« Vous passerez vos partiels l’année prochaine, demoiselle, ou peut être jamais… tant que vous restez à l’accueil de mon entreprise »

J’étais étudiante et j’avais besoin d’un peu de sous pour pouvoir sortir avec mes amis et participer un peu à la maison, je me suis donc fait embaucher dans un des supermarchés de ma ville.
Dès le premier jour tout commençait mal : on m’a fait essayer l’uniforme des caissières dans une pièce qui ne fermait pas à clé lorsque la caissière « en chef » qui m’avait installé dans cette même pièce entre en ouvrant la porte en grand pour « vérifier que je savais m’habiller » alors que je me trouvais en sous vêtement. Elle s’est alors mise à hurler de rire et est allée raconter au chef du magasins est aux autres caissières qu’elle avait ouvert la porte en sachant que j’étais en train de me changer pour rigoler en guise de « blague de bienvenue ».
J’ai été formée au métier pendant 2h un samedi avec un magasin plein à craqué, les débuts étaient balbutiants mais les relations avec les autres caissières étaient pire. Il s’avère qu’elles étaient 5 à l’accueil à ne rien faire pendant que nous trimions. J’avais le droit à 3 minutes de pause par heure sachant que pour fermer la caisse et en sortir nous prenions déjà 3 minutes le temps d’attendre la remplaçante, de changer de codes, de nous extraire du tout petit espace qui nous était alloué. Ainsi que 2 min de plus pour aller chercher notre manteau à l’autre bout du magasin. Jamais une minute de plus sinon le groupe des 7 caissières les plus âgées vous tombaient dessus en vous rabaissant comme jamais.
Interdiction formelle d’aller aux toilettes en dehors de la pause, sinon qui serait en caisse ? Elles étaient pourtant 5 minimum à l’accueil chaque jour alors que ce poste n’avait besoin que d’une personne.
Mais finalement le vrai problème était ailleurs : on me détestait car j’étais étudiante et que je ne comptais pas rester caissière toute ma vie, on me l’a reproché, on m’a fait comprendre que bête comme j’étais je ne trouverais jamais de travail, que je n’étais rien dans ce grand magasin comparé à elles. On m’a dit que je parlais trop bien et que j’avais l’air trop riche pour avoir le droit à ce boulot, que je le volais à une femme qui en aurait fait son job à vie. Que j’étais trop bête pour ce métier et que je devais mentir en disant que je faisais de longue études, que visiblement je n’étais pas assez intelligente pour ça.
Cette « collègue » qui est entrée dans la pièce pendant que je me changeais le premier jour m’a touché la poitrine une fois, de but en blanc en me disant « c’est pour voir comment c’est des seins de jeune » avant d’aller retrouver son fidèle groupe de caissière pour en rire à gorge déployée.

J’avais tellement peur d’y retourner même pour mes 10h/semaine qui s’avérèrent être des 15/20h/semaine je pleurais tous les soirs. Au bout de 2 semaine je voulais le lâcher ce job, je ne pouvais plus les voir et devoir m’adresser à elles poliment sans que le chef du magasin ne fasse rien. On m’a dit de garder ce petit job, que ça n’allait être que temporaire, que je devais m’estimer heureuse d’en avoir un aussi proche de la maison, qu’on ne quittait pas un job pour ces raisons là, que dans la vie le travail ce n’est pas du plaisir et que toute ma vie ce serait comme ça. J’ai fini par ne plus dormir la nuit et faire des crises d’angoisses.

Vers la fin de ma période d’essai j’avais accepté de venir travailler un jour férié pour rendre service mais le matin une caissière du groupe qui m’avait tant rabaissé me dit que je suis attendue à la direction en rigolant, lorsque je demande pourquoi et si j’ai fais quelque chose de mal elle m’a ri au nez en me disant « tu verras bien ma grande », le directeur du magasin n’était pas là, je suis tombée sur un inconnu qui m’a dit qu’on allait se séparé de moi car la période d’essai n’était pas concluante et que je devais rendre mon uniforme le jour même. J’avais refusé un week end en famille à la mer pour travailler ce jour là. J’ai passé ma journée à pleurer en regrettant d’avoir dis oui à tout sous prétexte qu’un travail n’est pas une partie de plaisir.
Je n’ai pas pu rentrer dans un supermarché pendant 3 ans sans faire de crise d’angoisse après ça.

2 mois plus tard je retrouve un job étudiant, je me dis que ça ne peut pas être pire que le premier vu que les hôtesses d’accueil n’ont pas de collègues. Dès les premières heures, la fille qui me forme me dit que je suis tombée en enfer avec ce job et que je le découvrirais bien assez vite.
Obligation de me maquiller selon la charte de la direction avec une personne qui passera chaque mois anonymement vérifier que je suis maquillée, coiffée, habillée comme il faut, que je ne porte pas de pull même par 10 degrés à l’accueil. Dès que l’on arrive, on doit pointer au téléphone si on doit prendre un appel avant tant pis pour nous nous perdrons les 15 minutes de notre paye pour avoir répondu à un de leur client.
Interdiction FORMELLE d’aller aux toilettes, même 2 minutes, les pauses sont strictement interdites et non négociable je devrais rester 5h par jour dans cet accueil, seule sans pause ni droit aux toilettes.
Quand j’ai osé demander un remplacement (pourtant prévu dans mon contrat) pour un de mes partiels, ma responsable m’a bien fait comprendre qu’elle embauchait 70% d’étudiantes mais que nous devrions choisir ce boulot avant nos études et qu’il ne faudrait pas que mes partiels soient trop souvent l’après-midi. Dommage pour moi 3 semaine après il y a eu un 2ème partiel l’après-midi, j’avais prévenue 2 semaine à l’avance (mon contrat stipulait 48h) mais ma responsable m’a appelé 2h avant mon partiel pour me dire que finalement elle n’avait pas de remplaçante et que je devais rester dans l’entreprise coute que coute. Que j’avais l’interdiction formelle de quitter mon poste. Quand une collègue m’a conseillé d’en référer au patron de l’entreprise dans laquelle je faisais l’accueil pour lui expliquer que son client (ma responsable) ne veut pas que je quitte le poste et que je risque l’expulsion de ma propre fac, il m’a dit que ça ne l’intéressait pas et que plus jamais je ne devais le mettre au courant de ce genre de désagrément. « Vous passerez vos partiels l’année prochaine, demoiselle, ou peut être jamais ce n’est pas grave tant que vous restez à l’accueil de mon entreprise »

J’ai craqué, je suis partie malgré tout sur les conseils d’une collègue hôtesse d’accueil travaillant sur un autre site à qui il était arrivé la même chose 3 ans auparavant. Maintenant elle travaille à temps plein dans cette entreprise qui l’a infantilisée, brisée et qui l’a empêché d’aller valider sa 3ème année de licence de mathématiques.

Je ne peux que conseiller aux parents d’étudiants de faire attention. On ne dit jamais à un jeune adulte qu’il doit tout accepter pour un travail car c’est une excellente école de la vie. Jamais.

 

 

 

Illustration : CC-By Bill Smith

8 thoughts on “« Vous passerez vos partiels l’année prochaine, demoiselle, ou peut être jamais… tant que vous restez à l’accueil de mon entreprise »

  1. Je compatis ! Sans pour autant l’avoir vécu en dehors quelques stages à la Poste (je suis en Bac Pro Accueil Relations Clients Usagers), je comprend parfaitement ce sentiment dégradant d’hôtesse d’accueil. Dans nos cour par exemple, (particulièrement dans nos manuels) il est écrit noir sur blanc et mentionné plusieurs fois qu’une hôtesse d’accueil doit (presque) toujours se plier aux normes des entreprises (talon, maquillage, coiffure) et que nous devons CONSTAMMENT sourire, même en cas de problème personnel, ou par téléphone.

    Je suis révoltée de ce genre d’enseignement et même si il s’agit d’études professionnel, je ne comprend pas comment l’Education Nationale peut cautionner quelques chose d’aussi rabaissant pour des jeunes (pour ma part j’étais en première année de Bac Pro, et je n’avais que 15 ans).

    J’espère de tout cœur que tu as réussi à surmonter tes crises d’angoisses, et que tu a réussi tes examens, ton témoignage est criant d’une vérité que personne n’ose admettre, l’avoir rédigée érige la première pierre contre ceux qui t’ont oppressées.

  2. Je suis écoeurée de ce que je lis. J’ai été celle qui se la fermait il y a quelques années. Maintenant, je ne me laisserai plus faire parce que je vaux mieux que ça. Le travail ne doit pas être un endroit de peur, de honte et de mal-être.
    Le problème c’est que nous vivons dans une société qui marche sur la peur : la peur des supérieurs hiérarchiques, la peur de perdre son travail, la peur d’être mise à l’écart. Beaucoup en jouent et beaucoup la subissent et ça ne devrait pas être le cas.

    J’espère en tout cas que vous trouverez votre voie et que vous ne stagnerez pas parce que des gens vous ont empêché de faire VOTRE vie.

  3. A chaque témoignage je me demande comment on peut en être réduit à accepter des choses pareilles.
    Mais la réponse est le fric.
    Mais la question reste : comment, même pour le fric, on peut accepter de vivre un quotidien qui ne nous donne même pas l’énergie ou le temps de profiter de ce qu’on gagne ?
    Cette souffrance vaut-elle la vie qu’elle permet ?
    Entre donc en jeu l’endoctrinement pour la valeur travail et l’injonction à l’activité salariée.
    Jamais.

  4. À propos du maquillage obligatoire, ça me rappelle mon expérience chez Hippopotamus, où l’on était obligée de mettre du vernis à ongles, des talons et des boucles d’oreille (précisé noir sur blanc sur le contrat). Lorsque le 1er jour j’ai fait remarquer en rigolant à la responsable que n’ayant pas les oreilles percées, on allait peut-être zapper l’étape boucle d’oreilles dans mon cas, celle-ci m’a rétorqué sur un ton très sérieux que non, je devais absolument en porter. J’ai eu beau essayer de faire appel au peu d’intelligence résiduelle de son cerveau pour lui faire comprendre que ce n’était physiquement pas possible, on m’a obligée à aller acheter des bijoux autocollants pour petites filles et à en affubler mes lobes d’oreilles. Ces autocollants étaient rarement adhésifs plus de deux heures. J’avais alors l’obligation d’aller en recoller de nouveaux. Au bout d’une semaine de ce régime infantilisant, plus des remarques sur mon vernis écaillé à retoucher immédiatement, sur mes talons qui n’étaient pas à la bonne hauteur, etc., j’ai claqué la porte en gratifiant ma responsable d’insultes magistrales.

  5. La soumission a l’autorité commence dès la naissance. Les prématurés étaient bien opérés sans anesthésie en cas d’anomalies. L’arbitraire, des fessés aux engueulades habitue les enfants hominidés à être des opprimés soumis à l’autorité. L’infantilisation réactive ce processus de conditionnement de l’ado aux jeunes adultes et beaucoup conservent à vie ce logiciel.

    1. Commentaire intéressant et qui me parle tellement…
      Je n’arrive toujours pas à croire que le pays natal que j’aime puisse se complaire dans des pratiques « médiévales ». J’y laisserais pourtant sûrement ma vie.. Au lieu de courber à des choses absurdes et injustes. Et vous ?

  6. Ho ! les Jeunes ! réveillez vous ! il ne faut jamais ce laisser rabaisser comme ça par des gents qui ont raté leur vie ! dites vous bien que c’est vous la relève et que c’est vous qui allez devoirs payer leurs retraite ! Donc la prochaine foie c’est inspection du travail la cram et le chsct et tu porte plainte pour harcèlement moral . et si ça ne marche pas et bien tu attrape 2 ou 3 pote à toi et vous leur mettez une danse histoire de les remettre à leur place ^^

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