied.

 

 

 

Illustration : CC-By Tim Green

One thought on “Un joli pot de fleur.

  1. décidément, on doit vraiment être des supers-women/men pour ne jamais devoir être en arrêt … Je n’ai jamais compris pourquoi on n’avait pas le droit d’être malade, c’est humain, c’est logique… mais non, comme certain clament haut et fort qu’ils sont malades et viennent bosser quand même, on est des moins que rien à côté …
    Courage pour ton chomage, je dois avouer que je suis un peu pareil, je déteste ne rien faire, ne pas travailler, mais franchement, après le nombre de boîte que j’ai fait ça me déprime d’avance de devoir repasser les entretiens, montrer ma motivation, devoir me réhabituer, encore, à une nouvelle boîte, des nouveaux collègues, des nouveaux procédés, devoir accepter des postes qui ne me plaisent pas,etc

Laisser un commentaire