À force qu’on te répète que tu es mauvaise et que tu te plantes tout le temps, ça rentre dans ton cerveau.

J’ai toujours fait confiance au système, vendu par l’école, par mes parents (avec de très bonnes intentions) et les autres. Alors, j’ai passé mon bac, je me suis lancé dans les études supérieurs persuadée que c’était la seule voie qui me permettrait de faire le métier que je voulais. Un DUT n’est pas suffisant, c’est la crise, il faut viser plus haut. Bien, j’obtiens un master (bac+5), je fais plusieurs stage (non payé au début – avant le passage de la loi – puis payé le tiers du smic), dans des grosses boites, dans des petites boites, à Paris, à Montréal et diverses villes de France. 6 Stages en tout. Ce qui me permet d’avoir non seulement un bon diplôme mais aussi une expérience non négligeable.
Ayant terminée mes études et mon dernier stage (6 mois payé le tiers du SMIC à faire la même chose que les employés payé 3x plus que moi), j’entame ma recherche d’un premier vrai emploi dans mon domaine qui est la production/administration audiovisuelle. J’envoie des CV et lettre de motivation partout, peu ou pas de réponse. Je fais marcher mes contacts et j’obtiens un premier entretien pour un poste d’assistante de production à Paris, j’y vais très contente, je me vend du mieux que je peux, j’assure pendant cet entretien. Puis l’employeur me demande si je suis prête à faire un stage avant de signer mon CDD, 6 mois payé le tiers du SMIC pour voir si ça marche entre nous. Un peu désespéré, n’ayant aucune alternative à ce moment, je balbutie que je ne suis pas contre mais n’étant plus étudiante, je ne pouvais pas avoir une convention. Il me suggère alors de m’inscrire « pour de faux » à la fac, juste pour avoir le papier. Je refuse. Je ne suis pas boursière, ce qui veux dire payer l’inscription à la fac et puis galérer pendant 6 mois pour payer je ne sais comment un loyer à Paris avec 400€/mois. J’essaye de négocier, de lui dire que je dois bien manger quand même, qu’il existe une période d’essai dans les CDD et que si mon travail ne lui convient pas, je pourrais partir à ce moment là. Rien à faire, « quelqu’un d’autre acceptera, tant pis pour toi ». Je décroche un autre entretien, par téléphone puis skype, le gars veut que je travaille depuis chez moi. Très bien, il me demande de faire une première tache pour voir comment je bosse. Je m’exécute. Il se dit content, il me recontactera pour me proposer un contrat … après trois semaines sans nouvelles et des relances insistante de ma part, il finit par me dire qu’il a trouvé quelqu’un d’autre.
Retour dans les recherches, rien à faire, dans le milieu de la culture, 90% des offres sur les site spécialisé sont des offres de stages. Les 10% des offres restantes sont des CUI-CAE et je n’y ai pas accès pour le moment. Je n’ai aucun revenu, les stages ne comptent pas pour Pôle Emploi donc pas de chômage, rien. Je retourne vivre chez mes parents. Je trouve des petits jobs alimentaires, je fais du ménages et du secrétariat. Je continue à chercher, toujours rien. Je finis par trouver quelque chose dans ma branche, mais c’est un service civique, peu importe, c’est du boulot dans l’audiovisuel, c’est une expérience de plus sur mon CV et des nouveaux contacts. Je déménage donc de l’autre côté de la France et vis maigrement de mes indemnité service civique et les aides de la CAF. A la fin du service civique, je reprend mes recherches, rien. Je finis par demander le RSA pour survivre. J’ai 25 ans, 5 ans d’étude et de nombreuses expérience pro, et je dois demander le RSA. Ma confiance s’effondre un peu (voire beaucoup). Grâce au contact fait pendant mon service civique, je réussis à obtenir un petit boulot pendant un festival de théâtre. 3 semaines de travail, soulagée. Puis c’est repartie pour la recherche, j’ouvre largement mes critères, n’importe quoi dans l’administration culturelle, n’importe où, pour n’importe quel salaire. Je pourrais vous raconter des histoires infinies sur les pôles emploi qui ne savent pas que faire de toi quand tu travaille dans la culture mais que tu n’es pas intermittente du spectacle, de ses salons de l’emploi où on me regardait comme une éberluée, les professionnels de l’emploi qui m’ont dit d’ôter des diplômes de mon CV, ceux qui m’ont dit de mentir, d’enlever le mot stage de mon CV. De pôle emploi qui m’envoie à la mission locale pour trouver de l’aide, de la mission locale qui me dit que je suis trop diplômé pour avoir accès aux aides …
Je ne peux plus payer mon loyer, j’aménage chez mon copain qui vit d’un stage et des bourses étudiantes. Je finis, enfin, par décrocher deux entretiens dans le sud de la France. Le premier ne fonctionne pas mais le deuxième, jackpot, on me prend, tant pis c’est un temps partiel payé le smic pas vraiment dans mon domaine, c’est mieux que rien. Je gagne globalement 100€ de plus que le RSA mais j’ai un emploi, un vrai de vrai, un contrat de 1 an (en CUI-CAE, j’y avais désormais accès étant demandeuse RSA). Je suis réellement heureuse de pouvoir travailler.
Au bout de quelques semaines, je tombe un peu de haut. Je travaille seule dans un bureau avec ma boss qui semble persuadée que tout est de ma faute. C’est reproches permanent, au bureau, en public devant les artistes qu’on embauche, au téléphone, justifié ou non. J’apprends par un intermédiaire, que la personne que je remplace est partie car elle ne supportait plus de travailler avec ma boss. Je ne sais pas si ça rentre dans le harcèlement, elle ne m’insulte jamais, ni ne fait aucune remarque désobligeante sur mon physique mais pas une journée ne passe sans qu’elle me reproche de ne pas faire mon travail correctement, de ne pas savoir de choses, de prendre des initiatives, de ne pas prendre des initiatives, de ne pas avoir fait plus …. C’est souvent faux. Je doute qu’elle renouvelle mon contrat quand il arrivera à sa fin, je doute que j’accepterais si elle le faisait. C’est tellement persistant, ça rentre dans ton cerveau à force qu’on te répète que tu es mauvaise et que tu te plante tout le temps. Je commence parfois à regretter le RSA et pôle emploi, malgré toute les galères, je regrette les ménages et le secrétariat. Je sais que je vais y retourner à tout ça et je ne sais pas ce que je vais faire … Je ne crois plus du tout au « système », mes diplômes ne me servent à rien, les employeurs sont prêts à tout pour me payer le moins possible et même quand j’arrive à trouver un job la galère continue.
… Et pourtant je pense que je vaux mieux que ça. Je suis sure qu’on vaut mieux que ça.

 

 

 

Illustration : CC-By SPDP

4 thoughts on “À force qu’on te répète que tu es mauvaise et que tu te plantes tout le temps, ça rentre dans ton cerveau.

  1. Constat affligeant de mon côté aussi.
    Je me suis résignée à passer des diplômes dans le supérieur, et suis avec mon niveau bac, beaucoup plus employée que si j’avais de gros diplômes…
    Alors, je pense vraiment qu’on vaut mieux que ça.

    Courage à toi.

  2. Ton témoignage m’a beaucoup ému, et me fais également très peur car je sens que je vais me retrouver dans la même position, comme beaucoup d’entre nous. Je suis encore dans les études (DUT), et ce que je crains c’est que tout ce que fais actuellement ne me servira pas dans le futur( dans le sens trouver un travail dans mon domaine), j’ai l’impression de perdre mon temps et ça me fais très peur. Mon frère est dans le même cas que toi, sauf qu’il n’a pas fait de longue étude, il a arrêté le boulot à cause d’assez gros problèmes au travail, ça fait maintenant 2 ans qu’ il vit avec mes parents et mon père n’arrange pas les choses. Bref, je vais pas raconter toute ma vie et mes soucis, mais depuis que je lis les témoignages de « On vaut mieux que ça », j’ai plus peur pour mon avenir qu’autre chose. Ce qui est sûr, c’est que je ne resterais pas longtemps en France.

  3. je suis touché par votre message le votre plus que d’autre Chaque message nous laisse pas indifférant
    Cependant pour vous aider « c’est très con » j’ai besoin d’un CV !! synthétique qui accompagnerais Votre émouvante perspicacité.
    Bien à vous les mondialistes De notre autre monde possible.

  4. Malheureusement ce témoignage reflète beaucoup de cas. Bravo pour le courage de témoigner.
    Je suis plus ou moins dans le même cas : bien trop diplômée (bac + 8), je travaille en écologie, et je galère tous les ans à trouver du taf (j’enchaîne les CDD et périodes de chômage, je suis quand même plus « chanceuse »). Les entretiens chez Pole Emploi, je pourrais en écrire un livre. La dernière qu’on m’a sorti : « peut-être qu’il faudrait retirer votre doctorat du CV ». Bah bien sûr, j’ai travaillé pendant mes études pour pouvoir survivre et passer mes diplômes, il est hors de question de les retirer. Si on fait ça, quel intérêt de faire des études ?? Je vais passer 8 ans de ma vie à étudier, et je dois enlever mes diplômes pour accepter d’être payée au SMIC ?? NON. Je me battrais. Et qu’on ne vienne pas me dire en face que les chômeurs sont des glandeurs qui ne veulent pas bosser. En tout cas courage et bonne chance pour la suite

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