« Même chez les « winners », le travail ne me dit plus rien qui vaille »

Je ne suis vraiment pas la plus à plaindre du tout (mais on a tous ce sentiment, non ?). Cela dit je pense que mon histoire peut avoir un intérêt pour ceux qui croient que si ils avaient mieux répondu aux questions de madame Michu en CM1 et que s’ils avaient moins fait la bringue ados ils en seraient pas là, qu’ils auraient un boulot intéressant, des relations stimulantes avec leur collègues, de l’argent et que sais-je encore… un labrador, un conjoint et une maison pavillonnaire.

Voilà donc la vie qu’on a si on répond bien à madame Michu, qu’en plus on fait de l’informatique et qu’on obtient les diplômes « attendues » par le monde du travail. Je suis bonne élève depuis le lycée et comme à l’époque j’étais un peu paumée j’ai suivi la voie toute tracée devant moi : bac S et école d’ingénieur. J’avais du goût pour l’intellect, c’est donc naturellement que j’ai poursuivi en thèse. Je me voyais très mal en cadre dans un grand groupe et il me semblait (à juste titre) que ça serait à mourir d’ennui.

Le seul souci dans tout ça c’est que j’ai très mal choisi mon directeur de thèse et j’ai donc subi trois années d’exploitation forcenée… Je pourrais faire un autre témoignage rien que sur les charmes de la négociation en rapport de force adverse comme quand, par exemple, la personne en face doit valider votre diplôme.

Bref à la sortie de cette thèse, dégoûtée et échaudée par le manque de postes dans la recherche publique je réévalue ma position par rapport au secteur privée. Je recycle donc mon expérience en statistique pour me faire « data-scientist » dans une start up en vu en plein Paris (métier fantastique qui consiste à exploiter toutes les traces que vous laissez sur internet). Et me voilà donc au milieu d’ingénieurs sortis des grandes écoles, de marketeux de science po et de vendeurs de luxe étiqueté ESSEC ou HEC. Pourquoi, je vous donne le pedigree de tous ces merdeux ? Parce qu’il faut bien comprendre avec les filtres que nous impose l’éducation nationale c’est qu’il légitime fortement ceux qui les passent tout en rabaissant ceux qui échouent. Mes collègues étaient donc arrogants et en même temps anxieux à chaque instant de prouver leur supériorité dans ce panier de crabe. Chaque discussion était un enjeu et il fallait les voir tailler le bout de gras à midi comme si leur prochaine augmentation en dépendait. Mais enfin, me voilà parmi les winners, les beautiful people, au sein de l’équivalent français de la Silicon Valley, dans l’œil du cyclone de l’innovation disruptive. J’ai réussi mon ascension sociale ! Alors champagne ? Ben non, puisque, au bord de la crise de nerf, j’ai démissionné au bout d’un an pour atterrir dans un labo recherche ringard à innovation continue.

Mon rôle dans tout ça, c’était d’aller travailler chez les clients de la société en question pour faire fonctionner un logiciel hors de prix pour un prix journalier hors de prix. En fait ce qui m’a le plus frappé pendant cette année où je suis passée dans plusieurs grandes entreprises, au-delà de l’arrogance de mes collègues et des coups de pressions qu’on me mettait, c’est vraiment l’ineptie du travail que la plupart des cadres effectuent et la quantité ahurissante de fric que brasse ces boîtes. Ainsi pour une journée de mon travail, une grande boîte déboursait 1000 euros (je vous rassure je ne touchais pas ce salaire et de très loin). 1000 euros par jour pour que je vienne user leurs fauteuils de bureau, ça me parait toujours fou…

Pendant cette année, je me suis souvent retrouvée dans des réunions ubuesques où des cadres manient la langue de bois pour donner des ordres vagues, ou se lancer une patate chaude entre services. Donc concrètement rien foutre de la journée en se donnant des airs, en étant « pertinents », par contre hors de question de partir de son bureau avant d’avoir fait une ou deux heure sup, question de principe. C’est vraiment difficile d’expliquer ce jeu de dupe qui consiste à ne faire aucun travail utile, à brasser de l’air tout en vénérant en parole et en attitude la productivité et l’organisation. Cela rappelle vraiment une organisation sectaire. Finalement ce qui m’épuisait ce n’est pas l’effort ou l’exigence du travail demandé mais la certitude de l’absurdité de ce qu’on me demandait et d’avoir à jouer ce rôle de consultante sûre de ce qu’elle raconte et bien peignée.

Je savais, en postulant, que mon travail n’allait pas être follement éthique et que je décortiquerais beaucoup de comptes client pour leur refourguer une quelconque camelote. Mais je n’étais pas vraiment préparée à … l’inefficacité patente qui règne dans les grandes entreprises, ni à la médiocrité intellectuelle des cadres supérieures brasseurs d’air. Je m’imaginais des personnages machiavéliques appliquant toute leur science pour manipuler le badaud. En lieu et place de ça, j’ai souvent eu affaire à des interlocuteurs bornés et qui étaient bien plus soucieux de donner l’illusion de l’assurance dans la prise de décision que de prendre la bonne ou la plus profitable. Comme j’ai une formation scientifique solide, j’ai souvent questionné les aprioris de ces personnes, leur dogme sans avoir de vraies réponses.

Un phénomène qui représente bien l’absurdité du fonctionnement, c’est l’inflation du nombre de managers. Par exemple, moi dans mon rôle de prestataire je travaillais souvent seulement 1 journée ou deux par semaine dans les boîtes où j’étais catapultée. Pourtant les personnes en charge de me manager était à plein temps. Donc une personne à temps plein pour « organiser » (faire la to do list) d’une personne à tiers temps. Des exemples comme ça j’en ai plein (mes collègues de l’époque étant à la même enseigne). Et malgré le fait d’y avoir passé un an, je n’arrive toujours pas à éclaircir le mystère de ce qui occupe les journées de ces gens. Dans les grandes boîtes et pour les managers, c’est vraiment bonjour paresse. Cependant, ça n’est pas vraiment la panacée non plus et il est fort ennuyeux d’y travailler. J’ai vraiment ressenti que je risquais d’émousser mes capacités si j’y restais.

Chaque jour, je me disais que mon travail était soit inutile, soit nuisible et en tout cas débile… J’avais vraiment le sentiment de prostituer mon intelligence. Après tout, ma formation, entièrement publique, a été payée en grande partie par le contribuable alors c’était vraiment craignos de l’utiliser pour satisfaire quelques intérêts privés et répondre à des ordres stupides. Comble de l’ironie, mon emploi débile de cadre était en bonne partie financé par de l’argent publique via le magnifique CIR (crédit impôt recherche) alors que dans le même temps je peine à trouver une place pérenne dans la recherche parce que les postes de fonctionnaire « ça coûte trop cher » (RRAAAAAAH)!!! Aussi, à tous ceux qui seraient tentés par le côté obscur de la force comme je l’ai été après ma thèse, sachez qu’on n’apprend pas le cynisme sans peine et que c’est très destructeur psychiquement. Je crois que j’ai compris la violence que je m’infligeais quand j’ai été ahurie d’apprendre qu’une de mes amies en thèse de lettre envisage sérieusement de faire la communication pour le privé faute de poste en recherche. L’imaginer tordre les mots qu’elle aime pour sécréter l’ignoble langue de bois des services de com m’a filé la nausée. Pourtant j’ai fait pareil avec mes capacités scientifiques.

Notre histoire à tous, c’est l’histoire d’un immense gâchis de capacité humaine. Les emplois qu’on nous propose ne sont plus à notre hauteur et ce quelque soit notre niveau d’étude car partout une pseudo logique du chiffre et un court termisme criminel a gangréné nos possibilités de développement humain! Parce que la vie c’est un truc bien plus riche que de dominer ou de l’être, refusons ces logiques perverses, soyons solidaires et prenons soin de nos faiblesses parce que ce sont elles qui nous rendent humains. Ne nous leurrons pas dans l’image narcissisante du surhomme libéral capable d’affronter seul une charge de travail inhumaine et les soucis de la vie. Vous savez comme moi que c’est le meilleur moyen de se « cramer ». Et surtout, préservez-vous car vous donner corps et âme à ce système qui en demande toujours plus ne vous garantira rien ! Cessez de culpabiliser parce que ce n’est pas votre faute si vous votre situation n’est guère enviable. Du fric, il y en a ! Je trouve incroyablement cruel que les entreprises s’autorisent des dépenses énormes pour des projets plus que fumeux tout en pressant comme des citrons les employés parce qu’ils coutent soit disant trop ! Comprenez qu’on vous vole et reprenez tous ce que vous pouvez (grugez temps et énergie si vous le pouvez !). Et témoignez car c’est comme cela qu’on se rendra compte que nos problèmes à première vue personnels sont en fait un immense problème de société.

 

Et rien que ça, ça sera une belle victoire !

6 thoughts on “« Même chez les « winners », le travail ne me dit plus rien qui vaille »

  1. Bonjour,
    Votre commentaire est édifiant… et à vrai dire passionnant.
    Et comme je suis un parasite intermittent qui écrit en ce moment sur ces questions, j’aurais beaucoup aimé vous interroger sur ce monde incroyable des cadres sup dans des boites innovantes, que vous décrivez si bien.
    mon contact apparaît sans doute, sinon, je regarderai les commentaires
    merci par avance
    Et bravo à ce site qui malheureusement brosse un tableau clair de notre société en bout de course et inepte

    1. Bonjour,

      Merci au collectif pour la publication de mon texte et des autres! Cela soulage incroyablement de faire part de son expérience.

      Merci à vous pour votre appréciation de mon témoignage. Je répondrai avec plaisir à vos interrogations.

      Peut-être que si il s’agit d’éclaircissements réclamant une réponse relativement brève, nous pourrions utiliser l’espace de commentaire? Cela me permettrait d’apporter des précisions à mon témoignage.

      Si vous souhaitez échanger en privé, je mettrais une adresse mail dédiée à cet échange dans mon prochain commentaire.

      Bien à vous,
      BigSister

  2. Salut, je suis moi même étudiant en science, et j’ai l’impression que je m’apprête à vivre la même histoire que toi…. en pire, car maintenant, même les financements de thèse sont « trop cher », et l’école doctorale dont je dépend enchaîne les réductions de budget…
    Du coup je risque de devoir me prostituer chez le privée encore plus rapidement que toi ><

    1. Salut,

      Je ne peux que t’encourager à prendre part au mouvement social actuel et à défendre notre futur commun. Après tout, « à la fin c’est nous qu’on va gagner » (slogan du journal Fakir ;)).

      Par ailleurs, bien que j’ai conscience que ça n’est pas une solution très satisfaisante, certains des mirifiques CDD de la recherche sont accessibles sans thèse (ingénieurs d’étude et de recherche). Les postes d’ingénieurs d’études (en général cantonné à des tâches techniques) sont accessibles à partir d’un L3 et les postes d’ingénieur de recherche après une école d’ingénieur ou une thèse. Comme tu le sais les postes en CDI se font rares …

      Quoi qu’il en soit, entoure toi bien (pitié! choisi un directeur de thèse correct!) et garde de la distance par rapport au monde du travail (question de survie psychique)!
      Bon courage

  3. Le CIR est extrêment répendu dans les SSII (sociétés de service en informatique).
    Rarement à bon escient.

    Dans 95% des cas, la société de service n’a aucune activité de recherche et dans le pire des cas, il y a doucle optimisation fiscale ( à la fois par la société prestatrice mais également par la société cliente).

    Une optimisation fiscale légale à grande échelle, un marché juteux pour des sociétés dont le rôle est d’accompagner à la justification du CIR pour au final un gros mensonges à la société tout entière.

    On va ensuite entendre un MACRON louer la recherche, l’innovation et la modernité.

    Quelle BLAGUE !

  4. J’ai adoré ton témoignage et te souhaite de trouver un travail où tu pourras t’épanouir! Moi j’ai intégré une école de commerce après une prépa littéraire… Je te comprends à 100% sur ces managers de la fumisterie qui emploient l’anglais et les concepts du business postmoderne comme les marques de leur intelligence et de leur légitimité au sein de la société. Il y a la notion de ne plus mettre ses compétences au service de son entreprise mais au service de soi-même pour se mettre en avant et prouver son ascendance. L’entreprise n’est presque plus qu’une scène, un prétexte et un signe de haut rang lorsqu’elle est reconnue comme telle. Les mots n’ont jamais été aussi importants car c’est par eux qu’on simule une réalité qui n’existe pas, où le travail n’est que productivité, l’innovation, le succès et la croissance, le progrès. C’est le critère de la performance qui détermine maintenant la valeur de la connaissance ! Enfin j’écris ce commentaire pour inviter tout le monde pour plus d’infos à lire les travaux des sociologues de l’ère postmoderne (Jean-François Lyotard, Zygmunt Bauman…) parce que comme les sciences dures qu’on pensait inattaquable mais qu’on détourne à des fins commerciales, les sciences sociales sont complètement disqualifiées dans le dialogue public et prises en otage par le monde de la publicité ! PS: loin de moi l’idée de mettre tous les gens d’école de commerce et toutes les entreprises dans le même panier mais cela existe et c’est insupportable

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