Un patron qui commence par « ferme ta gueule »

J’ai 23 ans. Je travaille depuis 6 ans. 3 ans pendant mes études, et maintenant depuis 3 ans à temps complet. Tout ceci en intérim. Pour la petite histoire, j’ai commencé à travailler dès mes 18 ans, d’abord juste pour l’été quand j’étais étudiante. Puis à 21 ans, je me suis retrouvée à ne plus savoir quoi faire de ma petite vie. J’avais déjà un crédit sur le dos pour payer mon école d’art. Et visiblement un dossier scolaire pas assez bien pour pouvoir me présenter dans une école publique. J’ai donc commencé à travailler en intérim en attendant de trouver une meilleure idée d’avenir. Ça fait 3 ans.

Pour vous dire, des boites, des usines, des entreprises, j’en ai vu dans ma courte expérience. Des personnes en tout genre, des patrons, des RH, des secrétaires, des comptables, des responsables, des chefs d’équipe, des salariés, des intérimaires.
Mais comprenez, du fait de ma place actuelle dans le monde du travail, j’ai surtout rencontré des salariés d’usine pour la plupart arrivés là par nécessité et non pas par envie, et qui font le même boulot depuis des années. Des gens qui se sont rendus malades de travail, des galériens, des mères et pères de famille qui ont du mal à boucler leurs fins de mois, qui ne peuvent pas emmener leurs enfants en vacances, j’en ai vu un paquet.

Des situations aussi.

On va tacher de faire un petit résumé :

  • Faire un inventaire de soir pour une grande surface, commencer à 20h terminer à 3h du matin (censé à la base se terminer à minuit) alors que tu te lèves à 6h pour aller en cours le « lendemain », et ne pas te faire payer les heures de nuit parce que « il faut avoir au moins 6 mois d’ancienneté pour avoir les primes de nuit » (mais ça tu le sais qu’après).
  • Travailler 9h par jour avec 30 minutes de pause dans la journée, et pour éviter de donner une pause aux fumeurs, les laisser fumer dans l’entrepôt pendant qu’ils travaillent (les non-fumeurs étaient contents).
  • Le patron qui se balade dans l’entrepôt avec son chariot électrique alors qu’il est saoul.
  • Le patron qui avant même avoir dit bonjour à un de ses employés commence par un « ferme ta gueule » avant de menacer de se battre avec lui (tout ça parce qu’une pièce était abimée).
  • La patron qui, mécontent qu’on n’obéisse pas à ses ordres ou à qui l’on fait une remarque sur notre condition de travail, vous traine en hurlant devant l’entreprise pour vous montrer que sur le panneau il y a écrit son nom à lui et pas le vôtre, et que de ce fait c’est lui le chef, lui seul qui peut décider, et que l’on a pas à contester ses décisions. « POINT BARRE ».
  • Porter quotidiennement et toute la journée des charges de 30kg environ (je suis une femme je le rappelle, costaud, mais au fil du temps ça use) sans que cela ne dérange le patron.
  • Rentrer épuisée le soir, s’endormir à peine arrivée et se réveiller pour retourner faire une journée éreintante. Avoir une vie sociale en pointillé.
  • Aller travailler tous les jours avec la boule au ventre en vous disant que vous n’avez pas droit à la moindre erreur de peur de faire exploser le patron. Savoir que l’on est arrivé dans cette boite par hasard et que l’on est pas du tout du métier, un métier majoritairement masculin qui plus est (dans ce cas, l’agencement de mobilier, de la découpe bois, du plaquage de chants etc…), et donc inévitablement faire des erreurs de débutants et se ramasser les tornades du tout petit patron qui a une très grande gueule.
  • Se faire mettre à la porte pour une erreur justement, puis se faire rappeler un mois plus tard, y retourner, pour qu’il termine ton contrat à la fin de la semaine.
  • Entendre ton collègue se faire hurler dessus parce qu’il a quitté sa machine pour aller aux toilettes.
  • Échapper par deux fois à la mort sur mon lieu de travail par manque de sécurité dans l’entrepôt (une fois, manque de place, des palettes très lourdes de bois qui devaient du coup être empilées par mes collègues juste à côté de mon espace de travail, derrière moi, et une d’elle qui tombe. A 5 cm près je n’aurais pas été là pour vous écrire ce message).
  • La collègue qui en est à son 3e CDD, à qui l’on promet le CDI depuis le 1er CDD et que l’on met à la porte à la fin du dernier sans raisons particulières.
  • Le collègue qui gère à lui tout seul tout le stock de l’entreprise, prépare les commandes, réceptionne et envoie les commandes, répare tous les soucis de l’entreprise, trouve des idées pour améliorer les produits, qui se donne à fond pour son travail depuis plusieurs années, qui fait régulièrement des heures sup, qui se fait appeler le soir sur son téléphone personnel par le patron, et qui voit sa paye diminuer d’années en années, parce que vous comprenez, d’années en années les charges salariales augmentent, alors il faut compenser. Ce collègue qui n’obtient aucune reconnaissance de la part de son patron. Ce même collègue que vous voyez dépérir de jour en jour, qui fait des malaises au travail, et finit par démissionner après un burn-out après avoir bataillé avec le patron pour tenter de faire tout ça à l’amiable.
  • Ce patron qui prend des jeunes de la mission locale en stage (payés quasi que dalle, et bien sûr patron exonéré de charges), stage censé se dérouler dans les bureaux pour comprendre la gestion d’une entreprise, et voir ce stagiaire faire exactement le même boulot que toi, alors qu’il cherchait à apprendre un métier autre qu’un métier d’intérim.
  • Ce même patron qui après avoir pris des stagiaires de la maison locale, se tourne vers les contrats d’embauche de Pôle Emploi tout ça pour ne pas payer de charges (j’ai été la dernière intérimaire, et encore, embauchée en CDD au bout de 2 semaines), faire des belles promesses, puis jeter le salarié à la porte une fois le contrat terminé.
  • Se faire proposer un CDI à 940 euros par mois (« oui mais avec des chèques resto et une bonne mutuelle »), le refuser, puis se voir rétorquer « tu te rends pas compte de la chance que tu as, tu vois pas tous les jours les jeunes qui galèrent pour trouver un CDI ? ».
  • Se faire proposer des missions d’une journée ou de quelques heures dans les usines. En refuser certaines et s’entendre dire «Mademoiselle faut pas faire votre difficile, il faut accepter ces missions sinon on voit pas votre motivation » alors que depuis 3 ans de boulot tu n’as cumulé au total que deux mois de chômage et que ton CV n’a plus la place de contenir tous les endroits et secteurs différents où tu as travaillé.
  • Se donner à fond pour un boulot où le contrat initial est d’une semaine « très certainement renouvelable » et ne jamais se faire renouveler.
  • Voir sa collègue demander une augmentation après 5 ans de travail au même salaire. Et voir ses heures augmenter pour justifier son augmentation, « travailler plus pour gagner plus ».

En petit bonus, un petit truc qu’il m’est arrivé quand j’étais stagiaire dans une imprimerie : être en stage dans cette imprimerie de deux employés (avec le patron) depuis 3 jours, voir ton patron le matin te dire que ton collègue ne sera là que l’après-midi et que lui doit partir pour un rendez-vous toute la matinée. Lui qui te dit que tu dois t’occuper du magasin qui restera ouvert pendant ce temps (sachant qu’à la base tu n’es pas censé toucher à la caisse), et qui part sans te laisser le moindre numéro de téléphone. Te retrouver toute con devant des clients quand tu ne sais pas encore utiliser telle ou telle machine ou encore ne rien pouvoir dire à ce client à qui mon patron aurait proposé un prix et qui ne comprend pas que je ne puisse rien faire et qui me gueule dessus quand je lui demande de revenir dans l’après-midi pour pouvoir voir avec mon patron parce que je suis ici depuis 3 jours.

Alors évidemment, ce sont des petits riens. Et tout ce que j’ai pu lire sur le site est bien pire que ce que moi j’ai pu vivre. Et même, je m’estime plutôt chanceuse d’avoir régulièrement du travail, de pouvoir subvenir à mes besoins (parce qu’on touche un peu plus en intérim) et de ne pas avoir eu à subir d’histoire traumatisante dans mes boulots.
Mais au fur et à mesure, je me rends compte de la dureté de certaines entreprises, du manque de considération à l’égard des petits travailleurs qui sont parfois vu comme des moins que rien qui n’ont aucune culture, parce que bien sûr si tu avais de la culture (entendre, avoir fait des études) tu ne serais pas là (ce qui est totalement faux, pour ma part j’ai mon Bac avec mention et fait une année d’études supérieures, et de manière générale je suis loin d’être la seule salariée d’usine dans ce cas-là). J’ai pu voir les différences entre les métiers d’ouvriers ou de salarié de bas d’échelle avec ceux qui sont plus haut dans la hiérarchie. Je me suis rendue compte du grand n’importe quoi du monde du travail, des magouilles des entreprises, du blabla complexe de tes supérieurs quand tu cherches à contester une notion de ton contrat, des manières des patrons d’économiser de l’argent sur ton dos. J’ai pu voir des collègues se donner à fond pour leur boulot pour toucher des miettes à la fin du mois.
J’ai pu voir beaucoup de choses qui m’ont donné un œil très critique envers le monde du travail. Beaucoup de choses qui me font me dire « mais à quoi bon donner sa santé, son mental, sa vie pour un travail dévalorisé qui ne paye pas assez pour pouvoir vivre décemment ? ».

Encore une fois, je ne suis pas à plaindre dans mon cas. Mais quand je vois la nouvelle proposition de réforme du code du travail, j’ai peu d’espoirs pour la suite, peu d’espoirs pour la situation des actifs.
Définitivement, on vaut mieux que ça.

> image d’entête via flickr

3 thoughts on “Un patron qui commence par « ferme ta gueule »

  1. Ne laisse personne te dire que tu n’es pas à plaindre, ce sont des conditions de vies déplorables et personne ne devrait avoir à vivre comme ceci. On s’est laissé marcher sur les pieds trop longtemps justement parce que « nous ne sommes pas à plaindre » et que « franchement y a pire ». Il y a surtout mieux, et tout le monde le mérite, ce mieux.

  2. Hello
    TOUS les témoignages sont importants ! Ne pas oublier que ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.. puis les fleuves .. !
    #OnVautMieuxQueÇa !

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