Les élèves que j’ai devant moi sont méprisés par le système qui se moque qu’ils sachent vraiment s’exprimer

J’ai 29 ans et j’enseigne depuis 6 ans le français en lycée, en région parisienne. La transmission du langage et de la littérature, de l’expression et des idées, est une chose que je trouve magnifique et je m’efforce de le faire avec passion et énergie.

Mais force est de constater que cette transmission doit déranger en haut lieu, puisque tout est fait par les réformes successives pour qu’elle ait de moins en moins lieu. Les programmes sont appauvris, le nombre d’heures hebdomadaire réduit, et les effectifs des classes (j’ai 30 élèves en seconde, éducation prioritaire, avec dans la classe entre 5 et 10 « français langue seconde ») maintenus à un volume qui empêche d’individualiser la pédagogie…
De plus en plus, les missions des profs sont multipliées: nous devons faire le lien entre parents, équipes, direction; pallier le manque d’infirmiers (Dans le lycée où j’exerce, le rectorat a coupé un poste d’infirmier. Il reste une infirmière, pour 1800 élèves), de psy (une demi-journée par semaine), d’assistants d’éducation et de conseillers d’orientation(un mercredi sur deux) avec les moyens du bord; sanctionner, faire preuve d’une autorité qui est d’autant plus épuisante qu’elle est le plus souvent bêtement disciplinaire puisque elle n’a plus la place de s’appuyer sur le respect du savoir ou d’un espace commun qui est plus dégradé que la station de RER voisine. Retrouver un lien avec les élèves que la rue ou l’échec aspirent relève d’un combat de chaque jour.

J’ai fait des études longues et approfondies pour enseigner: jamais ne m’est laissée la place d’en retransmettre le contenu. Et surtout, je vois chaque jour qu’il est faux que l’école cherche l’égalité des chances. Les élèves que j’ai devant moi, issus de ce qu’il est convenu d’appeler « classes populaires », sont méprisés par le système qui se moque qu’ils sachent vraiment s’exprimer – c’est loin d’être le cas, en témoignent les copies de bac. J’en viens même à penser que le souhait secret de l’éducation nationale est qu’ils ne le sachent pas. Ni lire un contrat de travail, ni revendiquer leurs droits humains ou professionnels. Pourtant, il est plus que jamais nécessaire de le rappeler: ILS VALENT MIEUX QUE ÇA

 

Illustration : CC-By Yusuke Umezawa

12 thoughts on “Les élèves que j’ai devant moi sont méprisés par le système qui se moque qu’ils sachent vraiment s’exprimer

  1. Merci pour votre témoignage , je voulais juste émettre une remarque par rapport a l’égalité des chances.
    L’école cherche l’égalité des chances car l’égalité des chances cela veut dire l’inégalité.
    On ne peut avoir la chance et l’égalité…ce terme est un onyximore. Je vous invite a regarder les conférences gesticulés de Mr Frank Lepage (inculture 1 & 2).

    1. C’est « marrant » ça, en effet la chance est un facteur impalpable, ce n’est pas la chance qui fait que l’on naisse dans une famille pauvre ou riche, c’est le système..
      De jour en jour je découvre soit des abus de langage, soit des termes galvaudés par des gens mal intentionnés (le premier exemple qui me vient est charges au lieu de cotisations sociales). Quoi de mieux qu’un postula de départ faux pour avoir une discussion vide de sens, ils faut torde le cou de toutes ces imbécilités.
      Merci pour cet éclairage.

  2. ❤ Bravo pour le commentaire de ce prof de Français dont je suis complètement solidaire, Prof en retraite, à chaque réforme je dis « contente d’être en retraite » mais aussi « ce gouvernement a de la chance que j’y sois, à la retraite! »….. oui j’ai fait ’68 et pendant mes années d’enseignante j’ai fait toutes les grèves pour l’amélioration de nos conditions de travail, pour combattre l’injustice entre les différents fonctions et grades mais aussi pour/contre les réformes qui n’allaient pas dans le bon sens **POUR les ÉLÈVES** car chaque prof a avant tout l’intérêt des élèves n’en déplaise à certains parents ou non-enseignants, NON on ne choisit pas l’enseignement juste pour les vacances…. quant au salaire n’en parlons plus!!!!
    Bon courage chère collègue, il en faut de nos jours!

  3. Cet article est très touchant ! Quel écart entre le discours officiel et les objectifs officieux … Finalement, ce professeur est encore le seul à croire au mirage de l’égalité des chances, instrumentalisé par un état cynique et rejeté par des élèves blasés. Voila pourquoi je n’ai pas voulu participer à un système qui exclut, méprise et annihile les individualités. Bon courage à ce professeur !

  4. Je suis moi-même enseignante mais j’ai refusé d’enseigner en classe, du coup je suis « prof de soutien ». Ca paye beaucoup moins, c’est bien plus précaire et je vis majoritairement du RSA, mais qu’est-ce que j’aime ce que je fais !
    Je fais des remplacements de temps en temps histoire d’arrondir les fins de mois, et chaque fois c’est un calvaire.
    Déjà, c’est impossible d’enseigner à 30 gamins. On dira ce qu’on voudra, c’est vrai. On ne peut pas. On sait donc qu’en entrant dans la salle on va perdre au moins 1/3 des élèves, et ça je ne le supporte pas. Lors de mon dernier remplacement j’ai d’ailleurs fini par proposer une heure de soutien libre, à 16h le vendredi juste avant les vacances. Aucune obligation de venir. J’ai eu 15 gamins dont 2 sont venus avec des copains qui avaient envie de faire le point. Donc le problème ne vient pas des mômes, et dans l’absolu, il ne vient pas des profs non plus (même si oui, y’a des cons partout).
    S’occuper de 30 gamins en même temps c’est déjà impossible, mais il faut le faire 20h par semaine, tout en préparant les cours, les contrôles, les corrections, les réunions de profs, les réunions avec les parents, remplir le cahier de texte, remplir les carnets de notes, remplir les appréciations, répondre aux mails des parents (quand c’est pas les coups de fil)… aujourd’hui on n’attend plus d’un prof qu’il enseigne, on attend qu’il fasse de la paperasse tout en gardant les mômes pour que les parents puissent bosser tranquilles.
    Et quand les gamins arrivent dans des classes d’orientation comme la 3eme et la Seconde, c’est pire que tout.
    En 3eme, j’ai vu une CPE entrer héroïquement dans le bureau en nous annonçant qu’un élève moyen acceptait de partir en bac pro l’année prochaine. Quand j’ai demandé ce qu’il voulait faire plus tard, elle m’a répondu « oh bah ça il aura le temps de trouver cet été ».
    Une de mes élèves en soutien scolaire est arrivée en milieu de Seconde avec plusieurs semaines d’absence due à la maladie et une moyenne de 10. La gamine sait ce qu’elle veut faire comme job. Et pas chanteuse ou actrice, non, elle veut travailler dans la réinsertion professionnelle. Sa prof principale lui apprend qu’on veut lui refuser le passage en ES à cause de sa moyenne trop faible sans prendre en compte sa maladie, ses absences, ou le fait qu’elle a remonté toutes ses notes depuis qu’elle prends des cours pour rattraper son retard.
    Alors la gamine écrit une lettre de motivation que je l’aide à finaliser, elle va se renseigner toute seule au CIO sur les études à faire pour son job, elle va seule au Pôle Emploi pour avoir des renseignements sur les formations. Elle revient avec un dossier complet sur ce qu’elle doit faire et ça sans l’aide de son conseiller d’orientation qui se contente de lui proposer des listes de métiers qu’on peut faire avec un bac STMG (gestion et management, bac technologique). Elle envoie une lettre à ses profs et au directeur, écrite de sa main, où elle explique ce qu’elle veut faire et ce qu’il lui faut pour y arriver. Sa mère et elle vont expliquer tout ça de visu à la prof principale et au directeur.
    Le résultat face à une élève motivée à ce point ? ES refusée, direction la STMG. Comment voulez-vous que ça les motive ? On ne leur laisse même pas une chance d’essayer !

    Dans le coin où j’habite, il n’y a qu’un lycée général pour plus de 60 000 habitants sur la communauté de communes. Alors comme les établissements sont surbookés, on envoie les gamins là où y’a de la place. On ne prend pas le temps de savoir ce qu’ils veulent faire, leurs ambitions, leurs rêves. Non, on les trie en fonction de la demande.

    Alors oui, les blocages, les pénuries de pétrole ou d’électricité, c’est pénible. Mais au moins ça montre que des gens se battent pour ces mômes qui valent vraiment mieux que ça !

  5. Franck Lepage avait fait cette excellente remarque : « égalité des chances » c’est un oxymore. Soit on est égaux et on arrive au bout ensemble, soit on a des chances différentes et on se retrouve séparés.
    L’égalité des chances, ça veut dire que le lièvre et la tortue démarrent sur la même ligne de départ … C’est donc de l’inégalité pure et simple. Je conseille ses conférences, et plus généralement celles de la SCOP Le Pavé qui redisent correctement les choses.

    Il faudrait commencer à regagner les batailles linguistiques perdues face à nos puissants. Le langage modèle nos pensées, nous empêche de voir par-delà l’horizon qu’ils veulent indépassables. Les « charges sociales » ? C’est du salaire indirect, des cotisations qui paient du temps libre. De même, la notion de « projet » est à mettre au bûcher – il a tué le monde de la recherche, et il arrive en force dans l’éducation avec les « projets pédagogiques » (qui veut dire « on va démolir l’école qui tente d’aider tous pour privilégier certains secteurs et se prostituer auprès des entreprises » qui n’attendent que ça)

  6. Dans 75019, non seulement les classes en primaire sont chargées, mais en plus les élèves ont de si graves difficultés sociales et psychologiques ! Rien que dans ma classe, j’ai deux élèves handicapés mentaux. Beaucoup de familles monoparentales. Les parents ne savent pas comment habiller ou nourrir leur enfant. Beaucoup sont battus. Enseigner, c’est 50% de mon métier.

  7. En tant que prof c’est également mon impression, et celle de nombreux collègue. Nous en venons à penser que le gouvernement veut faire de l’école publique la « petite école des pauvres » et que, pour obtenir un enseignement de qualité, nos élèves devront bientôt se diriger vers le privé. S’ils en ont les moyens. Ainsi, les riches seront éduqués et les « pauvres », les jeunes des banlieues ou simplement ceux qui auront gardé un vain espoir en l’éducation nationale sortiront avec un beau Bac (réussite à 100% oblige) sans aucune valeur.

    Il faut reprendre le contrôle de notre éducation. Et de notre gouvernement. On vaut mieux que ça.

  8. Moi, j’enseigne c’est la même chose mais en pire car j’enseigne en lycée professionnel. C’est dire qu’est-ce qu’on en a à faire. Ils ont le bac sans savoir lire.

  9. Ça fait un moment que je le dis : pour l’Education Nationale, une seule solution. on arrête les réformes plus inutiles les unes que les autres, on rase tout et on recommence. Parce qu’on est toujours sur un modèle d’après-guerre, qui a atteint sa limite il y a un moment déjà.

  10. Normal, le but à terme (et non avoué) est la privatisation larvée de l’enseignement, dont les établissements scolaires seront placés sous la responsabilité (l’arbitraire ?) des régions.

    Dans un horizon d’une vingtaine d’années, si les (contre) réformes aboutissent, il ne subsistera que principalement 2 échelons administratifs : L’Union Européenne et des régions autonomes ; l’échelon national devant s’effacer progressivement (celui-ci faisant de l’ombre à une UE totalement intégrée).

    Les régions seront en concurrence, sur le modèle de la « concurrence » européenne, et tant pis pour celles plus pauvres, qui seront « moins attractives » dans les services proposés, et notamment l’éducation, mais aussi les transports, la santé… ; et moins « compétitives » dans le recrutement des effectifs qui seront en charge d’assurer les missions énumérées ci-dessus.

    Voilà où les dirigeants nous emmènent, et pour cela, il faut paupériser les structures existantes, pour mieux justifier la belle couleuvre à avaler…

    J’ai 30 ans, et j’ai eu la chance d’acquérir des bases solides, en primaire notamment, grâce à des instituteurs de province, un peu « à l’ancienne » et assez autonomes dans les méthodes pédagogiques utilisées.
    Par la suite, j’ai toujours eu des facilités au collèges, dans les années 90, et pourtant avec le recul, je suis incapable de citer de réelles connaissances acquises durant mes années du secondaire. Dans tous les cas, je chéris les instituteurs et institutrices qui m’ont dispensé les savoirs de base et donné l’amour de la lecture, ainsi qu’une capacité d’interrogation et de réflexion personnelle.

    En revanche, si les inégalités sont de plus en plus prégnantes et visibles dans l’enseignement primaire et secondaire, l’enseignement supérieur est radicale dans la distinction sociale, ayant le souvenir que ceux qui occupaient une activité rémunérée en dehors de leurs études, nécessité oblige, échouaient quasi systématiquement à l’obtention du diplôme, sans que cela ne choque personne.

    Mais de toute façon, les dirigeants n’ont guère besoin de gens aptes à « réfléchir aux causes de leur misère »…

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