« Qu’est-ce que je fous là ? »

Après de longues études, j’ai travaillé dans la presse spécialisée pendant 7 ans, à Paris, le boulot de mes rêves. Une équipe géniale, des horaires de fou, on se serrait les coudes, c’était le pied.

Le rêve prend fin il y a deux ans. L’agence coule, licenciement économique. Avec mon expérience, je me dis que trouver du taf en province, là où j’habite, devrait être possible.
Grossière erreur. Je démarche à tour de bras les agences locales. Pas de réponse, rien, nada. Je ne me démonte pas, et de moi-même j’élargis mes horizons.

Enfin, je décroche mon premier entretien, pour un stage. Au préalable je demande s’il y a une limite d’âge : « Pas du tout » me répond le recruteur. Motivée, je me rends joyeusement au pire entretien de toute ma vie, qui donnera le ton de mes futurs entretiens en province. Je me fais casser pendant deux heures. Deux heures oui. Deux heures à rester avec un sourire de pacotille collé sur les lèvres. Deux heures à bouillir et me demander ce que je fous là à me faire démonter par un inconnu. Pour le lol ? Pourtant j’ai à peine fait l’esquisse de mon parcours professionnel que d’emblée le recruteur – en bermuda et sandales –  m’interrompt et m’annonce que je suis trop vieille (+ de 26 ans) alors que cela n’intéresse pas la société qui recrute. Mais comme il est «magnanime », il décide de faire une évaluation de notre «entretien».
Admettons… Il entreprend alors de passer en revue mon CV de A à Z

« Votre nom là, il est écrit trop grand (Times 14pt pour info), vous ne voulez pas un spotlight en plus ? Et puis vos études là, ça fait trop. Parlez-moi plus de vous et de vos intérêts plutôt. Votre dernière mission là aussi, on s’en fiche au final. Mettez de la vie dans vos Cvs, des cliparts et des illustrations ! »

Il me montre des CV en guise d’exemples, dans lesquels je repère le nom d’un de mes amis. Sans doute pour reprendre un peu de contenance et me détendre, j’ai la bêtise de le lui dire : « Oh, mais je connais ce monsieur ! » « Ah oui, lui… Captain Banania ! » et d’éclater de rire de sa bonne blaque… Parce que l’ami en question est black. Je suis tombée où là ? Je suis livide, décomposée, entrain de bouillir à l’intérieur et me demande ce que je fous encore là puisqu’au final, cette personne m’a annoncé dès le départ qu’ils n’étaient pas intéressés par mon parcours. Mon malaise grandissant est sans doute visible, puisqu’il continue :

« Petit conseil pour vos futurs entretiens. Le recruteur a toujours raison. Même quand il se trompe vous n’avez pas le droit de le corriger. Vous avez l’air très agressive, et ça, gardez-le pour vous. »

Hein ?
Et votre remarque raciste, on en parle ? Je profite d’un moment où il reçoit un coup de fil pour tirer ma révérence, et sortir sonnée et un peu hébétée de cette entrevue. Les semaines suivantes se passent mollement, toute ma motivation envolée, le travail de sape poursuit son cours.

Six longs mois plus tard une agence de pub s’intéresse à mon cas. J’ai même la chance de passer l’étape d’un second entretien avec l’équipe qui semble aussi enthousiaste que moi à faire connaissance. Le contact est amical et fluide, très pro, je les adore déjà. Dans un souci d’honnêteté, lorsqu’on me demande comment je réagis au stress, je réponds tout simplement qu’avoir travaillé dans la presse au rythme des bouclages m’a rendue plus résistante qu’une autre, mais que je dois tout de même composer avec une santé fragile à certains aspects. Le lendemain on m’appelle :

« On est vachement intéressés, mais votre problème de santé nous fait peur, alors nous ne pouvons donner suite.»

Okay, donc l’honnêteté est à proscrire j’imagine…
Au lieu de repasser directement par la case déprime, ce dernier entretien me donne la rage. J’élargis encore plus mes recherches, je suis fière de mes CV et mes lettres de motivation. Tout de même, je décroche plusieurs entretiens qui se soldent tous par des refus. Florilège :

« On est intéressés, mais on a peur que vous vous emmerdiez à bosser chez nous. »

« Oui, mais on ne peut pas payer. »
« Mais pourquoi vous restez en province ? »

Parce qu’on y respire mieux, mais j’avoue, je commence à étouffer.
Le plus beau quoi le fuck étant d’avoir reçu un refus par mail pile un premier de l’an. Rien de tel pour bien commencer l’année. Qui fait ça sérieux ?

Entre deux, un contact rencontré via Pôle Emploi me demande d’écrire à sa place deux-trois piges sur des sujets locaux, pour un périodique du coin. Magique : durant l’envoi, mon nom disparaît des articles, et je réalise que je n’existe même pas pour la rédac-chef tandis que le contact en question se voit attribuer plusieurs sujets à traiter, en guise de bienvenue dans l’équipe de correspondants locaux. Quand elle me demande de faire la correction et le « buzz » de son nouveau papier je décline. On m’accuse alors d’être mesquine et d’avoir voulu lui voler la place.

J’en suis à baisser les bras quand miracle, une société à la recherche d’un rédacteur interne répond à ma candidature, et dès le lendemain de notre entretien, me propose un CDI. Je bosserai en binôme avec leur assistante administrative qui me pilotera dans ma prise de poste. Joie, soulagement, anxiété… C’est presque trop beau pour être vrai. La prise de poste se fait en trois jours chrono, trois jours durant lesquels ma pilote semble plus encline aux ragots, remarques racistes et à cracher sa haine de la société qu’à un pilotage réel. Elle se met ensuite en arrêt maladie qu’elle renouvelle tous les mois, me laissant seule 6 mois durant à assurer non seulement ma mission, mais aussi ses propres tâches administratives, le tout sans formation initiale. Ce poste seul mériterait un nouveau témoignage en entier. Cependant, le retour à Pôle Emploi n’est pas une option pour moi, mais la question demeure : qu’est-ce que je fous là ?

 

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2 thoughts on “« Qu’est-ce que je fous là ? »

  1. J’ai reçu un refus un 24 décembre pour ma part. Réveillon dans la joie et la bonne humeur quoi. Un 1er janvier ne m’étonne même pas.
    Bon courage.

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