J’ai testé le contrat zéro-heure

Quand on signe un contrat zéro-heure, on se doute bien qu’on va se faire avoir, que ce n’est pas vraiment un contrat puisqu’il ne contient pas de réel engagement mutuel. J’ai tout de même été surprise par l’ampleur de l’enfumage. Sous ce contrat, l’employeur n’est pas obligé de donner du travail à l’employé, et l’employé n’est pas obligé d’accepter les heures de travail proposées. Ce qui distingue ce contrat d’un travail non déclaré ? L’assurance pour l’employé d’un salaire minimum, de quelques jours de congé payés par an, des droits à la Sécu ou au chômage, ce qui n’est pas rien. Par contre, concernant la sécurité de l’emploi, c’est exactement la même chose.
En France, les vacataires en université y sont familiers. En Grande-Bretagne, ce sont 800 000 personnes qui ont déclaré au trimestre dernier avoir leur emploi principal sous ce type de contrat1. Pendant 4 mois, j’en ai fait partie.
En arrivant sur le sol britannique en septembre 2015, j’étais prête à prendre n’importe quel boulot, « le temps d’apprendre la langue » je me disais. Après avoir déposé mon CV dans une trentaine de lieux, coup de bol, je trouve une place dans un café bien sympathique, petite entreprise familiale où les horaires sont plutôt cools.
Quand je demande à mes collègues comment est le patron, on me répond « il donne beaucoup d’heures, donc on n’a pas à se plaindre ». Pas vraiment convaincue par l’argument, j’ai aussi un problème avec la formulation « donner des heures »… sommes-nous en train de faire l’aumône ? C’est quand même nous qui le faisons tourner, ce café. José, le commis de cuisine, n’est pas d’accord non plus, puisque cela fait depuis son embauche qu’il demande plus d’heures. Un travailleur sur trois en contrat zéro-heure est dans son cas au Royaume-Uni2.
En vérité, j’ai pas mal à me plaindre du patron, comme le fait qu’il nous communique les plannings le dimanche soir pour la semaine suivante. C’est clairement un manque de respect de nous obliger à attendre la dernière minute pour connaître nos jours de repos, alors qu’il pourrait faire autrement. Prévoir la moindre sortie implique de se rendre indisponible, ce qui revient à prendre de risque de passer pour un difficile et se voir proposer moins d’heures à l’avenir. Et je ne vous parle pas de demander son dimanche… une folie ! Avoir une vie sociale dans ces conditions, ou ne serait-ce que prendre un rendez-vous chez le médecin, devient plus compliqué.
Mais personne ne se plaint, pas en face du patron du moins. C’est l’aspect le plus vicieux de ce contrat : on est à la merci de l’employeur. Ce n’est plus un rapport d’autorité qu’il y a entre l’employeur et l’employé, c’est de la soumission. Pour rester, il faut se conformer à toutes ses exigences ; il faut lui plaire, même. C’est la raison pour laquelle on n’ose pas refuser du travail… même si c’est théoriquement possible, c’est trop risqué.
Ça crée aussi une compétition malsaine entre collègues. J’ai compris que je n’étais pas dans les petits papiers du patron quand la fréquentation du café a baissé. C’est à moi qu’on a demandé de quitter le café plus tôt que prévu, ou de ne pas revenir le lendemain. Et alors que je « perds des heures » (c’est vraiment comme ça qu’on dit), puisqu’elles ne seront jamais rattrapées, je vois dans le regard de mes collègues du soulagement. Je suis le maillon faible, leur quota d’heures n’est pas trop en danger. Me suis-je sentie humiliée ? Un peu. Moins que l’une de mes collègues quand est venu son tour de perdre des heures… Étant la plus ancienne, elle se pensait hors d’atteinte.
Malgré le peu de fréquentation en cette fin d’automne, le patron emploie une nouvelle personne. Dès son jour d’essai, l’ambiance se tend. Chacun se demande si cela signifie qu’il va avoir moins d’heures. José me confie que c’est le signe qu’il est viré. Effectivement, la semaine suivante il n’est plus là. Quand je demande au patron des explications, il me répond embarrassé qu’il est parti au Mexique pour ses études. Ce qui est vrai, à deux mois près. La nouvelle ne reste pas longtemps, trois semaines peut-être. Apparemment le patron n’est pas content de son travail, je pense plutôt qu’il manque de trésorerie.
Un mois plus tard, une nouvelle personne arrive, et de nouveau l’ambiance est tendue. Elle n’est pas placée en cuisine mais au service, ce qui nous intrigue. On essaye de se renseigner auprès du patron sur un ton faussement décontracté, il nous explique qu’il veut augmenter l’amplitude d’ouverture et que c’est pour ça qu’il a besoin d’une personne supplémentaire. Je forme cette nouvelle personne, Adriana, avec dans un coin de ma tête l’idée qu’elle est là pour me remplacer. Et puis je me dis qu’il n’a aucune raison de vouloir se séparer de moi : les clients m’apprécient, mes collègues aussi, je suis plutôt bonne dans ce que je fais quoique je dois reconnaître qu’Adriana est meilleure que moi. Deux semaines plus tard, on a la chance d’avoir notre emploi du temps le dimanche après-midi. Je me précipite sur le planning et découvre avec écœurement que mon nom n’y est pas. Quand je l’annonce à mes collègues, Adriana est la plus désolée de tous. Je pense qu’elle est dégoûtée d’avoir fait partie de ce stratagème de bas étage où les employés sont remerciés avec si peu d’humanité, même si nous savons toutes les deux qu’elle n’y est pour rien.
Mon patron a choisi pour me congédier le moyen qui nuit le moins à ses affaires : il attend qu’un nouvel employé soit opérationnel (sans s’occuper de sa formation le petit staff est là pour ça) et me prévient du jour au lendemain qu’il n’a plus besoin de mes services. Que cette démarche soit moralement discutable, ça lui passe bien au-dessus, de toute façon c’est légal. S’il avait voulu me licencier à proprement parler, ou si j’avais voulu démissionner, un préavis d’une semaine était applicable. Une semaine. À choisir entre risquer d’avoir un employé qui n’est plus aussi bon qu’il est d’habitude puisqu’il sait qu’il va partir, et le congédier du jour au lendemain en le laissant dans une situation financière potentiellement difficile, mon employeur n’a pas eu l’air de beaucoup hésiter.
Ce que j’en retiens, c’est qu’il ne faut pas compter sur les employeurs pour respecter les limites de la décence quand ils ont autant de pouvoirs. Quant à la soi-disant flexi-sécurité, voilà encore une belle arnaque. Il est possible que cette flexibilité soit favorable à la création d’emplois et augmente les chances de retrouver un emploi pour celui ou celle qui l’aura perdu, mais ne nous méprenons pas, il ou elle pourra trouver un travail du même type, c’est-à-dire tout aussi précaire, jusqu’à ce qu’il ou elle le perde à nouveau.
Ce type de contrat fait fureur dans le domaine de la restauration, mais aussi dans l’enseignement, le transport, l’industrie, la médecine hospitalière… Et si la combinaison de ce contrat avec un salaire minimum peut générer de la pauvreté, c’est une situation injuste pour tous. Dans le cas du café où j’ai travaillé, je veux bien comprendre que la demande soit fluctuante, mais est-ce à moi d’en payer les conséquences ? Ne serait-ce pas plutôt le rôle du patron, l’entrepreneur qui lui dégage des bénéfices quand le café tourne bien ? Si j’accepte de m’adapter à cette demande, cela revient à partager les risques avec lui, alors comment se fait-il que je ne partage pas ses bénéfices aussi ? Au lieu de ça, je me suis retrouvée à me rendre disponible sept jours sur sept pour les intérêts de quelqu’un qui n’a eu aucune considération pour le travail que j’ai fourni. Ma dignité contre 6,80 pounds de l’heure.

Référence

(1) http://www.theguardian.com/uk-news/2016/mar/09/uk-workers-on-zero-hours-contracts-rises-above-800000
(2) selon une étude de l’office nationale des statistiques datée du 9 mars 2016
« Around 1 in 3 people (37%) on a “zero-hours contract” want more hours, with most wanting them in their current job, as opposed to a different job which offers more hours. In comparison 10% of other people in employment wanted more hours. »
https://www.ons.gov.uk/employmentandlabourmarket/peopleinwork/earningsandworkinghours/articles/contractsthatdonotguaranteeaminimumnumberofhours/march2016

 

> image d’entête via Flickr

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