« Si tu es vraiment passionné par ton métier tu ne comptes pas tes heures »

J’ai commencé à bosser dans la restauration à 19 ans. Mes 9 premiers mois d’expériences cumulés étaient des stages liées à ma formation. 30% du smic pour les horaires d’un temps plein et des tâches identiques à un commis de cuisine (ou de salle puisque j’ai fait les deux). Mais je pense que d’autres personnes sont plus à même de parler du recours abusifs aux stagiaires et de leurs conditions de travail. Par ailleurs les entreprises où j’ai effectué mes stages étaient de loin les plus réglos toutes catégories de personnel confondu.

Car c’est en tant que salarié dans la restauration que je me suis demandée si j’avais pas fait une connerie.

Tout le monde dans ce milieu te dira que le métier de cuisinier est un métier que tu ne peux faire que si tu es vraiment passionné, que c’est que comme ça que tu tiendras sur la durée. Que c’est un métier à part. Et ça vient de tout le monde: des enseignants, des collègues, des (potentiels/futurs) employeurs.Tes profs te disent que c’est entre autre parce que tes horaires seront décalées. A cause des jours bossés les weekends, les jours fériés, les périodes de vacances mais surtout à cause des journées en coupures. Ta vie sociale sera donc « particulière ».

J’adorais cuisiner, mes stages s’étaient tous très bien passés, je suis donc rentrée dans le monde du travail prête, énergique et…passionnée donc.

J’avais déjà fait certains choix comme

  • Ne travailler qu’avec des produits frais (pas de surgelés ou poches sous-vides à foutre au micro-onde)
  • Ne pas travailler dans des gastros parce que la mentalité compétitive de la course aux macarons de m’intéressait pas et la clientèle qui va avec non plus. Je voulais bosser pour une cuisine plus accessible.
  • Ne pas passer trop (voir pas du tout) de temps dans les transports.
 Mes choix se sont donc toujours portés sur des restaurants type TPE (moins de 10 salariés). Je n’ai jamais eu de problèmes pour trouver du travail car la restauration recrute, mais c’est franchement pas difficile de comprendre pourquoi.

L’aventure commence quand tu te rends compte que tu as rapidement assimilé ce principe là « Si tu es vraiment passionné par ton métier tu ne comptes pas tes heures » même si en 6 ans tu n’auras jamais eu plus que 1400 euros par mois. Mais il y a un moment où tu te réveilles et tu te rappelles que des passions tu en as d’autres mais que tu n’as pas le temps, ni l’énergie. Tu penses à certains de tes proches qui eux aussi ont la chance d’avoir un métier qui les passionne mais qui n’accepteront pour rien au monde les conditions pour lesquelles tu trimes.

Bref quand je repense à certaines expériences je me dis que je vaux mieux que ça :
  • Quand après 1 saison d’été (7 mois) tu te rends compte que tu as bossé autant (6j/7, 10-12h/ jour) que beaucoup de tes connaissances sur une année entière pour 1400 euros par mois et que la seule façon que tu as trouvé de changer la donne c’est de prendre tes allocations chômage jusqu’au bout!!
  • Quand tu as tellement de boulot pour être en place pour ton service du midi que ton chef vient 1/2 heure plus tôt que ce qui est marqué sur le contrat pour pas être dans la merde. Et que bah tu fais pareil (5j/7 pendant 4 an faîtes le calcul)!!
  • Quand tu as tellement de boulot que le seul moment où tu peux t’assoir c’est quand tu vas pisser! Mais en dehors des heures de service (s’il vous plaît) parce que le staff a pas ses propres toilettes et que donc tu dois utiliser celle du resto et ça fait pas pro!!
  • Quand tes patrons reçoivent une convocation au Conseil des Prud’hommes parce que ta collègue réclament ses heures supplémentaires non payées et qu’ils viennent te voir pour que tu témoignes contre elle. Alors tu leur dis « non et estimez vous heureux que je n’ai jamais noté les miennes », après tu fais un calcul approximatif et tu pleures.
  • Quand ton patron te dit qu’il ne veut pas mettre de fiches horaires journalières parce que ça n’a pas de valeur légale, que seule les pointeuses électroniques en ont une mais que ça coûte trop cher.
  • Quand tous les employeurs que tu as eu t’ont toujours présenté comme Second de Cuisine / Sous-Chef / Chef pâtissière mais qu’ils ne peuvent pas changer la dénomination sur ton contrat de travail parce que ça impliquerait un changement de taux horaire et qu’ils ne peuvent pas financièrement se le permettre, en particulier quand les mois sont trop calme.
  • Quand tu dois prendre le poste de ton chef absent, que ton patron prend ta place car il ne veut pas payer quelqu’un d’autre et qu’à la fin des deux jours il te dit qu’il hait ton job que c’est physiquement dur et trop fatiguant !
  •  Quand arrive les 3 semaines de fermeture annuelle, que tu pars en vacances que tu attends le versement de ton salaire sur ton compte en banque qui comme tous les mois depuis plusieurs années est censé arrivé entre le 4 et 8 et que ce jours là ni les jours suivants tu n’as toujours rien. Que tes patrons ne sont pas joignables qu’on arrive au 15 et que tu doives abréger tes vacances parce que tu n’as plus de thunes et qu’en rentrant tu découvres une enveloppe non cachetée dans ta boîte aux lettre avec ton salaire en chèque daté au 1er (anti-daté donc!).

La dernière anecdote a été celle de trop et franchement toutes ne sont pas là. Je prends sur moi d’avoir été trop gentille et trop conne pendant plusieurs années. Mais j’ai surtout été trop fière, d’avoir joué ce jeu « moi aussi je suis capable de taper 60-70h par semaine en étant efficace et sans me plaindre ». J’en veux plus à moi-même qu’à mes employeurs successifs qui ont aussi vécu les mêmes situations que moi. Sauf que maintenant je veux protéger mon avenir, ma santé physique et mentale et pour ça je ne veux plus faire de cadeaux. Une chose que j’ai bien assimilée depuis et sur laquelle je ne veux plus avoir à transiger c’est que si tu n’as pas les moyens de faire travailler plus ton salarié tu fais le taf tout seul.

Cette proposition de loi me sort par les yeux pour plusieurs raisons.

La première c’est parce qu’en 6 ans de travail en France ni moi, ni mes collègues, ni mes amis qui sont dans la restauration ou les métiers de bouche en général n’ont vu un seul inspecteur du travail se présenter dans leur établissement. Dans mon domaine on a surtout l’impression qu’ils se concentre sur les kebabs/pizzerias/restos asiatiques. Modifier le Code du Travail alors que les moyens sont très limités pour vérifier celui qui est déjà en place ça laisse rien présager de bon.

Avant de vouloir donner plus de libertés aux entreprises il faudrait déjà revoir certains points concernant les droits des salariés. Par exemple obliger les employeurs a payer les heures supplémentaires sur le salaire du mois où elles ont été faites et/ou avoir le droit de refuser d’en faire le mois suivant si ce n’est pas le cas. Après tout, pour reprendre la restauration en exemple, si un client identifié par sans payer ou fait un chèque en blanc il ne sera plus accepté à l’avenir. C’est le même principe quand on y pense.

La deuxième c’est que je n’arrive pas à encaisser le fait de vouloir nous user à la tâche encore un peu plus alors que bientôt la Suisse va proposer en référendum le Revenu Universel Garanti, des entreprises sont viables en ne fonctionnant que 4j/7, la Suède va tester la journée de 6h par jour. Il existe quand même des économistes comme Bernard Friot qui sont capables de t’expliquer comment on peut mettre en place un Salaire à Vie et pourquoi ce serait bénéfique pour nous tous.

Encore beaucoup trop de personnes estiment que seul le travail salarié et rémunéré a de la valeur alors que c’est totalement faux, mais il est temps que ce soit reconnu.

Enfin ce qui me dégoute le plus c’est que cette proposition vient d’un gouvernement pour lequel j’ai donné ma voie au Second Tour des élections présidentielles de 2012. Quand bien même ce n’était pas ce dont je rêvais jamais je n’aurais cru que ne serait-ce que l’ébauche d’un projet comme celui là voit le jour sous Hollande!

Et puis de toute façon y’en a raz-le-bol des gens qui prennent des décisions qui ne feraient qu’empirer nos conditions de travail alors que ces mêmes personnes n’ont eu, n’ont et n’auront à supporter celles dans lesquelles on évolue déjà!

> Image d’entête via flickr

2 thoughts on “« Si tu es vraiment passionné par ton métier tu ne comptes pas tes heures »

  1. Même combat camarade, j’ai eu aussi à bosser dans la restauration, surtout par défaut.
    Horaires et conditions de merde dans quasiment toutes les entreprises où j’ai été, même en colonie de vacances (où j’ai œuvré comme second, pas en vacancier^^).
    Tiens, pour un exemple : quand j’étais plongeur intérimaire, j’ai bossé un midi pour remplacer ma collègue (je précise que c’était un 14 février, donc grosse affluence). Je fais mon service du midi et rentre chez moi, j’avais ma soirée. Et deux heures plus tard, mon chef m’appelle et me demande de revenir parce que mon remplaçant s’est désisté ! J’avais beau être payé à l’heure, ça fait pas tout non plus. Encore moins plaisir.
    Puis j’en ai eu marre de tout ça alors j’ai décidé de ne plus jamais retourner me ruiner la santé mentale et physique dans ces places.

  2. Je me retrouve beaucoup dans ton témoignage, surtout dans la partie « stagiaire » qui n’en a que le salaire.
    Finalement, j’ai changé de domaine d’activité pour faire un autre « métier-passion » où si tu comptes tes heures t’es pas vraiment passionné… A croire que ça m’aura pas servi de leçon !

Laisser un commentaire