Broyée… mais sauvée.

Broyée, c’est le terme qui me vient naturellement quand je repense à ces derniers mois … Broyée mais sauvée.

Se sauver, me sauver c’est ce que j’ai fait. Mon histoire est sans doute semblable à tellement d’autres mais se passe dans un milieu particulier. J’étais CPE dans un établissement d’enseignement catholique. Là où les valeurs humaines, familiales, de bienveillance sont à l’honneur dans nos plaquettes de présentation de l’établissement. Sans compter que cet établissement était également une association … Reconnue d’utilité publique …

Tout avait pourtant bien commencé pour moi, j’ai été embauchée en contrat aidé en tant qu’auxiliaire de vie scolaire, enfin j’étais surveillante parce que j’ai appris que mon intitulé de poste n’avait rien à voir avec mes fonctions mais bon après des mois de chômage avec un bac +4 en psycho, on ne fait pas la difficile ! L’établissement est à taille humaine, les élèves en grandes difficultés, en grande demande d’aide, de soutien, d’accompagnement, l’équipe de profs est géniale, volontaire, pleine d’espoir, d’humour. La directrice ? Débordée mais charmante. Mon intégration se passe tellement bien, que je suis envoyée en formation pour être CPE, pas de temps plein à l’époque, elle m’en crée un (de « peur que vous partiez »), statut de cadre, bon salaire, CDI, membre du comité de direction, c’était Noël !

Quelques « ragots » traînent sur la directrice, sur sa manière de faire avec certains, qui sont partis d’ailleurs, les secrétaires vont et viennent, parfois en pétant les plombs, quelques procès perdus pour l’Association … Mes relations se dégradent au fur et à mesure de mes oppositions à la gestion de certains jeunes, de certain déroulé de réunion qui n’en finisse plus (sur les pauses déj évidemment), sur le manque d’organisation de ma directrice (3/4 d’heure de retard pour tous : famille, élèves, réunion avec les profs, employés …). Évidemment les foudres de ma directrice ne tardent pas à tomber. D’autant plus que des collègues finissent régulièrement en larmes dans mon bureau, elle le sait, perd confiance en moi, et je suis la CPE à abattre.

J’ai toujours du mal à reconnaître que j’ai subi ça mais le harcèlement commence : placardise, mails de plus en plus incisifs, elle me demande des comptes alors que je bénéficiais d’une grande liberté, elle me passe devant sans me saluer, me prend à partie en réunion, me décrédibilise auprès de mes collègues. Je finis souvent en larmes pendant mes pauses cigarettes, avec ma collègue qui craque aussi de voir ce que je subis, ce qu’elle subit aussi … Vient mon entretien annuel, trois heures (20 minutes de retard, placé sur la pause déjeuner et oui elle ne mange pas !) à me faire lyncher, je suis devenue incompétente, (c’est elle qui m’a mise à cette place quand même), les élèves partent à cause de moi (ces derniers devineront que, je les cite « c’est à cause de l’autre s**** qu’elle est partie la CPE ? C’est sûr qu’elle s’acharnait contre elle« ) … Deux heures après je suis convoquée dans son bureau et elle m’annonce qu’au vu de mon entretien d’évaluation annuel je suis incompétente pour mon poste et qu’elle n’a pas d’autre choix que de me proposer une rupture conventionnelle. Le choc ! Je vous passe les aspects juridiques hors cadre, je devais lui donner la réponse deux jours après sans connaître la teneur de sa proposition …

Malgré le sommeil perdu, la dizaine de kilos perdus, la saturation cognitive je m’accroche à mes somnifères, mes anxiolytiques et décide de partir au front ! J’appelle une amie prof en rentrant, en m’effondrant (enfin), elle arrive dans les 10 minutes et me dit « on ne va pas se laisser faire ma grande !« , la nouvelle fait vite le tour, mon téléphone sonne sans arrêt, les collègues ne comprennent pas, m’apporte leur soutien. Le lendemain matin, je suis en réunion avec elle. Heureusement ma meilleure amie est experte CHSCT et me drive en direct à chaque mail reçu, courrier en A/R, ses intrusions dans mon bureau pour me faire signer des papiers quant à des entretiens de rupture conventionnelle, ou invective de sa part. Je retravaille avec elle mon évaluation interne, retourne chaque phrase, lui signifie ses procès d’intention, son manque de critères objectifs … La petite victoire, car il y en a eu, comme quand j’ai refusé qu’elle me vire d’une réunion de fin d’année que je faisais d’habitude, je lui tiens tête, parle distinctement pour que tout le monde entende qu’elle refuse ma présence car elle m’avait mise à l’écart de la salle, me place au premier rang. Je vois son visage se décomposer quand à la fin de cette réunion, les profs lui demandent pourquoi elle veut « se débarrasser » de moi. Évidemment, pour ce genre de personnage, gérer un groupe est plus compliqué que briser quelqu’un en solo, résultat, elle quitte la salle.

Certes son opération de destruction massive de ma personne a été très dur mais le plus décevant a été le non positionnement de notre tutelle qui était venue auditer quelques mois avant et qui avait pris connaissance de ce que les uns et les autres avaient pu raconter sur ce qu’il se passait. Bon nombre d’entre nous somatisions, étions sous traitements pour gérer nos journées, étions démotivés, à bout … Je leur ai fait nombre de courriers, appels, mails leur rapportant ce que je vivais, ce que les autres vivaient, qu’on était vraiment en train de péter les plombs, que c’était une injustice de vivre ça, qu’elle avait de l’or entre les mains et qu’elle détruisait tout. J’ai aussi fait appel à l’inspection du travail qui a reconnu que ma rupture conventionnelle serait invalidée car jugée harcelante. Mais pour qu’ils interviennent je devais faire une demande officielle.

J’étais prête à continuer à me battre jusqu’à ce que la somatisation aille trop loin, je devais me faire opérer, j’avais commencé les antidépresseurs, ne dormais qu’avec des somnifères, avais perdu 2 tailles de fringues (harcèlement=meilleur régime avant l’été!). Ça a été l’alerte, mon alerte. Je décide donc d’accepter la somme indécente qu’elle me propose pour partir. La manipulation continue puisque je ne dois pas en parler à mes collègues tant que ça n’est pas officiel … Les collègues, tous les jours me contactent, je n’en peux plus de leur mentir, de lire leur messages de soutien alors que je sais que je vais partir, que je les lâche … Puis vient le jour de signer les papiers (j’avais rappelé l’inspecteur du travail lui disant que je n’en pouvais plus et que je devais partir), curieusement elle n’est pas présente malgré le rendez-vous avec elle … Je vide mon bureau comme une voleuse, ne peux dire au revoir à personne, après 6 ans de bons et loyaux services. Certains collègues doivent venir chez moi pour que je leur annonce la nouvelle … C’était terrible, ça pleure, ça craque, ça pète un plomb … Et je calme tout ce monde, j’ai des appels jusqu’à tard dans la nuit, les collègues n’y croient pas. Un mari à même penser que sa femme avait perdu quelqu’un tellement elle pleurait. Et le lendemain je rentrai à l’hôpital pour me faire opérer …

Quelques mois après la reconstruction se poursuit, j’ai arrêté tous les médicaments, je mange, dors, arrive à tenir une conversation, je recherche même un emploi. Mais se confronter de nouveau à un milieu professionnel est tellement compliqué comme projection. Toutes ces déceptions, ces pseudo valeurs de bienveillance … Mais la certitude d’avoir pris la bonne décision est bien là. Je suis toujours en contact avec certains collègues, ma directrice est partie 3 mois, 2 jours après l’arrêt de mon contrat, le temps que la tempête passe, le délégué de tutelle ne répond même plus aux appels de mes collègues. Le rectorat, la direction diocésaine ont été prévenu de nos conditions de travail, personne n’a bougé … Mes élèves n’ont plus eu de CPE du jour au lendemain, sans savoir pourquoi, aucune information ne leur a été donnée officiellement. Mes collègues s’en sont chargé les larmes aux yeux. Mon bureau est toujours vide, personne ne m’a remplacé.

Je sais au plus profond de moi, que je vaux mieux que ça !

> image d’entête via flickr

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