Quand le fast-food et ses tares mène à penser à un revenu pour tous, sans travail.

Bonjour. Aujourd’hui c’est non sans haine que je me fends de ce petit (pas si petit en fait…) post, et je préfère prévenir tout de suite, ça parle de sujets qui fâchent : le bon gros capitalisme qui tâche et le concept de travail.

Mais plaçons-nous d’abord dans le contexte : moi, jeune étudiant dans le besoin financier, décide de travailler comme équipier dans une grande enseigne de restauration rapide. Loin d’être naïf (et avec les topics sur le sujet pullulant sur les forums…), je me prépare à des semaines rudes. Quelle surprise a été la mienne de découvrir un directeur diplomate et un manager patient (quand on doit expliquer 3 fois comment on ferme l’emballage pour enfant sans perdre son calme, respect). La formation par une ancienne fût expéditive, mais bon, dans une cuisine de 20m², il y a pas grand chose à savoir non plus. Les premières journées passent, la familiarisation avec la caisse, les formules et l’emplacement de produits se fait. Ça manque encore d’efficacité mais ça, ça vient en pratiquant, enfin selon moi. Après tout peut-être que certaines personnes naissent avec le don inné d’équipier, qui sait ?
Après une semaine de boulot, c’est là que la pression commence : l’adjoint débarque. Non content d’être constamment sur le dos d’à peu près 80% du personnel, il adopte une technique bien singulière de management : le « je te fait sentir que tu es une sous merde« . Alors évidemment, le politiquement correct est de rigueur, juste les petits mots qui te montrent que rien ne va : « c’est trop lent », « encore une erreur », « ça va pas ça », « je sais pas ce qu’il faut faire avec toi »… Et surtout, rien ne va toutes les 30 secondes. C’est assez insupportable, mais après tout, on se dit qu’on sait pourquoi on est là, qu’il a beau déblatérer autant qu’il veut, tant qu’il nous vire pas, nous on est payé à la fin du moi.

Mais c’était sans compter sur la magie de l’entreprise qui vient te frapper là où ça fait mal : la paye. Embauché pour un contrat au SMIC horaire, j’ai découvert (et sur ça, je concède une mauvaise documentation préalable de ma part) une pratique qui jusque là m’était inconnue. Pour faire simple, on vous planifie votre volume horaire réglementaire (vous êtes donc en tord si vous êtes absent) mais à partir du moment que vous avez pointé, si le manager estime qu’il y a trop de personnel et/ou que le rush est passé, on vous invite instamment à partir. Votre service est donc diminué et par conséquent votre paye aussi. Et même si l’invitation peut prendre la forme de la simple demande « tu veux partir ? » à la simple obligation « je te laisse y aller« , il faut savoir qu’en théorie c’est une proposition qui peut être refusée par l’équipier (on se garde quand même de le lui dire, faut pas déconner). Mais quand ça fait 4 jours que t’as été embauché, tu te vois mal dire non à ton patron…

C’est sur cette base qu’on en arrive à ce que m’a amené à vous écrire aujourd’hui. Planifié de 12h15 à 14h15, je me rends au travail avec en tête le discours de l’adjoint de la veille : « C’est mieux qu’au début, mais comprends moi, moi j’ai des patrons, je dois être rentable, tu dois aller plus vite, viser toujours plus, comme ça moi je sais que j’ai plus à me soucier de toi« . Très bien, je joue le jeu, je commence mon service, c’est le rush du midi, le monde afflue. A peine 10 minutes après que je me sois placé en caisse arrivait déjà les premières remarques. « Ok… Tu bosses. Laisse couler… » Je continue, le rush s’écoule, je regarde l’heure : 12h40.
 » Tu veux y aller ?
– Non mais ça fait 30 min que je suis là, c’est pas possible.
– On est vraiment trop là.
*Je prends et sers une commande en cours*
– Je te laisse y aller. »
Planifié 2h, réduit à 30 minutes de service, dingue hein ? Mais le pire dans tout ça, c’est que c’est encore plus vicieux qu’on ne le pense. Tout est fait dans l’optique de maximisation des profits : le boulot est rudimentaire (au fond ce n’est qu’une routine à instaurer), n’importe qui est apte à le faire. Pourquoi embaucher des jeunes (étudiants) ? Ils ont de l’énergie, sont plutôt agréables à regarder, leurs emplois du temps sont adaptés et ils sont impressionnables. Pourquoi les impressionner ? Parce qu’ils sont nouveaux, donc moins expérimentés et moins rentables. La position nouvelle (et souvent première) d’employé est délicate : soucis d’intégration, appréhension de la direction, peur éventuelle face à la tâche à accomplir… Tout cela forme un climat propice à l’intimidation, au rabaissement psychologique. L’équipier est conforté dans l’idée qu’il n’est pas à la hauteur. Non content d’être une pratique humainement abjecte à elle seule, elle l’est d’autant plus qu’elle n’a comme but seulement de conditionner l’équipier qui se retrouve devant deux options : se battre pour atteindre l’objectif fixé par le patron (si toute fois l’objectif est atteignable…) soit accepter sa condition d’élément non productif, terrain au combien propice à l’acceptation de la pratique décrite plus haut :  » Je peux pas fournir le travail.. Bon bah je vais pas gêner… Et puis de toute façon j’en peux plus de me faire critiquer toute les 5 sec… »

Ça c’était pour l’aspect psychologique, mais revenons-en à l’aspect financier, beaucoup plus parlant. En plein rush de midi, en 30 min de travail, j’ai du servir une quinzaine de commandes. Pour ce temps de travail, je suis payé la moitié d’un SMIC horaire soit 3,735€. Il m’a été impossible de trouver combien l’enseigne fait de profit sur un menu type, mais avec 15 commandes, je suis persuadé que mes 3,735€ pèsent pas lourd. Pour vous dire, prenant le métro, je dépense 2,08€ pour aller travailler. Au final le service d’aujourd’hui m’a rapporté 1,655€ pour 3h de mobilisation de mon temps (trajets + service). Alors on peut y voir là une magnifique optimisation du budget et des ressources humaines de la part de la chaîne de restauration, moi personnellement j’appelle ça de l’exploitation.

Alors là c’est sûr, c’est « juste un étudiant qui n’a pas ses sous-sous« , mais je suis un privilégié. Oui j’avais besoin d’argent, mais je n’étais pas dans la nécessité, mes parents me fournissant un toit et de quoi manger. Sauf que bon nombre d’étudiants sont dans cette nécessité d’avoir un emploi pour financer leurs études, et leur faible « expérience » et leur manque de diplômes les rendent particulièrement vulnérables face à ses entreprises qui embauchent à tour de bras et sans qualification. Mais dans ce « restaurant », il y a aussi des personnes plus âgées, qui y sont en contrat de 35 heures, ce qui ne leur garantie pas pour autant des conditions de travail plus acceptables : pléthore d’heures supplémentaires jamais payées, compétition malsaine entre chaque employé pour savoir à qui va être attribué le prochain bonus… Et quel terrible constat qui sort de leurs bouches, acceptant de ne connaître rien d’autre que cela durant les 30 prochaines années car déjà heureux de pouvoir faire vivre leur famille…

Non.

J’estime que de s’escrimer à dégager un SMIC pour vivre dans des conditions psychologiques et intellectuelles (oui, travail ne veut pas dire aliénation et intellectuel n’est pas forcément synonyme de prise de tête) abominables et édictée par une poignée qui ne visent qu’à faire toujours plus de profit qu’en importe les moyens, c’est juste inacceptable. Et ce n’est pas un comportement propre à cette chaîne, c’est toute notre économie qui suit cette tendance. Économie qui nous fait accepter l’inacceptable sous prétexte que l’on ne peut s’y soustraire, « qu’il faut bien bouffer ». Mais j’aimerais toutefois rappeler que l’économie moderne et le capitalisme n’ont pas toujours été présent et qu’ils sont avant tout des constructions humaines et non pas des lois naturelles. Hors il n’appartient qu’à nous de penser, d’oser ré-inventer les concepts que l’on veut appliquer à notre monde.

Donc j’ose, aujourd’hui, comme d’autres avant moi et heureusement d’autres après ça. Pourquoi ne pas s’affranchir du travail ? Dans un monde où l’on sait les ressources limitées et la technologie toujours plus poussées, pourquoi ne pas robotiser et automatiser un maximum de chose ? Plus de gaspillage, un contrôle et une qualité accrue, le facteur humain n’est plus à gérer, la pression de rentabilité n’a plus à être exercée sur des personnes, on arrête l’exploitation de l’homme par l’homme. Et je vous vois venir : « mais et le revenu alors ? Comment on fait si on a plus de travail ? Comment on vit ? Tu y a pensé à ça, le marxiste énervé ? ». Mais pourquoi systématiquement rattacher le revenu au travail salarial ? Pourquoi ne pourrait-on pas avoir de revenu sans travailler ? Penser un revenu minimum pour tous permettant de se loger et de manger serait vraiment si mauvais ? Que ceux qui pensent le travail et le salaire comme devant être la résultante d’un mérite acquis par le labeur au travail, je leur laisse tout le soin d’exercer une activité lucrative qui leur garantira cette satisfaction, mais pourquoi considérer comme mieux le fait d’avoir plus quand l’autre a moins ? Si le revenu garantit de quoi vivre, n’est-ce pas une opportunité pour ceux qui veulent s’en contenter de pouvoir consacrer leur temps à des études, à de l’art, à une passion ? A quelque chose qui leur plait, tout simplement ? Pourquoi penser l’accomplissement seulement par le travail ? C’est terriblement réducteur… (Et bien utile dans notre contexte économique…)

Évidemment, je ne suis pas le premier à penser à tout ça, loin de là. Et même si je suis persuadé que ces idées représentent pleins de difficultés quand à l’application des celles-ci dans notre société actuelle, il reste à mon sens essentiel de continuer de les produire afin de ne jamais cesser de remettre en question l’état du monde dans lequel on vit et d’essayer, à terme, de le changer.

8 thoughts on “Quand le fast-food et ses tares mène à penser à un revenu pour tous, sans travail.

  1. J’ai connu exactement la même expérience que toi, dans plusieurs enseignes de restauration où tu n’es juste qu’une « machine » dans une société de consommation. Je suis entièrement de ton avis. Comme tu dis, tout le peu d’argent que tu gagnes, tu le dépenses en transport pour justement faire ce travail: un cercle vicieux ! Il y a tellement de choses qu’on pourrait débattre à ce sujet :

  2. Entièrement d’accord avec tes propos. J’ai eu la chance de ne pas avoir besoin de travailler pour payer mes études, mais je les faisaient en alternance, donc ca revient au même si ce n’est que je n’étais pas dans la restauration. De ce côté je n’ai vraiment pas à me plaindre, boite super, chef géniale… 3 ans de purs bonheurs! puis j’ai été diplômée… et embauchée par un patron mysogyne, raciste, tyrannique… bref du bonheur à l’état brut!
    Je me suis battue pour pouvoir faire passer des entretiens de stage à des jeunes de couleurs, parce qu’à peine ils arrivaient, mon patron me demander en douce de les reconduire à l’entrée… ahahaha… comment dire, non… c’est arrivé 2 fois, les seules fois où j’ai osé me rebeller ouvertement… évidemment vu que je n’tais absolument pas décisionnaire dans l’embauche, au final ces 2 jeunes n’ont jamais été pris. J’en ai une tonne d’anecdote sur ce type qui m’a fait detester les petits directeurs, ces petits chefs à l’affût du pouvoir qu’ils n’auront jamais parce qu’ils ne sont rien…
    Aujourd’hui 10 an après, je travaille à mon compte, j’essaye de m’en sortir financièrement mais au moins je suis HEUREUSE!
    Mais oui, si demain le revenu universel existait, mon mari pourrait arrêter de travailler dans une fonction publique qui oublie sa fonction première et de soigner ses propres fonctionnaires… autre sujet certes, mais là aussi il y a des dégats…
    Voilà gros bisous à tous ceux qui valent mieux que ça!

  3. Bonjour à toutes et à tous.

    Tout à fait d’accord concernant un revenu minimum universel, cela me semble une évidence. Déjà quand j’avais 12 ans, et que j’entendais dans des discussions de famille qu’il fallait faire des économies, que la santé coutait cher… j’émettais dans des discussions une idée qui me semblait basique : pourquoi s’emmerder avec des budgets à la mort-moi-le-noeud, alors qu’il n’y avait qu’à faire marcher la planche à billet pour assurer des services de base. Un hôpital a besoin de X Millions, on crédite son compte en créant l’argent nécessaire dans le même temps, d’autant et basta !

    Le pire, c’est que depuis 2008, au moins, c’est ce qu’on fait dans le secteur financier. Elle est belle l’égalité ! Et cela ne choque personne. On fait semblant de se raccrocher à des miettes d’emplois (misérables) alors qu’il y a de plus en plus de gens sur le carreau et une croissance structurelle qui décline depuis plus de 6 décennies… Et la robotisation accélant le phénomène en détruisant plus « d’emplois » qu’il n’en créé.
    L’avenir n’est pas au « plein-emploi », il est au « plein-chômage » !

    Je ne comprend même pas les gens qui font comme si tout allait bien, font des crédits immobiliers sur 30 ans voués à faire défaut un jour où l’autre, que tout se terminera bien ; qui continuent de faire des gosses en n’ayant rien à leur offrir, si ce n’est une moralité du XIXème siècle à 2 balles, reliftée pour la circonstance : valeur « travail » alors que celui-ci est de plus en plus sous payé, « quand on veut, on peut »… et autres conneries de ce genre.

    Pauvre de nous…

  4. Un témoignage qui allie expérience et analyse : peut être n’est vous pas philosophe mais citoyen certainement.
    Ce sont des idées à contre-courant ; qui peuvent devenir des réalités si elles sont incarnés. Merci bien !

  5. Tout à fait d’accord, si l’on veut durablement changer les choses des bases de l’économie (mais aussi notre comportement) est à revoir mais est-il possible à l’échelle d’un pays seulement? La mondialisation a changé bien des choses alors pourquoi rester sur un système qui peut et qui doit être remis en cause.

  6. Je rejoins les avis des commentaires ci-dessus, et je suis mille fois d’accord avec ce qui est évoqué dans ce témoignage. Pour ma part, le salaire à vie selon le schéma de Bernard Friot (reseau-salariat.info) me semble le plus réaliste et équitable sur le plan du financement et du fonctionnement.

    Cependant il va falloir être très vigilant conernant cette idée car elle devient à la mode et l’on sait à quel point le néo-libéralisme est très fort pour tout récupérer et user continuellement des outils contre-révolutionnaires pour faire tomber à plat des concepts qui le menacent. Déjà des élus de tous bords évoquent le revenu garanti comme une solution à la crise, au chômage, à la croissance, etc. Mais le danger est qu’ils finissent par le mettre en place pour de mauvaises raisons, c’est à dire non pas pour affranchir les citoyens du travail salarié, mais pour affranchir les patrons du versement des salaires. Autrement dit pour instaurer le travail gratuit comme une règle.

    Les différentes manières d’instaurer ce salaire à vie peuvent nous être pleinement profitables ou au contraire au final ne servir, encore une fois, que des intérêts privés. C’est à nous de prendre la peine d’être curieux et de nous pencher sérieusement sur les différents aspects techniques de ce nouveau modèle de société pour bien cerner et retenir ceux qui servent l’intérêt général.

  7. Oui ce serait une bonne chose, nous serions libre de faire des choses qui nous plaisent vraiment sans subir la pression de supérieur…

    Pour ma part j’ai toujours voulu écrire des livres, cultiver un jardin, faire du bénévolat… le revenue universel ne signifie pas que les gens vont rester là à ne rien faire, au contraire on à toujours besoin de s’occuper seulement on à le droit de s’arrêter pour aller au toilette si on le souhaite, s’arrêter si on ne se sent pas bien, s’arrêter si on veut passer à une autre activité…

    Ce système merdique ou on fait croire aux gens qu’ils sont libres alors qu’ils sont des esclaves est vraiment répugnant… tu est libre mais du lundi au samedi tu doit te rendre sur le même lieu pour y faire les mêmes choses, tu est libre et tu court rejoindre ton entreprise ou t’attend un casse pied qui va te lancer des piques et te rabaisser toute la journée « c’est drôle tu n’a pas envie d’y aller, tu est libre mais tu doit y aller lol »
    Les gens désagréable avec toi, dans une société libre, tu ne t’en approche plus mais ici tu est contraint de rester auprès d’eux, c’est beau la liberté…

    Est lorsque tu est au chômage, tu pourrait bien faire des activités qui te plaisent comme donner de ton temps libre à des associations… mais tu n’a pas la tête à ça, ni à écrire, ni à faire quoi que ce soit car dans ton esprit il y’a toujours la même chose qui résonne « tu doit trouver un travail pour assurer ta survie… »
    Et si l’ambiance est malsaine, tu est à peine sortie du chômage que tu donnerait tout pour fuir le milieu dans lequel tu vient de tomber….
    D’ailleurs tu ne choisit plus ton métier, si celui-ci est hors d’atteinte, tout le monde veut t’envoyer ailleurs « faut prendre ce qu’il y’a… » faire une chose qui ne nous intéresse pas mais ou on est obliger de l’effectuer, c’est bien de l’esclavage. Certes tu peut décider d’y aller ou non mais tu n’a pas trop le choix, car tu doit vivre avec ce système merdique est l’argent qui gravite autour…

    Il serait formidable d’être libre est d’effectuer des travaux, d’aider les autres… et de vivre sans se faire insulter, démoraliser, rabaisser, exploités… et de pouvoir écouter son corps « besoin de boire un verre d’eau, d’aller au toilette etc » sans se justifier devant un autre sous prétexte que l’on perd une minute de travail…. le temps c’est de l’argent… et quand je voit qu’au Usa, certains en viennent à devoir mettre des couches… mais on va ou ? Le jour ou on veut me faire mettre ça, c’est pas la peine, je quitte l’entreprise en question, plutôt crever que de perdre sa dignité…

    Ce monde devient de plus en plus insensé c’est incroyable et terrifiant…chaque année je leur dire « bonne année, bonne santé… a quoi bon, la nouvelle année sera plus noire que la précédente pour les citoyens lambda… » et d’années en années je constate effectivement que c’est de pire en pire…

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