Mes deux pires expériences salariales : caissière et équipière en restauration rapide

Je viens apporter ma petite expérience qui, malgré le fait qu’elle ne m’a pas atteinte personnellement sur la durée, m’a fait prendre conscience des abus et dégâts que l’on peut endurer pour juste tenter de payer son loyer à la fin du mois et manger des pâtes tous les jours.

J’ai exercé tout un tas de petits boulots étudiants et réalisé au travers de ces activités tout un tas des tâches ingrates que beaucoup ont à subir tous les jours.

Mais pour moi, ce n’est pas la nature de la tâche qui était la pire : j’aurais pu tout faire si je n’avais pas eu la claire sensation d’être abusée, exploitée, déshumanisée.

Mes deux « pires » expériences salariales ont été le travail d’équipière dans une grande chaîne de fast-food, et le job d’été en tant qu’hôtesse de caisse dans une grande-surface française.

Je vais raconter quelques anecdotes qui reflètent un malaise global et une très mauvaise gestion dans ce genre de milieu.

-La fois où j’ai été convoquée en entretien d’embauche dans un supermarché. La recruteuse est en retard, elle n’a même pas l’air au courant du fait qu’elle est sensée me recevoir. L’entretien se passe bien, elle me complimente mais m’annonce à la fin qu’il n’y a aucun poste libre. Une bonne perte de temps et la sensation de n’être qu’un chiffre venu renflouer des quotas.

-Quand j’ai été embauchée comme caissière chez le concurrent, en CDD.

Déjà, on m’annonce à l’entretien que je bosserais tous les dimanche mais sans majoration de salaire « parce qu’on a peu de moyens ». Tu parles, j’ai bien vu la grosse voiture toute brillante du patron en arrivant mais comme j’ai vraiment besoin de ce boulot, je ne bronche pas.

On me dit également que c’est une franchise petite, familiale, et que, contrairement aux autres grandes surfaces, on ne met aucune pression de chiffre et de rapidité sur le dos des hôtesses de caisse.

Dès le premier jour de boulot, j’ai constaté que les caissières font toutes, chaque jour, des heures supplémentaires forcées, non rémunérées, non comptabilisées.

En effet, on est sensées commencer à travailler tous les jours au moins un quart d’heure avant l’heure prévue parce qu’il faut compter la caisse, vérifier que tout est en ordre et parer aux imprévus pour que tout soit fonctionnel lors de l’arrivée des clients.

Le soir rebelote d’heures sup gratuites : le magasin ferme l’arrivée des clients au moment où on est sensées avoir fini le boulot (donc on n’est plus payées à partir de ce moment-là), ce qui est totalement illogique puisqu’il reste toujours des clients dans les rayons, et qu’il s’écoule généralement un bon quart d’heure entre la fermeture du magasin et la sortie des derniers clients.

Mais vient s’ajouter à cela le fait que toutes les caissières doivent compter intégralement leur fond de caisse pour vérifier les erreurs, comptabiliser tout l’argent amassé, répertorier chaque bon, chèque, sortir toutes les notes CB, donner tout ça au manager pour qu’il le range dans le coffre et ensuite procéder au nettoyage de la caisse.

Quand il s’avère qu’il y a une erreur, même minime, on doit tout recompter.

Évidemment, quand on est débutant, c’est encore plus long surtout quand, comme c’était mon cas, le répertoire de l’ordinateur de caisse est mal fait et qu’il est impossible quand on débute de savoir comment comptabiliser chaque chose. On ne peut pas deviner.

Quand on débute et/ou quand on a fait une erreur (de comptage ou de caisse) on doit donc rester beaucoup plus longtemps que les autres, dans la nuit, seule avec le manager dans le dos qui met la pression et critique chaque geste puisque «C ‘est de ta faute si je rentrerais chez moi avec une heure de retard ». Puisque oui, lui non plus n’est pas payé, et c’est encore pire pour lui car il est censé arriver le premier chaque matin et toujours repartir le dernier.

Les caissières n’ont pas le choix ce sont des tâches qui font partie de leur travail mais qui ne sont pas rémunérées puisque en dehors du temps de travail.

-Parlons maintenant de cette pression du chiffre, qu’on m’avait annoncé ne jamais pratiquer dans ce magasin.

Le premier jour, j’ai été formée en une heure, j’entends par là juste le fait de rester derrière une caissière pendant qu’elle fait son boulot, suivre tous ses gestes sans explication, essayer de comprendre ce qu’elle faisait, comment ça marche, et apprendre des centaines de codes et de formules par cœur puisque les promos et pas mal de produits ne passent tout simplement pas correctement dans l’ordinateur de caisse.

Au bout d’une heure donc, on me laisse travailler seule et l’autre caissière se met derrière moi pour me surveiller. Évidemment, j’ai fait des erreurs, ça n’aurait simplement pas été humain de ne pas en faire. Comment tout faire correctement en étant ignorante de plus de la moitié des choses et nombreux détails ?

Toujours est-il qu’en fin de matinée, j’ai été convoquée par une autre manager dans son bureau, qui m’informe qu’aucune erreur ne peux passer, qu’ils ne peuvent pas se le permettre, et que si je n’effectue pas parfaitement le boulot pendant toute la journée, ils mettront fin à ma période d’essai pour me remplacer par une autre candidate qui est sur liste d’attente est qui a déjà travaillé chez eux.

Ils m’ont finalement gardée, mais ils ont aussi embauchée l’autre candidate, qui, le jour où je lui en ai parlé, m’a informée qu’elle n’était absolument pas sur liste d’attente, ils lui avaient confirmé avant moi qu’elle était embauchée. En bref, ce n’était qu’un de leurs nombreux moyens de pression pour transformer les employés en robots.

Deux semaines après, et alors que je commençais à bien maîtriser mon travail, mon chef de caisse profite de notre pause pour faire semblant de venir se détendre avec nous (le côté famille, tout ça..). Sur le coup je trouve ça sympa de sa part de discuter sans cette relation de subordination, surtout qu’on doit avoir presque le même âge. Mais tout à coup il se met à comparer nos résultats et notre rapidité en caisse. Il m’annonce que « La moyenne du nombre d’articles passés à la minute c’est de 30 pour une caissière expérimentée, toi tu n’en est qu’à 20, il faut que tu te bouges. ».

-En caisse, il fallait sourire tout le temps, même quand on bossait 10 heures dans la journée. J’avais mal aux joues, mais le chef d’équipe n’était jamais loin, il guettait. Les mêmes paroles répétées des milliers de fois de suite, le bonjour, le sourire, la carte fidélité, la bonne journée, et si on omet quoique ce soit on se fait pourrir pendant les semaines à venir.

-Une collègue caissière avait clairement demandé à avoir ses mercredi de libre pour s’occuper de ses enfants. Elle n’avait pas les moyens de faire garder. Une fois sur deux, cette demande n’était pas respectée.

-Une autre collègue s’est fait asperger par une bouteille de vin mal fermée lors du passage en caisse. Elle n’a pas eu le droit d’aller aux toilettes, ni de se changer. Elle est restée trois heures à sentir l’alcool, les vêtements et les mains tâchées, collants.

J’ai aussi travaillé dans une chaîne de fast-food connue le temps d’un CDD. Et là j’ai eu l’impression d’être retournée dans une ambiance de collège : il y avait le patron, ses potes, ses préférés, les anciens, qui choisissaient la plupart du temps de glander dans son bureau à discuter ou de terroriser les nouveaux. J’entends par là les moqueries répétées, les reproches pour tout et rien, les sales coups, les messes basses.

-Quand tu es une fille qui débarque dans ce milieu-là, tu es aussi sûre de te faire draguer lourdement toute la journée par ces « anciens ».

Un jour, un équipier (copain du patron) m’a enfermée dans une chambre froide que j’étais en train de nettoyer. Dans le noir, dans le silence et le froid, sans veste, à me demander quand est-ce qu’il aura la pitié de revenir m’ouvrir et à essayer de continuer ma tâche malgré tout parce que j’étais sensée vider, nettoyer du sol au plafond et re-remplir deux chambres froides en 45 minutes, ce qui était déjà une source de stress intense qui me faisait négliger mes blessures, mes doigts que je ne sentais plus à cause du froid (je suis atteinte du syndrome de Raynaud).

Quand il a enfin daigné m’ouvrir, cet équipier a éclaté d’un rire bien gras et tonitruant qui m’a donné sérieusement envie de le tuer.

J’ai tenté d’aller en parler au manager, mais il ne m’a absolument pas écoutée, c’est lui qui parlait. Il m’a crié dessus pour que je finisse le boulot et que je retourne vite en caisse, sans me laver les mains. C’est comme ça : eux parlent, donnent les ordres, toi tu exécutes.

Quelques autres anecdotes quotidiennes : les heures supp’ qu’on exigeait de moi (on était en sous-effectif mais visiblement le patron ne s’en souciait pas), le fait qu’on ne pouvait partir qu’une fois le nettoyage fini en pleine nuit, les larmes de ma manager complètement dépassée par le rythme infernal, la pression, le fait de toujours devoir travailler sans gants, quelque soit la tâche, le fait que quoiqu’on fasse, on se fait engueuler, puisque c’est jamais assez bien, puisque l’objectif de productivité est sans cesse repoussé plus loin..

-Moi et les autres « nouveaux », on était assignés au « lobby » (nettoyage de la salle) plusieurs fois par semaine. Jamais je n’ai vu un « ancien », ou un copain du patron le faire.

A moi les poubelles, la crasse, les chiottes, et les clients qui exigent au manager que tu viennes laver sous leurs pieds les sodas qu’ils se plaisent à renverser (je précise que dans ce resto les boissons sont à volonté..). La cliente qui me reproche de ne pas lui avoir à la sortie des toilettes alors que ce n’est pas mon boulot ,que je suis empêtrée dans mes seaux, balais et serpillières, et que j’ai les mains prises.

Les sacs poubelle à faire rentrer dans le compacteur qui plantait tout le temps et que j’étais sensée réparer, coûte que coûte, alors que ça demandait l’intervention d’un mécanicien. Les sacs poubelle remplis de vieille farine et de détritus, très lourds, que je me devais de hisser dans une énorme poubelle déjà pleine, le sac troué qui me faisait prendre une bonne douche de détritus, et tout à coup on me demandait d’aller servir les clients en caisse, l’uniforme plein de farine et de crasse, on me glissait que je ne devais pas prendre le temps de me laver les mains, alors je servais les clients et touchais leur nourriture avec mes doigts sales. A vrai dire, on ne pouvait jamais se laver les mains alors qu’on était sensés le faire toutes les 10 minutes. On n’avait pas le temps, on ne pouvait tout simplement pas se permettre de quitter notre poste, de perdre une précieuse minute et de ne plus tenir le rythme infernal de production. On ne respectais cette obligation que quand le restau était contrôlé.

-Le soir, on pouvait récupérer les sandwiches invendus. Je l’ai fait au début, parce que de toutes façons il était deux heures du mat, que j’avais la dalle et rien à manger chez moi. Mais quand j’ai compris à quel point cette bouffe est sale, vu les conditions dans lesquelles on la produisait, j’ai arrêté. La plupart de mes collègues emportaient un maximum de nourriture, pour remplir leur frigo pendant des semaines de cette bouffe sale mais gratuite, parce qu’ils n’avaient rien d’autre pour nourrir leur famille.

J’ai commencé à voir de plus en plus souvent un homme, L., qui arpentait les cuisines du restau, qui nous observait. Il s’agissait en fait du prochain patron, L., venant remplacer J., qui lui, s’en allait continuer son boulot dans une autre ville. Quand mon CDD s’est terminé, J. m’a convoquée dans son bureau et m’a annoncé ce remplacement. Il m’a dit qu’il était satisfait de mon boulot, qu’il me prolongeait en CDI mais que si je restais ici avec L., ce dernier allait me virer parce qu’il voulait embaucher des gens qu’il connaissait. Mais que comme J. m’aimait bien, que j’étais efficace, il voulait m’embaucher dans son nouveau restau, dans une autre ville. Sauf que me rendre tous les jours dans cette autre ville m’aurait fait perdre de l’argent.. J’ai vraiment ressenti qu’il voulait m’aider mais cette pitié reflétait totalement le fait qu’on était considérés comme des moins que rien.

J’ai donc choisi de ne pas prolonger ce CDD, parce que de toutes façons, je n’avais aucune envie de côtoyer ce nouveau patron. De nombreux collègues ont été effectivement virés, sauf qu’ils n’ont pas tous eu, comme moi, la chance de trouver un autre boulot juste après. La plupart étaient des étudiants qui galéraient déjà bien et étaient surmenés d’accumuler ce boulot et leurs études.

C’est là que je me suis rendue compte que nous ne sommes que des pions, des serviettes jetables et que le meilleur moyen de se sentir bien dans un boulot, c’est de lécher les bottes, faire ami-ami avec le patron et surtout bien rabaisser les autres.

#Onvautmieuxqueça

*source de l’image d’entête : flickr

One thought on “Mes deux pires expériences salariales : caissière et équipière en restauration rapide

  1. Les fast-foods, …je me suis retenue de le dire avant mais décidément, …les gens qui continuent à aller manger chez mac d. ou Q. …ne rendent pas service à la société. C’est comme quand on prend Ryanair pour voyager. Ryanair oblige ses employés à payer leur formation et leurs uniformes. Ryanair ne paie ses employés que pendant les heures de vol. C’est comme pour les caissières. Le travail effectué en amont et après est GRATIS.

    mac d. : Je les haïssais alors que je n’y avais quasiment jamais mis les pieds (pas habituée à ça par mes parents), Pour y avoir bossé pendant mes études, je me souviens aussi de la sensation de CRASSE…et d’être tout le temps au lobby avec un autre nouveau. Et d’être stressée, mal à l’aise tout le temps.
    Je ne sais plus c’est à la fin de mon premier été là-bas ou si c’est à la fin de ma deuxième expérience, à contrecoeur, chez eux qu’une équipière m’a dit, à 1h du matin facile, puisqu’on se tapait une fermeture : « ah zut on a pas préparé la surprise pour toi ». Je me souviens que cette fille était une c….. Mais je me demandais de quoi elle parlait cette c…. méprisante. Elle a fini par m’avouer, n’en pouvant plus visiblement, que la surprise, c’était de verser sur la tête de celui/celle qui quittait la boite un seau rempli d’un tas de merdes plus ou moins liquides résultant du nettoyage du sol. Je me suis dit qu’elle plaisantait…mais non, c’était pour de vrai et elle trouvait ça vraiment dommage que je n’ai pas ma « surprise » de départ.

    Lors de ce deuxième passage chez mac d. d’ailleurs, vers la fin, HEUREUSEMENT, un des managers est revenu de vacances. J’ai constaté avec effroi que c’était l’ex petit ami d’une copine à moi. Elle nous avait avoué en larmes qu’il l’avait…violée, quelques mois auparavant. Rien que ça… j’étais très soulagée de ne pas rester car si j’avais eu à côtoyer cette ordure, j’aurais sans doute fini par le frapper.

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