Si j’essayais de prendre le temps de manger, on me réprimandait

J’ai fais des études dans le social. J’avais des stages à faire chaque année. En première année, c’était un stage court d’observation. En seconde et troisième année, il s’agissait de stage où l’on devait participer à la vie du service, recevoir des personnes, suivre des dossiers, animer des réunions, monter des actions et des projets, en deux mots : être professionnel.

Lors de ma deuxième année, j’étais dans un service social polyvalent. Nous étions cinq stagiaires pour deux formations différentes à nous partager la même tutrice. J’ai été en stage de novembre à mai environ

Au bout de 3 mois de stage, j’ai eu droit à environ 150 euros pour rembourser mon billet de train. J’avais 20 minutes de bus et 45 minutes de train pour rejoindre mon lieu de stage, chaque matin et chaque soir. Une fille qui était en stage avec moi harcelait le service de paye chaque jour au téléphone, jusqu’à ce qu’ils nous versent au moins ce minimum.

Notre tutrice de stage avait refusé de lire notre projet de stage, car elle supposait que nous aurions tous fait le même. Elle n’était jamais présente, ne répondait pas à nos questions, ne s’occupait tout simplement pas de nous. Il nous a été demandé de manger en décalé des autres membres du service car nous perturbions leur organisation en mangeant en même temps qu’eux.

On nous a demandé de participer à des activités sur la commune où nous étions sur des temps de week end. Il était obligatoire d’en faire au moins une, sans rémunération bien entendu.

En troisième année, j’ai été en stage dans un service social d’hôpital, environ d’octobre à avril. Je n’ai jamais été rémunérée. Régulièrement, au moins une ou deux fois par semaine, je n’avais pas le temps de manger le midi. Si j’essayais de prendre le temps de manger, on me réprimandait, en me disant qu’il y avait plus important à faire ou qu’on devait pas manger pendant les réunions, même si elles sont de 12h à 13h.

Ma tutrice de stage appelait mon école sans me prévenir pour leur dire des choses comme « je crois qu’elle n’a aucune émotion », « on voit des situations difficiles et elle ne pleure pas, ce n’est pas normal », « elle ne se confie pas à moi »… Non, je n’exagère pas.

Parfois, je n’avais AUCUN travail à faire, elle disait aux secrétaires de ne pas me passer les appels téléphoniques, mais elle refusait que je rentre chez moi, je devais rester dans les bureaux du service. A ne rien faire. Croyez-moi, c’est assez horrible. Et d’autres fois, j’avais tellement de travail que je partais à bureau à 22 heures passées.

Une personne qui travaillait dans ce service me disait qu’elle partait au moins une fois par semaine après 23 heures tellement elle était surchargée. Cette personne a fini par vouloir quitter ce service à l’hôpital et ouvrir un cabinet en libéral. La chef de service lui a juste dit « hum, vous n’y arriverez pas ».

Une autre femme du service est tombée enceinte, après une fausse couche. Elle était contente, mais stressée de l’annoncer à la chef de service. Celle-ci lui a d’ailleurs bien fait comprendre que ce n’était pas le moment pour le service d’avoir un congé maternité et qu’elle devait bien y réfléchir.

Lorsque mon stage a été terminée, ma tutrice de stage m’a dit que mon dossier ne méritait pas la moyenne et qu’elle pensait que je n’aurais pas mon diplôme si je ne me remettais pas plus en question.

Mon dernier jour, j’ai du taper des courriers pour la chef de service, alors que ce n’était pas mon travail, et alors que j’avais officiellement fini mon stage. Je n’ai pas osé refuser car ma tutrice n’avait pas encore signé ma validation de stage, elle l’a fait au dernier moment.

Lorsque je suis enfin sortie pour la dernière fois de ce service, je n’arrivais même pas à être soulagée. Pendant plusieurs mois, j’avais été tellement dans une souffrance vis à vis de ce stage que je n’arrivais même plus à être contente.

J’ai eu mon diplôme, avec des bonnes notes. J’ai envoyé des candidatures un peu partout. On m’a renvoyé ma lettre de motivation et mon CV agrafés, avec écrit, en gros, au marqueur rouge, dessus : « pas de poste, merci ». Je n’ai pas trouvé d’emploi comme travailleuse sociale, et après cette expérience, je crois que je n’en avais pas forcément envie.

J’ai été assistante d’éducation pendant deux ans. Là, c’était tout autre chose.

Contrats signés au bout de deux semaines de travail, pas d’emplois du temps fixe, une sorte de freestyle complet dans le service. La CPE déléguait tout le travail aux assistants d’éducation, ou qui nous engueulait parce que nous osions demander à officialiser notre situation (genre en signant un contrat…), ou encore qui nous insultait et insultait des élèves, qui nous demandait de mentir pour elle.

Les professeurs qui nous demandaient de faire cours/surveiller un contrôle/venir dans leur classe faire la discipline…

Les journées de formation et réunions obligatoires sur des jours de vacances ou des soirées, non payées et non rattrapées. L’intendante qui refuse de nous donner les clés des bâtiments parce qu’elle n’a pas confiance. Les secrétaires qui te disent « mais pourquoi tu as fais grève, on a du travailler à votre place ? ». Quand tu te fais littéralement hurler dessus par un personnel de direction parce que tu as osé dire que ce n’était pas normal de se retrouver en sous-effectif à gérer la fin de l’année avec des élèves difficiles et qu’un prof est venu dire qu’il t’avait entendu te plaindre, quelle infamie.

La deuxième année, je suis tombée enceinte. J’étais à quatre mois de grossesse, quand j’ai été agressée physiquement par un élève. Au conseil de discipline, je me suis entendue dire que je l’avais sûrement provoqué (??).

Et tellement d’autres…

Et puis, j’ai été vacataire, intérimaire, plein d’autres choses. Des emplois considérés comme des « jobs » où on est capable de te dire « tu n’es pas une vraie employée », droit dans les yeux et en trouvant ça normal, juste parce que tu es à mi-temps.

Aujourd’hui, je suis en CDII, ce qui signifie que j’ai un CDI, effectivement, mais intérimaire, donc que mes heures ne sont pas garanties et changent chaque mois, ainsi que mon salaire. Je ne peux pas choisir mes jours et heures de travail. Parfois la journée, parfois le soir. Parfois la semaine, parfois le week end. Cette semaine, je travaille jeudi soir et samedi après midi, par exemple. Tout ça pour moins de 200 euros par mois, rarement plus.

Pour tous mes anciens et futurs collègues. Pour ma fille qui grandira dans ce monde, pour ma mère qui été licenciée économique quand j’avais 14 ans et qui a du traverser la moitié de la France pour signer ses papiers de licenciement, à ses frais. Pour mon copain dont le contrat ne sera pas prolongé parce qu’il n’a pas voulu se soumettre et faire des heures supplémentaires non rémunérées. Pour tous les chômeurs, pour les tous les travailleurs, pour nous tous, parce qu’on vaut mieux que ça.

 

> image d’entête via flickr

3 thoughts on “Si j’essayais de prendre le temps de manger, on me réprimandait

  1. Il faut dire non, quitte à consommer 10 fois moins. Si tout le monde se soumet comme ça, ça va être de pire en pire.
    Consommez moins et dîtes NON !

  2. Gandhi et l’Afrique du Sud l’ont bien montré, le boycott c’est diablement efficace, le problème c’est que le dire c’est un peu comme vouloir aller sur la lune alors qu’on a juste une petite fusée qui peut transporter un sac de bille sur quelques km…

Laisser un commentaire