J’étais chronométré par le « chef » qui m’imposait des rythmes toujours plus élevés

J’ai 28 ans, je vis dans un petit village dans des monts à environ 35 kilomètres d’une grande ville.
(la localisation géographique à une importance pour le témoignage)
Par une série de hasards dus à la vie et aux choix que j’ai fais. Ni bon ni mauvais, ce sont simplement des choix vis à vis de la situation à laquelle j’avais à faire. je me suis retrouvé à partager mon temps « professionnel » entre l’intérim et les saisons de récolte divers et variées (les conditions de salaires des récoltes mériteraient à elles seules un témoignage mais là n’est pas le propos,pourtant elles ne sont pas piquées des vers).

Bref, je me retrouve avec une mission d’intérim dans un hypermarché de la banlieue aisée, à trente kilomètres de chez moi. N’ayant jamais eu les moyens de passer le permis, je vais au travail en auto stop. Ce n’est pas forcément simple mais avec un peu d’organisation on arrive toujours à bon port. Je commençais le matin à trois heures (en général) ce qui impliquait que je me lève à minuit pour me préparer un repas solide et partir à pieds pour rejoindre la nationale depuis mon petit village. Le lieu que je rejoignais étant situé à 4 kilomètres de chez moi, faisait que je partais vers 1 h du matin avec 45 minutes de marche puis je levais le pouce en croisant les doigts pour qu’un bon samaritain veuille bien s’arrêter. Ce qui en général fonctionnait plutôt bien puisque, au cours des trois mois qu’a durée la mission, je n’ai eu un retard que de 5 minutes mais nous y reviendrons plus tard.

Je travaillais dans le secteur de l’épicerie salée (conserves, produits secs types, pâtes, riz…Les sauces et le bio aussi) globalement je m’entendais très bien avec collègues mais il y avait un hic, de taille, le chef de secteur. Nous étions surchargés de travail, à 4 nous faisions le boulot pour huit personnes, j’étais le seul intérimaire alors qu’il y a avait 5 arrêts maladies. Régulièrement, j’étais traité d’incapable, mon travail était qualifié de minable, et j’étais chronométré par le « chef » qui m’imposait des rythmes toujours plus élevés. Il me demandait même devant les autres si à mon avis je méritais d’être conservé dans l’effectif et si je pensais qu’il devait me remplacer par quelqu’un de plus compétent.
Pour préciser, il a commencé dès mon premier jour, j’étais au rayon des pâtes et il me reprochait de ne pas connaître le rayon et de ne pas l’avoir mémorisé (ça c’était dès le deuxième jour) A la fin de la première semaine, le samedi, j’étais tout seul en charge du rayon avec la pression du « chef » de secteur qui venait vérifier mon travail toutes les dix minutes et m’ordonner de me dépêcher. Vers huit heure le matin, il remplaçait la pause par une réunion pour nous donner le travail pour les trois ou quatre suivantes (selon les jours) ce qui fait qu’on avait pas le temps d’aller au toilette. (Ceci dit quelques jours plus tard, ayant pris mes marques, je n’hésitais pas à rentrer en confrontation direct avec lui pour certains des droits que je jugeais les plus utiles).
La première semaine s’achevant, quand je vais lui faire signer ma fiche d’heure, il me dit qu’il se donne le week end pour réfléchir et savoir si il me conserve ou pas – la parenthèse plus haut vous laisse évidemment deviner qu’il m’a conservé.
Pour faire un bilan purement physique, en comptant l’allée retour en auto stop la première s’achevait avec une moyenne de vingt quatre kilomètres à pieds au quotidien (le retour nécessite toujours plus de marche que l’allée) avec en moyenne sept cent kilos de produits mis en rayon. Au niveau des horaires je me levais tous les jours à minuit, pour prendre la route à 1h,commencer ma journée à 3h, la finir sur le coup de 11h30 ou 12h et le retour ne faisait pas rentrer avant 14h. Et en général j’étais couché vers 16h ou 17h.
Comme vous vous en doutez, j’ai été conservé dans l’effectif. Les cadences et les vexations ont augmentés quand je suis passé au rayon des boites de conserves. Je suis resté trois mois environ à ce rythme là. Au bout de cette période, j’étais au bout du rouleau,j’avais perdu 10 kilos et je n’ai quasiment pas vu la lumière du jour (c’était en hiver) . Et avec le recul je pense que je ne suis pas passé loin de la dépression.
Le dernier jour fut celui où j’ai eu mes cinq minutes de retard. Poliment, je me suis excusé au près de mes collègues, ils m’ont dit qu’ils comprenaient que le stop était aléatoire, et ils les ont acceptés. Le petit « chef » m’a dit on réglera ça tout à l’heure. Arrive la fin de journée, je suis allé lui faire signer ma fiche d’heure et il m’a dit, « je note que tu es arrivé à 6h30, ça te fera réfléchir sur les conséquences de ton retard pour le magasin« . Là,j’ai éclaté, j’ai fais un scandale,à un tel point que sept personnes sont arrivées pour voir ce qui ce passait. Puis une collègue est intervenue pour prendre ma défense et lui faire comprendre son absence de correction. Le Lundi suivant,quand j’ai amené ma fiche d’heure, j’ai expliqué la situation à l’agence d’intérim, je leur ai dis que je n’en pouvais plus, et je leur ai demandé de passer dans un autre magasin. La secrétaire m’a dit que mon contrat ne serait pas renouvelé, que la mission était finie mais que de toute façon elle n’aurait pas put me transférer ailleurs étant donnée que je n’étais pas habitué à travailler dans une autre structure. A se demander si vraiment, on vaut mieux que ça.

Je voudrais aussi vous raconter une autre anecdote, je travaillais, toujours en intérim, pour une société de TP posant des conduites d’eau. Une multinationale je crois. Nous étions là, avec un autre intérimaire pour débarrasser un immeuble de bureau, dont le mobilier et le matériel partait en déchetterie dans le but de faire de la place pour le réaménagement des locaux. (Gaspillage d’argent ou crédit d’impôts, nous étions en 2008). Bref, passons sur le côté jouissif de foutre les meubles par la fenêtre pour les faire atterrir dans une benne. Tout ce passait bien, la dame nous donnant les travaux à faire était très correct et très sympa. Elle mangeait même avec ses deux intérims (nous) le midi. Un jour elle nous a expliqué qu’elle était contente de partir à la retraite, que la situation pourrissait à vue d’œil dans les bureaux. Naïvement je lui dis:
« -tant que ça?
-Jugez par vous même jeune homme, la direction paye certains employés dans les bureaux pour en espionner d’autres et dénoncer leurs erreurs ou leurs faux pas pour qu’ils se fassent licenciés. »
Effectivement.
J’ai envie de le hurler à pleins poumons.
On vaut mieux que ça.

Laisser un commentaire