« Vous avez pris du poids, vous savez que cette entreprise a un certain standing ? »

Lorsque j’ai terminé mes études en sciences politiques et relations internationales en 2012, j’ai commencé à chercher du travail, en pensant que je ne chercherai pas trop longtemps, au maximum 6 mois. Quelle erreur… Pendant plus d’un an j’ai envoyé des centaines et des centaines de CV sans réponses ou presque. Entre temps j’ai déménagé 3 fois, je suis rentrée chez mes parents, puis je suis repartie à Strasbourg où j’avais terminé mes études avant de m’installer à Paris avec mon compagnon qui après deux ans de galères, avait finalement trouvé un emploi. J’ai vécu l’inscription au RSA, les désillusions, les petits jobs au black et l’incompréhension de la part d’une partie de ma famille, puis plus tard le harcèlement…

En arrivant à Paris, lorsque je me suis inscrite au Pôle Emploi (3ème inscription), l’homme en face de moi m’a regardé avec dédain « Les jeunes comme vous qui arrivent sur le marché du travail, ils attendent qu’on leur déroulent le tapis rouge ! » – « Vous devriez accepter n’importe quel job dans une entreprise et puis si vous êtes assez maligne vous finirai pas grimper » – « Vous venez vous installer à Paris alors que vous êtes au RSA, mais qu’est ce qu’il vous prend ? » – « Vous savez je déconseille la photo sur le CV, les gens ne sont pas photogéniques et vous ne faites pas exception ! »

Après ça, j’ai dû créer un statut d’auto-entrepreneur, au départ pour bosser quelques jours pour un salon, puis j’ai rencontré une jeune femme qui avait lancé sa boîte et qui avait besoin d’une assistante en communication pour lancer son projet. Au bout de 3 mois, il n’y avait plus d’argent et le projet prenait l’eau. Elle a mis fin à notre collaboration du jour au lendemain, me laissant sans revenus.

Ayant des problèmes de dos, je n’ai pas choisi de travailler dans la restauration, je me suis donc tournée vers l’hotessariat en entreprise, une activité que j’avais déjà fait comme job d’été pendant mes études, je me suis retrouvée dans une entreprise d’investissement. J’ai découvert un autre monde.

Je suis engagée depuis longtemps à gauche et je suis très sensibilisée aux questions féministes alors forcément quand j’en parle on me dit que j’exagère. Pourtant c’est aussi cet engagement qui m’a aidé à tenir et à comprendre les mécanismes de ce qui arrivait.

Il fallait arriver pour 8h du matin alors que tous les autres arrivaient au travail à partir de 9H mais entre temps les femmes voilées, africaines et arabes devaient quitter les bureaux pour ne surtout pas rencontrer les riches et majoritairement blancs qui devaient arriver par la suite. Un balai de classes sociales, de la plus « honteuse » à la plus riche, en passant par nous, les hôtesses à mi-temps, payée une misère mais bien coiffées et maquillées et perchées sur nos talons.

En dehors d’une certaine condescendance vécue quotidiennement, de l’ennui mortel, de la fatigue morale, j’ai vécu des moments de pure humiliation. Une des dirigeantes de la fondation, m’a dès le départ pris en grippe. Pour vous donner une idée c’était le genre de personne à venir se plaindre devant nous de payer l’ISF. Elle était aussi raciste : un jour elle a récupéré mon sac qui était en salle de repos et me l’a ramené « pour ne pas que je me le fasse voler » par les deux noirs qui réparaient la chaudière dans cette même salle.

Mes fringues, fournies par l’agence (2 tenues par saison), n’étaient pas à ma taille. Dès le départ, j’ai commencé à recevoir des remarques de sa part sur les vêtements qui me « boudinaient ». Régulièrement elle se sentait obligée de me dire ce qui m’allait ou non sous couvert de me « materner ». J’étais mal dans ma peau à ce moment car le chômage et les galères avaient attaqué ma santé et je me réfugiais dans la nourriture. Un jour elle m’a convoqué à part et m’a balancé « Vous avez pris du poids, vous savez que cette entreprise a un certain standing ? » –  » Les hommes parlent derrière votre dos… » – « Vous avez l’intention de faire un régime ? » – « Je dis ça pour votre bien vous savez… ». Sur le moment je n’ai rien dit. Je savais à ce moment-là que je voulais partir, cela faisait déjà des semaines que je pleurais tous les dimanches car je ne voulais pas aller travailler, mais là la coupé était pleine. Pourtant je n’ai pas répondu, j’avais peur de ne pas toucher le chômage, d’être virée si j’exprimais la violence que je ressentais à ce moment là.

J’ai craqué dans les toilettes. Puis chez moi. C’était trop.

Le lendemain je demandais mon départ à l’agence, et j’ai pu enfin être moi-même devant la responsable, fini la petite blonde cruche pour laquelle je m’était fait passée pendant 8 mois. Cependant, pour toucher le chômage je devais rester 5 semaines de plus. Une torture que j’ai enduré malgré tout avant de retrouver enfin la liberté.

> image d’entête via flickr

One thought on “« Vous avez pris du poids, vous savez que cette entreprise a un certain standing ? »

  1. Waow, c’est tellement dur de voir à quel point les gens vous dévalorisent au MAXIMUM, jusqu’à vous faire passer pour quelqu’un de capricieux, de trop ambitieux, et puis pour une potiche qui a besoin de l’approbation des autres sur son PHYSIQUE pour être légitime dans son travail!
    À vomir!
    Courage, ne vous laissez pas abattre et n’oubliez pas que vous valez VRAIMENT beaucoup mieux que ça (littéralement, ce n’est pas une façon de parler pour aller avec le site… ^^’) et bonne chance pour la suite, mais surtout ne vous laissez pas vous convaincre quand ils vous dévalorise comme ça, même si c’est dur je sais, mais n’oubliez pas ce que vous valez.

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