Mon employeur propose un jour de me payer en bière à la place d’argent…

Après un décrochage d’études en raison de dépression sévère (dont je souffrais depuis un assez jeune âge d’ailleurs), je me retrouve plus ou moins livré à moi-même : mes parents ne pouvaient pas m’héberger et n’avaient littéralement pas de revenus. L’assistante sociale me dit que je suis trop jeune pour le RSA, donc « d’aller aux restos du cœur » après un entretien de 5 minutes (il n’y avait pourtant personne qui attendait après moi). Je cherche donc un job, tout comme la plupart de mes amis du même âge… Voici certaines des choses qui nous sont arrivées (j’en oublie sûrement) :

– L’un des amis en question est diplômé de musico et a une spécialisation supplémentaire (1 an de plus) en mise en musique de l’image. Donc compos pour des films, jeux vidéo, séries, publicités, … Il est forcé d’investir dans du matériel assez poussé, un peu plus de 2000€ (et c’est peu). Il démarche des clients. Sur une cinquantaine, seul 1 accepte de le payer. Les autres ? L’un d’eux a répondu texto « Pour 3 minutes de musique, on ne peut pas dire que ça soit un vrai travail, soyons sérieux…« . Les autres, c’était du même goût. Ils proposaient de « lui faire de la publicité » en guise de paiement, classique. Pour note, un morceau de 3 minutes ça peut être plus d’une semaine de boulot à plein temps. Voilà donc la valeur donnée par les entreprises à 1 semaine et demie de boulot, 6 ans d’études, et du matériel de pro : « un peu de pub ». L’une des entreprises en question (un hypermarché), quand j’ai dit que je paierais en parlant d’eux à tout le monde.. Bah, ils ont refusé, bizarrement.

– Impossible de trouver quoi que ce soit dans ma branche (traduction). Malgré un bon anglais, développé en vivant en Irlande et aux US pendant ~2 ans, l’absence de la dernière année pour le diplôme pose problème. Je cherche donc dans un autre domaine : la cuisine, un rêve de gamin. Mais… je n’ai que peu de notions, je vais donc vers un centre de formation. Je prends RDV et hop, entretien avec une dame très enthousiaste qui me dit « Ok, pas de soucis ! Du coup pour démarrer vous devez trouver un job en cuisine.« . Je demande s’il n’y a pas une formation, AVANT d’aller me couper un doigt ou un truc du genre, on me dit « plus tard ». On ne me fait rien remplir, pas de date donnée, que dalle, même pas de papier précisant que je suis apprenti pour aider lors de mes recherches. En septembre je les rappelle (après avoir réussi à bosser 2 mois en cuisine), on dit qu’on n’a jamais entendu parler de moi et que c’est trop tard.

– Je finis par trouver un job comme traducteur-interprète chez un importateur d’épicerie fine et alcools étrangers. Il n’a pas besoin de moi à plein temps, je bosse donc au black 6-10h par semaine. Ça peut se comprendre, c’est une PME et j’ai pas de diplôme, je me dis passons… Je suis payé moins qu’un traducteur débutant sur le marché. J’ai pas de diplôme, je me dis passons… On me demande de faire du web design, chose qui n’est pas vraiment ce pourquoi j’ai été engagé. J’ai pas de diplôme ni de statut légal, je dis passons… Mon employeur propose un jour de me payer en bière à la place d’argent, là, non, ça passe plus, on va peut-être arrêter de déconner. Mon proprio n’accepte pas la bière en guise de loyer.

– Une amie, chanteuse de formation (5 ans d’études, des années de chant lyrique, …) fait des concerts lors de soirées et fêtes avec son groupe… Car pas facile de percer, dans ce milieu. Parfois, c’est loin. Lever à 5h, départ à 6h30, dans les 6 heures de trajet, ensuite un petit sandwich, installation du matériel (sans aide), tests de son. La soirée arrive, ils font de la musique pendant ~3 ou 4 heures. Remballage du matériel, il est 3h du matin, le patron s’en va. Elle l’interpelle parce qu’ils n’ont pas été payés, il dit « ohlala je suis fatigué, je vous envoie le chèque par courrier« . 6h de trajet pour rentrer, il est 9h du mat’. La journée a duré 28 heures. Ils n’en seront payés que 4, le temps passé à chanter. Ah… En fait, non, pas payés : le mec ne leur a toujours pas envoyé le fameux chèque, plus d’un an après. Et ça arrive plus d’une fois sur deux de devoir se battre (des mois entiers) pour être payé.

– Une entreprise cherche un secrétaire-assistant. Ayant fait ce boulot lors de mon séjour aux USA, j’envoie un CV et hop, je décroche l’entretien. Celui-ci va démarrer, un type ouvre la porte, sourit, dit qu’on va nous recevoir d’ici quelques minutes. Il ferme mal la porte et on l’entend dire à son collègue : « bon, la plus bonne de toutes c’est celle avec la robe rouge, on a trouvé la gagnante« . Tout le monde s’est cassé, y compris la « bonnasse en robe rouge » qui ne semble pas avoir apprécié la culture d’entreprise, étrangement.

– Devant bien manger et payer le loyer, je me retrouve dans un centre d’appels. En appels sortants, c’est-à-dire vendeur de conneries par téléphone. Le produit ? Une antenne parabolique connectant à des chaînes européennes non-françaises… Pas facile à vendre. Pendant la formation, le formateur nous dit (et sans trembler des genoux s’il-vous-plaît) qu’il faut « optimiser l’âge ». Qu’au-delà d’un certain âge le démarchage est interdit, mais qu’il faut se focaliser sur ceux ayant 1 ou 2 ans de moins que l’âge légal. Ils nous encouragent à prétendre que « la Mairie est au courant » ou à invoquer des figures d’autorité quelconques, mais sans prétendre qu’on fait partie de la Mairie (parce que ce serait illégal, voyons). J’ai tenu 2 semaines.

> image d’entête via flickr

2 thoughts on “Mon employeur propose un jour de me payer en bière à la place d’argent…

  1. Courage.
    Je suis aussi traducteur de formation.
    Bien sûr, je ne bosse pas dans cette branche, même si j’adorerais ça.
    C’est qu’il y a « une inflation des profils recherchés »… Trop de gens, pas assez de postes. Donc on écrème, on ne laisse sa chance qu’à ceux qui ont de l’expérience, et on les paie mal… « C’est qu’il y en a plein d’autres qui attendent dehors, tu comprends? »
    Bref, du coup je suis manutentionnaire. Personne ne parle anglais, je me sens parfois un peu seul. Pas forcément les mêmes préoccupations au début, mais à force, les années passant, je me transforme petit à petit, mon élocution change, et je finis par voir dans le miroir un type qui me rend mon regard, épuisé, usé par le travail, désabusé.
    Un ouvrier quoi.
    Je ne sais plus quoi faire ni comment pour enfin vivre de mes capacités cérébrales et pas de mes bras.
    Merci en tout cas de m’avoir permis de m’exprimer un peu.

  2. J’ai travaillé pour un gros client par le passé, dont je ne dirais pas le nom, mais qui se situe au niveau national, donc du genre gros poisson.

    Gros projet, incluant un personnage virtuel avec animation faciale et synchronisation labiale (probablement l’une des choses les plus difficiles en animation 3D), et donc bien entendu, un doublage, ainsi que par la suite, une traduction et plusieurs doublages dans d’autres langues, plus des traductions pour les sous-titres non doublés.
    Avec mes collègues, nous avons donc cherchés tout de suite vers des professionnels pour le doublage et la traduction, car après tout, ce sont des métiers à part entière, pas question de les faire nous même. Cependant, la décision du client fait loi.
    Ils nous donnent finalement sa décision après 3 mois de recherches et d’expectative (soit 2 mois de retard sur le planning, ça commence bien…) : ils vont faire le doublage eux-mêmes ! Je leur demande s’ils ont en interne des professionnels du doublage (ce qui semblait improbable vu le client), et ils me répondent « Pourquoi faire ? C’est […] qui va le faire, après tout elle correspond au profil et ça l’amuse. ». La dite personne était la commerciale en liaison avec nous, et ne correspondait au profil recherché que sur un unique point : c’était une femme, pour un doublage de personnage féminin. Le résultat est à la hauteur de leur professionnalisme : risible. Mais de nous répondre « de toute façon, on a pas le budget pour » (sauf que si, ils l’avaient, mais l’ont dépensés autrement… ou plus exactement gaspillés sur des features et des options qui n’ont finalement jamais vu le jour car ils ne s’accordaient pas dessus).
    C’est donc avec un délais extrêmement court (dû à leur retard, car on les attendait depuis 2 mois), qu’il a fallu faire une animation faciale et une synchronisation labiale sur une vidéo douteuse d’une commerciale jouant les doubleuses. Autant dire que si la matière première était déjà plus que risible, le résultat était absolument navrant : je n’ai jamais osé montrer ce travail dans mon portfolio tant j’en ai honte.
    Mais pour finaliser le tout, il fallait bien entendu un petit montage avec de la musique. Notre sound designer se prépare alors à prendre la relève pour essayer de rattraper un peu le carnage. De même pour le montage. « Pourquoi faire un montage ? Et puis la musique vous pouvez en prendre une gratuite sur internet. Non vraiment, ça ne sert à rien tous ces chichi ». Ni montage, ni musique donc, seulement un son d’ambiance gratuit rajouté vaguement en fond à quelques jours de la fin du projet.
    …et la traduction dans d’autres langues ? Je vous laisse deviner. Vous ne vous plaindrez plus jamais des sous-titres amateurs après ça. Mais quelque part, c’est sans doute mieux pour les étrangers de n’avoir jamais entendu parler de ce projet.

    Moralité : le doublage c’est un jeu, la traduction c’est pas un métier, l’acting ça sert à rien, le montage on s’en fout, et la musique c’est gratuit. Je vous épargne les détails concernant mon métier (« la 3D c’est magique, c’est l’ordi qui fait tout »).

    Mais bon, il faut les comprendre : « de toute façon on avait pas le budget pour tout ça ». Mots sortis de la bouche de celui qui a acheté plusieurs options sans concertation avec les autres décisionnaires, pour ensuite les jeter une fois terminées (de l’argent gaspillé donc). Mais bon, cette charmante personne a ensuite quitté sa boîte… avec une « petite prime de départ » (qui à elle seule valait tout le projet).

    Ho… et le paiement du projet avec 6 mois de retard.

Laisser un commentaire