Se faire engueuler encore et encore

Il y a quelques années, j’ai totalement changé de parcours scolaire pour me lancer dans un CAP Pâtisserie. J’avais déjà passé les dix-huit ans, et trouver une alternance dans ma région fut un échec retentissant. J’ai pu finalement faire un CAP accéléré dans une école à l’autre bout de la France, qui se targuait d’avoir produit un nombre impressionnant de MOF dans les domaines de la Boulangerie, Pâtisserie et Chocolaterie.

Une fois le CAP en poche, je recherche du travail. Quelle ne fut pas ma surprise que de me rendre compte que les pâtissiers de ma région ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam l’école (chère) que je venais de finir. De plus, je n’ai pas d’expérience, donc je reste une junior de près de vingt ans.

Alors je cherche à compléter mon CAP avec soit une mention complémentaire, soit un CAP chocolatier. Je me dis que mon âge et mon parcours peuvent être un plus pour moi, étant plus mature et ayant le permis. Mais apparemment, les patrons ne l’entendaient pas de cette oreille. Entre les patrons qui m’envoyaient des mails de refus en me tutoyant (on n’avait pas élevé les cochons ensemble…), ou ceux qui me demandaient de réciter les tables de multiplication au téléphone pour prouver je ne sais quoi (il a insisté même après que je lui ai dit avoir fait un Bac S)… Je décroche enfin un stage d’une semaine pour faire un test pour éventuellement être prise pour la mention complémentaire !

Un peu loin de chez moi, pas grave, je loue une chambre pour la semaine et y vais. Le premier jour, je rencontre le patron. Il me présente la chef pâtissière (lui est le chef boulanger). Selon toute logique, c’est elle qui est censé être mon supérieur direct, je dois lui obéir.

Je commence plus tôt le lendemain matin (à l’heure du boulanger) pour montrer ma bonne volonté. Première tâche, soulever douze kilos de pâte à croissant au sol jusqu’au tour (environ 1m30). Bien sûr, je n’y arrive pas : je suis une jeune fille pas très musclée et juste pâtissière. Arrive 6 heures du matin, la chef pâtissière arrive avec un croissant et un café pour toute l’équipe, sauf pour moi. Tant pis, je ne réclame pas, je me fais encore un peu discrète.

Première vraie tâche de pâtissier : disposer des fraises sur des tartes. La chef me dit de bourrer les fraises pour qu’on en ait obligatoirement cinq rangées sur la pâte, même si elles sont trop grosses. Je finis, le patron voit les tartes et m’engueule en me disant que si elles sont trop grosses, on ne bourre pas, on en met que quatre rangées. Okay, je suis censée obéir à qui du coup ?

On prend les pots de sucre glace, affectueusement appelés « Branlette » dans ce monde merveilleux, et pendant qu’on sucre les tartelettes, il me regarde d’un air entendu et me sors :

« Après deux heures de secouage de la branlette, ton copain sera le plus heureux des hommes, hein ! »

Je suis tellement sur le cul que je ne réponds rien. Je remarque derrière l’évier pour la plonge le magnifique calendrier porno DGF. Je savais que ce monde n’était pas vraiment ouvert aux femmes, mais là, je ne me suis jamais sentie autant extérieure au schmilblick.

Vers midi, je n’ai rien à faire. Je descends en boulangerie pour voir si l’apprenti boulanger a besoin d’aide. Il est en train de sortir des palets bretons du four, et il me demande simplement de préparer les moules pour mettre de la pâte brisée afin de faire des amuse-gueules. Je m’exécute. Deux minutes plus tard, le patron arrive, et je me fais de nouveau engueuler parce que je n’ai pas démoulé les palets bretons (qu’on ne m’avait jamais demandé de faire bien que j’aie tenté de me proposer) et qu’ils ont durci, et donc plus démoulables. L’apprenti ne me vient pas en aide à ce moment-là, ce que je peux comprendre, il n’avait pas plus de 17 ans et ne va pas se faire engueuler pour quelqu’un qui ne sera peut-être même pas dans l’équipe.

Bref, la chef pâtissière me demande de chercher du reste de pâte dans la chambre froide. J’ai à peine le temps d’ouvrir la porte que je me fais engueuler parce que je laisse échapper le froid. Je ne suis pas encore Passe-Muraille, je fais comment pour chercher les trucs dans la chambre froide sans l’ouvrir ?

Je finis enfin ma journée à 14h30. J’ai commencé la journée à 4 heures du matin, ça fait donc 10 heures et demie que je suis sur les lieux, et pas pris de pause ni de café, ni rien. Je suis sur les rotules, dans une ville que je ne connais absolument pas, je mets une heure à trouver un McDo pour pouvoir enfin manger. Je rentre dans ma chambre louée, et je pleure pendant deux heures.

Le lendemain, je ne viens qu’à 6 heures : ce n’est pas la peine que je vienne plus tôt tant que la chef pâtissière n’est pas là après tout. Sur place, les parents du patron sont là pour l’aider à organiser un repas pour les anciens du village, et ils ont tous investi la pièce pâtisserie pour faire du traiteur. Je me retrouve donc à nouveau à faire des petits moules avec mes pâtes brisées. Le patron descend, et me demande d’aller nettoyer la machine. Je lui demande si je dois finir mes pâtes brisées avant, il me rétorque que non. Je range donc en vitesse dans la chambre froide mon ouvrage et je vais m’exécuter. La chef pâtissière arrive, et me demande pourquoi je n’ai pas fini de remplir les moules. Je lui explique la situation, et elle me dit qu’elle s’en fout, qu’il fallait que je finisse mes moules. Bref, faut vraiment savoir qui est le patron ici. Je continue néanmoins le nettoyage d’une machine que je n’ai jamais vu, et tente de faire ça vite et bien, pour retourner à mes moules.

Je finis, je retourne aux moules, le patron monte, et là, misère ! Je n’ai pas démonté la machine pour la nettoyer ! En même temps, on m’aurait dit comment la démonter… Mais bon, je suis une petite idiote, et je prétexte un besoin naturel pour aller pleurer un coup. Bien sûr, je me mets à saigner du nez, un saignement quasi hémorragique (j’ai un problème de varices nasales), et je reste bloquée pendant cinq minutes à essayer de freiner l’écoulement.

En désespoir de cause, je sors avec mon morceau de papier dans le nez, et leur explique la situation, un peu tremblante parce que là, je ne suis pas très bien : j’ai faim (il était à peu près 11 heures), je suis crevée, je viens de pleurer et de perdre l’équivalent d’une soirée tequila en sang par le nez. Le patron s’énerve, il me choppe par le col et me fous dehors :

« Casse-toi, on veut pas de pleureuse ! »

Je n’ai pas demandé mon reste. Je suis retournée dans la chambre louée, j’ai rassemblé mes affaires, je suis allée déposer un mot vers ma logeuse en lui expliquant que je ne reviendrai pas et je suis retournée chez mes parents, à quatre heures de route.

J’ai pleuré la première moitié du chemin, peur de la réaction de mes parents : vont-ils m’engueuler eux aussi de ne pas être restée ? Et qu’est-ce que je vais faire maintenant ?

Quand je suis finalement arrivée chez mes parents, ma mère m’a pris dans les bras. Mon père m’a dit qu’effectivement, dans ces branches de métier, c’était très macho, et qu’il avait encore été soft quand il me parlait en tenant la saupoudreuse. Quelque chose se brise alors en moi : je n’y arriverai jamais.

J’ai repris mes études au point où je les avais arrêtées. J’ai commencé un BTS dans une branche totalement différente, je suis aujourd’hui épanouie dans un métier où l’on se fout totalement que je sois une femme, où je n’ai pas besoin de mettre de maquillage et où on ne m’impose pas de calendrier de femmes dans des postures que même Marc Dorcel n’aurait jamais tenté dans ses films. Une chose est sûre : je ne veux plus entendre parler de pâtisserie. Parce que je vaux mieux que ça.

 

source de l’image : https://www.flickr.com/creativecommons/by-2.0/

10 thoughts on “Se faire engueuler encore et encore

  1. Le monde des métiers de la bouche est impitoyable. J’ai un cousin qui lui aussi s’est fait continuellement insulté et exploité quand il était apprenti pâtissier au point où il eu un accident en deux roue (bénin, heureusement) à cause de l’épuisement. Comme vous il changea de filière bien vite.

  2. La magie des métiers de bouche…

    Durant mon apprentissage, la femme de mon chef de cuisine à tout fait pour me rendre folle (ordres contradictoires, 60à 70h de taf dans la semaines etc…) J’avais 17ans, j’étais jeune et ne connaissait rien au monde du travail.

    J’ai finit par tenter de me foutre en l’air après moins d’une année… Heureusement, je me suis loupé!

    Aujourd’hui j’ai 25ans et je suis phobique du travail. Je n’ai jamais réussit à supporter la pression d’un emploi plus de quelques mois. Je passe ma vie au chômage.

    J’ai voulu mourir, mais je reste pour beaucoup une fainéante de chômeuse…

    1. La phobie du travail… Un mal qui se développe malheureusement.

      Courage à vous, et heureux que ça se soit bien terminé pour l’auteure du témoignage (avec une branche qui lui convient.)

      C’est vraiment affligeant de lire pareils retours (Que ces personnes qui parlent et même celles qui ne parlent pas, aient vécus pareilles choses.).

  3. Un de mes anciens élèves de 3ème qui avaient vraiment envie d’être boulanger, lui ( ellement envie que ça se lisait dans son rapport de stage en entreprise, il jubilait littéralement en parlant de ce métier…) a vécu des choses similaires: insultes, menaces, apprentissage réduit à la confection de sandwiches… J’en passe et des meilleures. Je n’arriverai jamais à comprendre ce besoin d’humilier qui existe chez ces patrons dès qu’ils ont une once de pouvoir. Ils pourraient être fiers, transmettre ce qu’ils savent à des jeunes qui ont envie de savoir… Et non, ce sont des ânes bâtés. Et autour, les adultes et les écoles ne font pas grand chose pour que ça change… C’est lamentable.

  4. pour y avoir passé 15 ans dedans, je connais bien le métier, beaucoup de patron sont des connards, le témoignage décrit parfaitement ce monde, il faudrait y rajouter les heures en pagaille non payé, (mon record en tant qu’ouvrier 19h30 pour un 15/08 au milieux d’un mois d’aout à 7/7 14h/jour).
    pourtant il existes des endroits où c’est plus soft, j’ai durant mes « bonne » année d’ouvrier eu des stagiaires et des collègue fille sans qu’il n’y ai eu de soucis, j’ai aussi accepter beaucoup de fille stagiaire quand je fut patron, dans des ambiance bien meilleurs que ça.

  5. Pareil je ne veux plus entendre de pâtisserie, je suis dégoutté à vie.
    J’ai aussi appris à esquiver les lancés de cagettes et les culs de poules.
    Mais un jour j’ai eu un blocage je ne pouvais pu venir au taff, j’étais paralysée, tétanisée.
    Je n’ai pas eu le courage de revoir mon patron depuis, même pour rompre mon contrat.

    Le centre d’apprentissage voilait même supprimé le formation cap partisanerie.
    Le jour de l’examen seul 4 élève sur 3 classe de 30 élève sont venue et ne penser même pas continuer dans ce milieu.

  6. Je comprend parfaitement ce ressentit….
    Ho grande désillusion d’un métier qui nous faisait miroiter monts et merveilles…. Ayant fait une formation (que je n’ai pas choisi car mon collège se moquait complètement de l’orientation) j’ai fait beaucoup d’intérim, puis je me suis dit ça suffit trouve toi quelque chose qui te fait vibré un peut, j’aime faire plaisir, je suis bon vivant et affectionne la minutie: la pâtisserie était un choix tout trouvé!!

    Stages après stages et batailles avec Pôle Emplois, je l’ai eu! Je rentre enfin en formation (accéléré) , qui soit-dit en passant c’est super bien passé et j’étais dans les meilleurs, mais voilà, habitant dans une petite ville les pâtisserie (et il y en à un sacré nombre pour le nombre d’habitant) tapent toutes dans le rouges et par conséquent misent plutôt sur des contrats d’apprentissage (qui leurs coûtent moins cher!) , j’ai fait du black, de la cafette, de la grande surface (tout cela en intérim bien sure pourtant ce n’était pas des petites durée) et je désillusionne à chaque nouvelle entreprise tellement c’est un monde pourris… Le rêve est devenus cauchemar.

    A l’heure actuelle je ne veux plus non plus en entendre parler (si vous saviez ce que vous mangez vous comprendriez, de plus le comportement des patrons en ai aussi pour beaucoup sans parler des veines qui ont explosé dans mes pied à causes de cette charge au travail – car oui l’intérimaire se tape toujours toutes les saloperies que personne ne veut)!

    Heureusement, il existe des organismes très compétents qui m’aide à trouver ma voie et qui me font comprendre que je vaux mieux que ça!

  7. Jusqu’à il y a peu, j’étais pâtissier, j’ai travaillé dans des pâtisseries de luxe, en me disant que la bas, on me traiterait mieux. Que nenni, insulte, humiliation, ordre contradictoire, coup, épuisement physique, morale et finalement un jour je me suis blessé la main, une machine de 80 kg qui me tombe dessus, entaille profonde ça saigne abondamment, première question de mon patron : « La machine va bien ? Tu ramènes ton culs fissa, comment ça tu peux pas ? toi et le boulanger vous êtes vraiment des incapables (mon boulanger avait un lumbago ce jour là…) ! Je lui ai aimablement répondu d’aller se faire foutre, et je ne suis revenu qu’après un mois d’arrêt de travail, il m’a fallu 7 mois avant de retourner dans une pâtisserie, correcte ce coup ci, mais j’ai perdu le plaisir de travailler dans un milieu qui me plaisait.
    Maintenant je me réoriente dans un milieu tout aussi exigeant, mais dans lequel mes compétences ne pourront pas être dénigré.

  8. Je regrette que la pâtisserie et la cuisine soit des mondes autant rempli de cona** , mais heureusement les jeunes qui on subit sa au début et qui on été assez fou pour continuer commence à devenir patron et à changer les chose mais malheureusement, il y aura toujours des patron et des chef comme sa

  9. Malheureusement il y a des bons gros abrutis comme tu as eu, mon maitre d’apprentissage l’était, ceux qui ont été formés à l’ancienne et comptent bien te faire subir la même chose en rigolant bêtement. C’est juste dommage de dégouter les gens d’un métier que je trouve vraiment bien. Pour ma part j’ai eu un peu plus de chance, certes le niveau des discussions est bien ras des paquerettes, très lourd par moment quand on est une fille, mais à côté de ça je suis aussi tombé sur des collègues très sympas (bon sur les 4 boîtes que j’ai fait, une seule était vraiment top à tout les niveaux). Après les fois où je n’ai travaillé qu’avec des hommes ça s’est plutôt bien passé (mon maitre d’apprentissage excepté), j’étais un peu la « ptite de l’équipe » chacun se comportait bien avec moi et me respectait ou m’aidait s’ils voyaient que je galérais vraiment, principalement je pense parce qu’à la base je ne suis pas du genre à faire de chichi, que je portais mes sacs de farine de 25 kilo toute seule, et je suis un peu brute de décoffrage… et j’ai surtout eu la chance de pouvoir refuser des postes où je sentais bien dès l’entretien que ça allait pas le faire (les tutoiements, la main bien en bas du dos, l’entreprise familiale où la mère te bouscule, le fils te fait passer un interrogatoire en guise d’entretien en te demandant de réciter toute tes leçons, sa femme qui te regarde d’un sale air et le vestiaire/toilette/douche tellement crade que tu ne veux même pas poser ton sac, etc)
    bref, c’est un beau métier mais il faut tomber au bon endroit, et ne pas généraliser, toutes les boites ne sont pas comme ça
    (par contre je n’ai jamais compris pourquoi en boulangerie/pâtisserie la plupart des boites ne donnent qu’un jour de repos par semaine)

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