Quand être professeur réclame aussi une formation commando.

 
– Le jour du concours de professeur des écoles, il y a grosse grève du RER et perturbations dans le métro. Je vois une volée d’une cinquantaine de candidats arriver avec deux minutes de retard, et les surveillants refuser de leur ouvrir les portes malgré tout. Tu te dis que ces cinquante personnes ont perdu une année à préparer le concours.
– On me demande d’acheter un smartphone pour être joignable 24h/24. J’ai fait de la résistance en refusant car je ne voulais pas d’un téléphone comme ça, qu’en plus il n’était pas compté comme frais professionnels : on me rétorque que je ne suis pas professionnelle.
– PES (professeur des écoles stagiaires, non encore titularisés), le formateur vient me visiter dans ma classe, voir comment je me débrouille. Il me dit que  » mon pantalon n’est pas assez ajusté « …
– T1 (juste après la titularisation), sans affectation, l’inspecteur nous a réuni pour nous présenter les postes qui restaient, du style 4 niveaux de classe de la maternelle au CM2, dans 4 écoles dans 4 villes d’un département. Mais l’inspecteur nous dit :  » on ne sort pas de là tant que personne n’a pris le poste en SEGPA « , et que moi, pour sauver les petites minettes de collègues en face de moi, et parce que j’avais senti qu’on n’avait pas le choix, je l’ai pris. J’ai su après que les T1 ne devait jamais être mis sur ces postes très spéciaux, à cause de la violence des élèves.
– En SEGPA, je me suis fait plaquée contre un mur par trois élèves perturbés à la fin d’un cours. Quand j’ai dit à ma hiérarchie que j’étais en souffrance, on m’a dit que j’étais faite pour enseigner avec ces élèves en grande difficulté : parce que je faisais partie de ce petit nombre qui ne s’est pas mis en arrêt maladie ou qui a démissionné.
– Quand je n’ai pas de pause de la journée parce que je surveille toutes les récréations et que j’ai une réunion le midi, et qu’on me reproche de ne pas vouloir surveiller l’étude du soir jusqu’à 18h.
– Brigade (prof qui remplace les congés de formation), arrivée sur l’école du jour, je vois que je suis de surveillance de toutes les récréations, mais que je me rends compte que les profs ont trafiqué le tableau des services de récré. Quand je dis que je refuse de surveiller, on me dit que je ne suis là que sur la journée, que je pourrais faire un effort. Sauf que plusieurs écoles ont eu la même idée, et que j’ai eu plusieurs jours de suite sans pauses.
– Quand j’ai une élève qui souffre de négligence parentale (absence de couchage, pas nourrie tous les jours, enfermée pendant deux semaines de vacances avec un frigo à moitié vide…), et que les services sociaux me disent  » qu’elle n’est pas prioritaire parce qu’ils ont pire que ça « .
– Brigade, on reçoit des primes pour les kilomètres parcourus… qui sont comptés à vol d’oiseau (il est évident que je roule à travers les champs).
– Quand, un jour, on me dit que je suis MAD (mise à disposition d’une ville, on appréciera le jeu de mot en anglais), que j’arrive sur un remplacement maladie, et que je m’aperçois que la prof est absente depuis 4 mois. Ainsi, je fais pansement sur la journée. Mais, le soir, les parents tentent de me séquestrer pour que je revienne. Le directeur de l’école, courageux, se barre discrètement, me laissant le soin d’expliquer aux parents que je n’y peux rien.
– A la fin de l’année de brigade, en plus de mon remplacement de 4 mois en SEGPA, je calcule qu’en 138 jours, j’ai fait tous les niveaux depuis la petite section de maternelle jusqu’au collège, dans 39 écoles différentes, dans 18 villes d’un bout à l’autre du département, que j’ai parcouru 3590 km, et que j’ai passé 205 h et 20 min dans la voiture et les bouchons, soit 8 jours 13 heures 20 minutes. Toutes mes primes (ZEP et kilométriques) ont été reprises par les impôts.
– Un jour que j’étais remplaçante, j’appelais l’école où j’aurais dû aller pour les prévenir que j’étais malade. On me reprochait et me faisait culpabiliser d’être une remplaçante malade.
– Les jours où j’étais MAD, j’arrivais toujours vers 8h dans la ville où j’étais mise à disposition. L’inspection m’appelait vers 8h28 pour me dire que je remplaçais dans telle école. Le temps de trouver l’école et de me garer, j’arrivais généralement vers 8h45, face à un directeur en colère, qui me faisait culpabiliser d’être en retard.
Quand ton directeur se fait frapper au sol par un élève devant tous les parents, que personne ne vient l’aider, et que l’inspecteur décrète que ce n’est pas un motif grave de renvoi.
Quand je suis obligée de plaquer un élève au sol pour éviter qu’il frappe encore ses camarades, et qu’on me rétorque que je n’avais pas le droit de le faire et que je pourrais avoir des problèmes, même si cet élève mettait la vie des autres en danger.
– Quand tu travailles dans une zone à la fois ZEP (REP), zone violence et zone éclair (REP+), et qu’il y a 28 à 30 élèves par classe, et qu’on te dit qu’il y a aura fermeture de classe à la rentrée.
– Je suis obligée d’acheter avec mes sous : un vidéoprojecteur (alors qu’au vue de mon niveau, il était obligatoire que j’en aie un), les livres de ma bibliothèque de classe, des équerres, des règles, des ballons, une horloge, des feutres… parce que le budget qu’on m’a donné me permet seulement d’acheter des cahiers à mes élèves qui ne peuvent pas s’en payer.
– Quand, dans un triple niveau en ZEP, zone violence, zone éclair, j’ai 25 élèves, dont un qui ne sait pas lire, plusieurs qui ne parlent pas bien français et le reste qui est en grande difficulté scolaire, mais que j’ai l’obligation de finir le programme coûte que coûte, même s’ils n’ont pas les bases ou n’ont rien compris.
– Même si les trois quarts des parents sont au chômage, je dois donner l’espoir en l’avenir à mes élèves.  » Il y a toujours de l’espoir, les enfants !!!  » J’ai comme l’impression de leur mentir.
– On nous fait culpabiliser en nous disant que le niveau baisse et qu’on en est responsable, alors que les classes sont bondées, qu’on n’a pas de moyens, pas de manuels, que les photocopies sont limitées…
– On reproche aux enseignants d’avoir participé à l’élaboration des nouveaux programmes. Comment ça s’est passé ? Un mercredi matin, tous les enseignants de France étaient réunis dans un établissement de leur ville afin de réfléchir par ateliers à la refondation de l’école et aux programmes. Pour nous, l’inspecteur qui devait présenter la journée était en retard. C’est un formateur qui a pris la parole, nous expliquant qu’en réalité tout était déjà prévu, qu’on nous réunissait à titre de propagande, que ce qu’on dirait dans les ateliers de réflexion ne serait jamais remonté jusqu’au ministère. Quelques minutes plus tard, l’inspecteur arrive, nous dit que c’est une journée capitale pour l’éducation, et que notre réflexion et nos avis seront étudiés et remontés au ministère… il y a eu comme un malaise dans la salle.

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