Non, tous les patrons ne sont pas fautifs. Hélas, ces patrons là sont trop rares…

Dans un premier temps, parce que j’entends souvent dire « c’est la faute des patrons« , j’aimerais apporter un peu de nuance à ce propos : j’ai eu la chance, trop rare hélas, d’avoir mon premier emploi dans une PME où les deux fondateurs et patrons de la boîte sont des gens admirables et humains, proches de leurs employés et respectueux de tous. J’ai le plaisir de faire un contrat pro et un CDD (bien payé) sous leur direction, et je garde aujourd’hui encore contact avec eux, en tant que contacts professionnels mais aussi en tant qu’anciens collègues et amis. Je leur dois beaucoup, professionnellement et humainement, et je sais que dans les périodes difficiles que traversent toutes les PME, ils sont les premiers à se serrer la ceinture pour minimiser l’impact sur leurs employés. Ils prennent leur pause avec tout le monde : « la hiérarchie aussi est en pause« . C’est parce qu’ils suivent ce principe que patrons, employés et stagiaires mangent ensemble et se divertissent ensemble autour d’un café, peu importe l’âge ou le poste. Ils n’hésitent pas à faire du covoiturage avec leurs employés et leur stagiaire pour aller manger tous ensemble dans une cafétéria, où d’inviter même les stagiaires à leur pendaison de crémaillère. Bref, ils témoignent du respect et de l’humanité envers leurs subordonnés, et c’est tout naturellement que nous leur rendons avec plaisir. Donc en conclusion : non, tous les patrons ne sont pas fautifs. Hélas, ces patrons là sont trop rares…

La suite de mon expérience professionnelle m’a cependant vite fait regretter cette période sereine de ma vie.

J’ai commencé par une première tentative infructueuse en tant que Freelance, où je me suis heurté à l’imposante présence du « gratuisme » qui gangrène le milieu des infographistes freelances (parmi d’autres métiers). « Pourquoi devrai-je vous payer alors que vous faites ça par passion ?« , cette phrase peut sembler clichée ou surréaliste, mais elle est en réalité très répandue, bien que souvent implicite. Les arnaques, les fausses excuses et les contrats honteux sont autant de raison qui m’ont poussés à revenir à emploi salarié.

J’ai finalement décroché un CDI à l’autre bout du pays après neuf mois de recherche. A 800km de ma famille et de ma concubine… Mais il me fallait ce boulot, car mes allocations étaient maigres (1 an de contrat pro n’apportant presque rien, je n’avais qu’un court CDD à faire valoir), le temps courait trop vite, et je commençais à perdre confiance en moi. Aussi j’acceptai le contrat et me précipitait à 800 bornes de tous mes proches. J’étais tellement fou à l’idée d’avoir enfin un CDI que j’ai même laissé courir lorsque j’ai du revoir à la baisse mes ambitions salariales (une belle erreur) : l’offre proposait un salaire très attractif, supérieur à 2K mensuel brut. Une véritable aubaine ! Vraiment ? Non, juste un mensonge. Dès le premier entretien d’embauche, le montant avait été revu à 2K brut tout rond (pour mettre à l’aise en début de discussion). Puis dès la fin de l’entretien, la négociation concernant mon manque d’expérience (le contrat pro compte pour des pâquerettes) révisa le salaire à la baisse. « La crise » et tout ça me faisait presque sentir privilégié, et je voulais ce boulot. Au second entretien, le salaire descend encore de plus de 200€, mais je parvient à arracher une augmentation annuelle sur les 3 premières années. Fort de cette « victoire », je signe. J’avais mon CDI et j’étais encore bien supérieur à un Smic. J’étais donc « riche ».

J’allais enfin pouvoir m’installer. J’avais 10 jours pour trouver un appart et emménager à l’autre bout du pays. Après avoir visité de nombreuses horreurs qui ne méritent même pas le nom de logement, et dont les propriétaires ne sont rien moins que des parasites opportunistes, je finissais par trouver une colocation à un tarif tenable. Bien trop cher pour ce que c’était cela étant dit : une maison vieillissante et jamais rénovée, qui cachaient habilement ses travers sous des travaux de surface au rabais ; sans compter une propriétaire constamment aux abonnés absents car elle prenait des vacances (entre deux périodes de rente ; elle ne travaillait pas), et pratiquant le tarif « hors horaires », c’est à dire qu’elle vous facture le fait de se déplacer pour un état des lieux si jamais il s’agit d’un week-end, d’un jour férié ou d’une plage horaire en-dehors de 11-12h et 14-16h en semaine. Autant dire presque à chaque fois. Mais les colocataires étaient très sympa, et c’est tout ce qu’il me fallait pour m’installer dans une ville inconnue. Je m’installais donc et commençais le travail aussitôt.

Il n’aura pas fallu plus que quelques mois pour m’apercevoir que le mensonge du salaire sur l’offre d’emploi était une stratégie déjà usitée sur mes collègues, et je découvrais avec amertume que l’âpre négociation de mon salaire (nettement inférieur à celui de mon précédent poste en CDD, et même à celui de mon contrat pro !) devait être considéré comme un véritable privilège : je faisais partie des « hauts » salaires de la boîte (parmi les employés s’entend). Cerise sur le gâteau, mes collègues féminines, plus anciennes que moi dans la boîte, et plus expérimentées, touchaient un salaire nettement inférieur au mien ! J’ai beau être un homme, je me sentais honteux (à tort) et offusqué (à raison) d’une telle inégalité. Mais ce n’était que le début. Que dire sur le fait que les augmentations annuelles (incluses dans le contrat écrit) ont cessés dès la seconde année sous divers prétextes, tout en ayant commencé avec 2 mois de retard, et que le nombre de stagiaires est allé croissant, à mesure que la boîte faisait des coupes dans le personnel, en commençant par les femmes… surprenant, non ?

Je suis resté trois ans et six mois dans cette boîte, et j’avoue que j’en suis ressorti aigri, épuisé et déprimé. Car durant ces trois ans et demi, j’ai vécu et été témoin de choses qui ont détruit mon optimisme et ma foi dans le monde du travail : inégalité homme/femme, harcèlement sexuel par une cliente (oui, oui, je parle bien d’un collègue homme ce faisant harceler sexuellement par une cliente durant les réunions. Mes collègues femmes n’ayant fort heureusement pas eu à subir cela en plus des inégalités dont elles souffraient déjà !), heures supplémentaires impayées (à la pelle individuellement, à la benne à l’échelle de la boîte !), augmentation des « responsabilités » des employés (mais stagnations des salaires. Plus de charge de travail, pour toujours moins de temps), harcèlement moral (en particulier sur les plus fragiles), burn-out de plusieurs salariés et cadres (je suis parti avant, car je sentais qu’à terme je finirais par craquer aussi), exploitation à outrances des stagiaires (comment voulez-vous leur montrer et leur apprendre des choses quand on ne vous accorde même pas de temps sur le planning pour les encadrer, et qu’eux-mêmes n’ont aucun temps dédié à leur stage, uniquement de la production à la chaîne ?! Ils sont stagiaires bon sang !), etc.

J’ai assisté au licenciement de deux collègues femmes (dont l’une était parmi les premières employés de la boîte), sous prétexte que leur corps de métier « ne servait à rien » ou « qu’on avait pas assez de boulot à leur donner » (tellement peu à dire vrai qu’il fallait régulièrement qu’on s’entraide sans quoi on disparaissait sous la pile de travail). Et de venir m’annoncer dans la foulée que dorénavant j’assumerais leur travail en plus du mien car « c’est presque rien » (c’est vrai que deux métiers à part entière, c’est trois fois rien). Mais bon « souriez, le mois prochain tu auras un stagiaire ».

D’ailleurs petites mentions spéciales pour les stagiaires tout de même : est-il normal en France de voir une boîte compter autant, sinon plus, de stagiaires que d’employés ? Est-il normal que ces mêmes stagiaires soient mis sous la tutelle de membre du personnel en vacances ou indisponibles ? Est-il tout aussi normal qu’on leur confie des projets entiers (et pas des petits, je parle bien de projet à gros budget et donc à grosse responsabilité), sans aucune supervision ni aucun salarié à temps plein pour les encadrer et les former à la tâche ? Enfin est-il normal de rejeter l’échec d’un projet sur le stagiaire a qui on l’a confié (seul et sans supervision) quand on est le patron de la boîte et qu’on dort sur son fauteuil pendant les heures de travail (ronflements inclus. Véridique)? Est-il normal de remplacer une employée compétente et déjà exploitée par une stagiaire sans tutelle et d’autant plus exploitée ? En ce qui me concerne, ce n’est pas la vision que j’ai des stagiaires, et cela m’a coûté de nombreuses heures de pause et d’heures sup’ pour rendre leur stage un peu moins pénible et un minimum instructif sur leur métier…

Tout cela me ramène finalement à mon témoignage initial, où je parlais de mes premiers patrons, car je me vois obligé dans ma courte carrière de les comparés aux deux suivants : L’un fondateur et directeur de la boîte, l’autre co-fondateur et co-directeur de la boîte, mais en tant que salarié (une nuance importante, vous verrez pourquoi ensuite). Tout deux possèdent des parts d’investissement égales, et donc un poids égal dans la direction. Tout deux s’octroient un salaire très nettement supérieur à leurs salariés, mêmes les mieux payés (de l’ordre de 3x le salaire des chefs d’équipes, et de 5x fois les salariées femmes). Tout deux prompts à demander à leurs salariés toujours plus d’efforts pour redresser la boîte, surtout lorsqu’il s’agit de rattraper les déficits d’un projet que tous les employés et les chefs d’équipes pointaient du doigt en criant que si on l’acceptait, on foncerait droit dans le mur. Et les patrons de rétorquer « mais non », d’accepter le projet, et de foncer droit dans le mur pour ensuite s’excuser brièvement en vous demandant de faire un effort pour rattraper la bavure. C’est là cependant que les deux commencent à ce distinguer : l’un capable de reconnaître (souvent beaucoup trop tard) ses torts, et de présenter des excuses (prévoir un délais tout de même), tout en essayant de se montrer plus à l’écoute la prochaine fois ; l’autre de rétorquer que c’est votre faute (aux employés), et qu’il faut maintenant vous bouger plus encore (« ha et les salaires auront peut-être des retards ce mois-ci« ). L’un des deux croyait fermement en sa boîte, et a fini par y laisser sa santé (j’ose croire, malgré les désaccords que j’ai eu avec lui, qu’il va mieux aujourd’hui, car un désaccord ne signifie pas que je lui souhaite du mal. Hors je sais qu’il a essuyé les plâtres autant sinon plus que ses employés), prenant toujours plus de responsabilités pour essayer de maintenir la boîte hors de l’eau ; l’autre de répéter à outrance les erreurs qui coulait la boîte, entre deux siestes et une partie d’Age of Empire (véridique, pour les siestes comme pour le jeu), tout en harcelant ses employés, et en disant que de toute façon, si la boîte coulait, il s’en foutait, il était bientôt à la retraite ! Je vous laisse le soin de deviner lequel des deux avait un statut de salarié (le seul dont le salaire n’a jamais été inquiété par le situation financière de la boîte, et n’a jamais été versé en retard), et a quitté au dernier moment la boîte en usant d’un licenciement économique à son avantage ; et lequel a coulé corps et âme avec le navire, écrasé sous les conneries de son « partenaire », et dans l’incapacité la plus totale de lui tenir tête (souvenez-vous, ils sont à part égale). Il en suffisait d’un seul sur les deux pour ruiner le travail de l’autre, et quand la direction est aveugle, le navire fonce sur les récifs. Mais pas d’inquiétude, il y a un canot de sauvetage… ha non… le capitaine est parti avec. Dommage !

Il me faut maintenant revenir sur un point qui me semble essentiel avant de conclure : J’ai 25 ans à l’heure actuelle, et depuis mon premier travail rémunéré à l’âge de 16 ans, je n’ai eu de cesse de côtoyer des personnes de tout âge, des deux sexes, de toutes les ethnies et de tous les niveaux sociaux. J’ai vendangé aux côtés de sans-abris (dont un ancien chef cuistot à la cuisine délicieuse), d’étudiants et de retraités (qui même après 70 ans vous apprennent encore ce que le mot « vigueur » signifie), tous passionnés et passionnants. J’ai travaillé avec des pères et des mères de famille, ainsi que des pères et des mères en devenir. J’ai travaillé avec des grands-parents et des futurs grand-parents, et même avec une arrière-grand-maman. J’ai également travaillé auprès des enfants (oui, même un jeune homme aux allures de viking peut faire du gardiennage et du ménage et apprécier cela). Je pratique aussi des loisirs qui réunissent des gens d’horizons variés autour d’une table, dans la passion et la bonne humeur. J’ai passé des week-end et des soirées merveilleuses où se réunissaient des passionnés de 18 à 60 ans, sans la moindre notion de « conflit générationnel ». J’ai fait la pendaison de crémaillère de mon patron, j’ai vu naître et grandir ses enfants et ceux de mes collègues. J’ai brisé les murs des équipes et des secteurs aux heures de pause pour prendre des fou-rires avec des collègues qui n’étaient pas « de ma branche », et que je n’aurais pas pu côtoyer autrement. Tous ces gens ont en commun deux choses : ils ont offert aux autres des moments de bonheur et de partage dans le cadre du travail (ou de façon indirecte par les loisirs), sans jamais y faillir pour autant, et ils ont tous traversés des moments horribles dont j’ai été témoin durant ma courte vie professionnelle.

Et aujourd’hui, je vois le meilleur lutter pour continuer d’exister, et le pire être récompensé et encouragé. Car oui, c’est bien de cela dont il s’agit : ternir la dignité des personnes et détruire leur unité, au profit de toujours plus d’exploitations, d’inégalité et de pratiques indignes.

Pour conclure, je suis aujourd’hui au chômage : je suis toujours actif, tant dans ma recherche d’emploi, dans mes démarches de création d’entreprise et ma participation à la vie de plusieurs associations, sans oublier ma propre vie privée. Je ne vais pas faire un témoignage de plus sur le chômage, car je pense que les gens qui lise ces mots ont conscience du mal que cela engendre. Mais ma situation n’est pas la pire. Et c’est bien là le problème. Car cela n’a rien de réconfortant. Bien au contraire, c’est un sujet d’inquiétude : si dans ma situation actuelle, avec ce que j’ai vu et vécu, je dois me considérer chanceux, alors qu’en est-il de ceux qui n’ont pas ma « chance » ? Car si je dois me considérer « dans une bonne situation », je devrais également considérer tout ce que j’ai vu ainsi : « il n’a été que harcelé, et non violé », « elle n’a été que sous-payé, et pas réduite en esclavage », « ils n’ont pas été exploités, ils ont eu le privilège de travailler pour nous », « ils n’ont fait que un burn-out, ils ne se sont pas suicider », etc.

Sauf que je ne peux pas me résoudre à attendre ça. Car on vaut mieux que ça. Bien mieux que ça !

7 thoughts on “Non, tous les patrons ne sont pas fautifs. Hélas, ces patrons là sont trop rares…

  1. BRAVO pour ce témoignage qui a mon sens est l’un des plus touchant d’humanité que j’ai lu.
    J’ai moi même été dans la peau de patronne, freelance, et salariée. J’ai été dans la peau de l’associée usée et en burnout à cause de son associée majoritaire. Je suis partie lessivé par tout cela. Ce témoignage j’aurai pu l’écrire tant il résonne en moi. J’ai essayé d’être une patronne à l’écoute, mais je me suis fait bouffée par une associée (et amie de 20 ans) dans l’ego était devenu surdimensionné et pour qui le fait d’être chef d’entreprise comptait plus que d’être humaine… Ca s’est finalement retournée contre moi. Alors merci pour ce temoignage car je n’ai jamais eu la force d’écrire le mien…

  2. Merci pour ce témoignage qui m’a fait verser une larme.
    J’arrive à la fin de mon CDD, mon premier boulot (hors boulots d’étudiante), mon premier contrat. Là où je rêvais de travailler. Pour le poste dont je rêvais.
    La réalité m’a méchamment rattrapée : patronne qui n’en fout pas une mais qui me met sur le dos la faillite de sa boîte, heures supp non payées, salaire ridicule, zéro reconnaissance, harcèlement moral… je suis dévastée et je ne sais pas de combien de temps je vais avoir besoin pour me remettre de ces 6 mois et demi à ne plus réussir à dormir, manger sereinement, respirer normalement.

Laisser un commentaire