Je ne suis qu’un paillasson humain au bord de la crise de nerf.

J’aimerai raconter ici mon expérience, deux de mes expériences professionnelles, qui m’ont laissée un souvenir amer et honteux : un mélange de « c’est injuste ce qui s’est passé » et de « c’est ma faute, j’aurai dû dire non ».
C’était un travail d’animatrice dans un centre de vacances pour adultes handicapés mentaux.
Que le titre (officiel) ne vous trompe pas : on n’était pas embauché uniquement pour animer, c’était même la minorité de ce qu’on nous demandait. On devait aussi s’assurer de l’hygiène des locaux (normes MDPH : après chaque douche récurer la cabine, après chaque repas laver par terre, balayer toutes les chambres tous les jours, etc…), de l’hygiène des vacanciers (pas de toilette complète, mais une aide à la toilette pour certains, et vérifier qu’ils changeaient correctement de vêtements et sous-vêtements), laver leurs vêtements, faire les courses et cuisiner les repas, donner les médicaments (à partir de piluliers donnés déjà remplis par les centres). Parmi les animateurs, un(e) responsable, qui assure sa part dans les tâches précédentes et en plus gère le budget (une somme globale est allouée pour la nourriture, les sorties et tout ce qui peut sembler nécessaire) et organise les sorties. On aidait aussi les vacanciers à gérer leur argent de poche pour ceux qui en avait et à appeler/écrire à leurs familles. Pendant les sorties, on conduisait tout le monde bien sûr, on veillait à ce que tout le monde suive, mette sa casquette et sa crème solaire, boive, ne se blesse pas… Le tout dans un gite plus ou moins adapté aux grands groupes, mais qui en aucun cas n’est dédié spécialement à ce genre de public. Il est loué pour les trois semaines que dureront les vacances, et bien sûr les animateurs restent sur place en permanence. Le CDD de trois semaines est payé 640euros, logé et nourri. On nous informe que la loi impose un repos d’un jour par semaine, mais que pour des raisons évidentes d’organisation il faudra qu’on prenne deux demi-journées, uniquement des matinées. Mais après tout, ça ne dure que trois semaines, et on est jeunes, on se reposera après.
Voilà. Ça, c’est les conditions de base, que j’ai acceptées. Ce n’était déjà pas glorieux. Mais je cherchais un job étudiant, j’allais entamer mon M1 de psychologie et j’étais contente de pouvoir travailler avec ce public, ça me faisait une première expérience. Et ça montrerait, plus tard, que je n’avais pas peur de bosser dur.
Mon premier séjour ne s’est pas très bien passé. C’était physiquement dur, on avait beaucoup à faire très vite, on était sur le pont de 6h à 23h (et notre responsable faisait les comptes ensuite, de 23h à minuit…). Il n’y avait pas vraiment de pause : que ce soit pendant les sorties, pendant les repas, pendant les moments détentes devant la télé, on était là avant tout pour les vacanciers. Ils étaient 15 pour 2 animatrices et la responsable, et il y avait toujours quelque chose à faire : empêcher une dispute, aller chercher un objet, expliquer ce qu’on allait faire, lire une lettre, changer de chaîne… Lancer des conversations, valoriser les uns et les autres, éviter qu’ils ne s’ennuient en proposant des jeux, leur faire raconter des histoires ou leur en lire, mettre la musique et faire danser tout le monde, c’était la partie animation de notre travail, et c’était vraiment la partie la plus agréable. Surtout qu’ils étaient vraiment géniaux, nos vacanciers. Adorables, drôles, serviables, gentils, c’est grâce à eux que j’ai pu passer des bons moments durant ce séjour.
Mais c’était en non-stop. On ne s’assoit que si tout le monde est assis, servi, occupé, et n’a besoin de rien. On vérifie si on a bien pensé à tout pour tout le monde, tout en continuant à discuter, à être disponible pour ceux qui le réclament, à mettre des priorités entre les demandes, tout le temps, tout le temps. Et en restant dans la joie et la bonne humeur. Je n’ai jamais autant jalousé les pauses-clopes que s’octroyaient les autres membres (dehors, dans le silence, un quart d’heure complet… le bonheur. Et enfin assise, sur le trottoir, peu importe, mais assise). Je n’ai jamais osé réclamer l’équivalent.
La demi-journée de repos était ratiboisée au maximum puisqu’on restait dans le gîte, à manger avec les autres, et qu’on continuait donc à être sollicitées de tous les cotés… Du coup j’ai pris l’habitude, puisque c’était l’été et qu’il faisait beau, de partir avec un bouquin et de marcher à travers champs jusqu’à m’installer dans un coin isolé, pour être tranquille. Ce qui m’a été reproché, bien sûr. Parce que les autres, eux, étaient « solidaires » – c’est à dire que l’autre animatrice et la responsable continuaient toutes les deux à aider les vacanciers qui frappaient à leur porte pour leur demander quoi que ce soit pendant leur temps de repos.
La responsable était tyrannique avec nous, nous rabrouait sans arrêt pour un rien. On finissait par se coordonner, avec l’autre animatrice, pour être au même moment de corvée de lessive, histoire de discuter un peu. Ce que la responsable nous reprochait. Elle ne supportait pas qu’on puisse avoir des moments de convivialité, comme si ça montrait qu’on n’était pas 100% à notre tâche.
Mais au final, j’ai passé outre. Je savais que c’était très stressant pour elle, et elle se donnait beaucoup de mal pour que ce séjour se passe bien. Et d’ailleurs, elle a réussi à faire des choses très bien, que ce soit au niveau des sorties ou des animations ponctuelles, et les vacanciers ont vraiment passé un super séjour. C’est juste triste qu’elle se soit passé les nerfs sur nous, et qu’elle n’ait pas compris qu’une équipe qui peut se poser est une équipe plus efficace au quotidien. Elle se destinait à devenir directrice dans une institution pour adultes ou enfants handicapés mentaux, j’espère qu’aujourd’hui elle le sait…

Passons maintenant à mon deuxième séjour. C’est là que les choses deviennent marrantes.
J’avais gardé de la première fois un souvenir en demi-teinte. D’un coté, c’était exténuant, infantilisant et très mal payé. De l’autre, j’avais adoré travailler avec ce public, et je n’avais pas de travail pendant l’été. J’avais eu mon master de psychologie et, à part un CDD de trois mois, je n’avais fait que des jobs alimentaires depuis 2 ans. Au moins, ce travail-là était en lien avec mon métier, et je pourrais mettre en avant cette expérience. Je me suis dit que si la responsable du premier séjour était si stressée et avait dû porter tant de choses alors que nous étions toutes les trois totalement inexpérimentées, c’était sans doute la faute de la structure. Nous étions employées par une association qui avait seulement deux ans. En choisissant une association ayant vingt ans d’expérience et très bonne réputation – elle m’avait été recommandée par une prof de fac comme les meilleurs dans leur domaine – tout se passerait sans doute bien mieux. Quand à la fatigue… bah, j’étais jeune (quoique déjà moins ^^). Je me reposerais après.
Bref, je me suis dit que ça irait, et j’ai signé. En plus, on serait avec un groupe plus important (20 vacanciers), mais on serait trois animateurs et un responsable, et (luxe suprême) les repas seraient déjà tout préparés, il n’y aurait qu’à les réchauffer et laver les plats.
Puis on est parti, et les ennuis ont commencé.
Déjà, nous n’étions que deux à avoir déjà fait un séjour de ce type. L’autre était un homme d’une quarantaine d’année, plus âgé que notre groupe de vingtenaires, et il estimait que ça lui donnait l’autorité pour faire les choses à sa manière et ne rien écouter des autres. Y compris des instructions de notre responsable, qui tentait gentiment de lui expliquer son point de vue et de faire respecter, au minimum, les règles du séjour. Il se présentait comme partisan de l’organisation libre, où chacun fait les tâches comme elles se présentent, et assurait que ça fonctionnait très bien si tout le monde y mettait du sien. Il laissait les vacanciers remettre leurs vêtements sales parce que « chacun fait ce qu’il veut ». Il ne suivait aucun horaire et les vacanciers dont il avait la charge n’étaient jamais prêts à temps pour les sorties, ce qui décalait tout le monde ou annulait carrément la sortie. Le tout avec un sexisme assez flagrant : quoi qu’on lui dise, si on voulait que l’info passe, il fallait qu’elle soit répétée par l’unique autre homme du groupe. Y compris – et ça me rendais dingue – pour suivre les instructions de route d’un trajet que je connaissais. Je disais de prendre à droite, il continuait tout droit. Je pestais, j’indiquais une autre route pour rattraper, l’autre garçon répétais l’autre route, et il y allais. Comme si je n’existais pas.
Personnellement, ma plus grande bataille avec lui a été autour des médicaments, qui doivent être gardé sous clé (placard qui ferme à clé ou pièce qui ferme à clé). En théorie, la corvée de distribution de médicaments était attribuée à tout le monde à tour de rôle – les vacanciers en prenaient tous, et certains beaucoup, il fallait entre un quart d’heure et une demi heure pour la distribution, trois fois par jour. Mais comme c’était le bazar avec des piluliers de différents formats, sans noms, et que j’avais passé du temps dans les dossiers pour trouver ce qui était pour qui, c’était toujours moi qui m’y collait puisque moi « je m’y retrouvais ». Et surtout parce que j’imposais, si quelqu’un d’autre le faisait, de cocher sur une feuille avec tous les noms et les dates quand le médicament était pris, ce qui rajoutait du temps (oui, moi aussi je le faisais : on ne peut pas se fier à sa mémoire pour ce genre de boulot, et les risques sont trop grands ! On avait des épileptiques, des psychotiques, des hypertendus, une diabétique, des cardiaques… Pas de quoi être à l’aise quand on s’aperçoit qu’on a oublié de donner un médicament, donc. Surtout que les membres de l’association nous avaient bien dit : si il y a le moindre soucis médical, on appelle tout de suite le samu pour qu’ils aient une trace enregistrée comme quoi on a fait les choses correctement. Et si c’est à cause d’un médicament oublié, c’est pour notre pomme, y compris les poursuites de la famille. Aujourd’hui, je ne sais même pas si c’est vrai ou si c’était juste pour nous faire peur. Mais sur moi, ça a très bien marché).
Bref, je donnais les médicaments, gardés à clé dans le bureau où était l’unique téléphone fixe du gite, et cet animateur tenait à avoir la clé du bureau. Il y passait un temps fou, à faire appeler leur famille aux vacanciers, et sans doute à appeler lui-même (ou à faire la sieste, ou peu importe). Je devais à chaque fois le chercher et lui réclamer la clé, et la lui rendre tout de suite après avoir fini. Avec à chaque fois de charmantes remarques sur à quel point j’étais chiante avec ça.
La crise a fini d’éclater en fin de la première semaine. Notre responsable a appris la mort, brutale, de son père. Elle s’est complètement écroulée. Hors de question bien sûr de rester, et elle pris ses dispositions pour repartir le lendemain matin – un membre de l’association allait venir la chercher pour la conduire à la gare. Dans sa discussion avec l’association, on lui demande de recommander un nouveau responsable dans notre équipe, le temps qu’ils recrutent quelqu’un d’autre. Elle le fait et déconseille vivement de nommer le quarantenaire, dont elle décrit les nombreux comportements problématiques. En apprenant que ce ne sera pas lui le prochain responsable, il s’emporte, l’injurie violemment, nous insulte toutes tandis que nous tentons de la défendre, et part… avec la clé du bureau où sont stockés les médicaments.
Au final, l’autre garçon l’a suivi et a pu négocier pour au moins récupérer cette clé – au bout de trois heures. Il est une heure du matin quand il rentre. Pendant ce temps, nous avons fait de notre mieux pour calmer les résidents effrayés par les éclats de la dispute et consoler la responsable, violemment chamboulée.
Le travail continue après son départ. Notre nouvelle responsable arrive d’un autre groupe. Elle est sensée remettre les choses en ordre et calmer le conflit entre nous et le quarantenaire, qui est revenu travailler comme si de rien n’était, se contentant de nous snober ouvertement – et de donner aux résidents des instructions exactement inverses à celles qu’on leur donne, comme quoi il n’est pas si sourd.
La nouvelle responsable nous a été décrite comme « en troisième année de médecine, la tête sur les épaules, avec beaucoup d’assurance ». Promis, elle me déchargera de la corvée des médicaments, et surtout du stress qu’elle implique ! Elle nous avoue vite qu’elle est en première année. Mais peu importe. Elle sait ce qu’elle fait, et va tout réorganiser, puisque rien ne l’est pour l’instant. Par contre, il faut dorénavant organiser des veilles : à tour de rôle, quelqu’un doit faire une nuit blanche pour faire des rondes régulières et voir si tout va bien du coté des résidents. Elle est formelle sur ce point, et montre l’exemple en prenant la première nuit. Avec un animateur, quand même, pour montrer ce qu’il faut faire et mettre de l’ordre à deux dans l’organisation. La journée de repos sera prise après la nuit blanche, journée complète, et comme ma journée de repos a sauté avec tout ce bazar, c’est moi qui m’y colle.
(Là, tous ceux qui suivent crient à l’arnaque. Mais j’étais tellement bouleversée par tous ces conflits, j’avais tellement envie de me reposer sur quelqu’un de solide, que j’étais prête à tout croire. Je voulais faire confiance à cette fille, aveuglément, du moment qu’elle me rassurait et me disait quoi faire.)
Nous nous installons pour la nuit. Elle sort tous les papiers, les brasse un peu, me parle beaucoup, me fait la leçon sur tout ce que nous n’avons pas ou mal fait, se vante beaucoup, parle de l’autre séjour « beaucoup plus difficile » dans lequel il y a des personnes lourdement handicapées. Toutes les heures on fait la ronde. Elle me fait guetter des petits bruits indiquant un problème, une apnée du sommeil « dont il faut absolument parler au médecin ». Elle brasse ses papiers. Elle finit par « partager le travail » et me donne le budget à faire. Je lui dis que je ne sais pas comment m’y prendre, et que c’est justement parce que je déteste ça et que je sais que ça m’embrouille que j’ai refusé d’être responsable – à mon embauche et lorsque la première responsable est partie. Elle s’énerve, me fait une longue liste de tout ce qu’elle fait, me reproche de ne pas participer. Je lui demande de m’expliquer au moins ce qu’elle attend de moi : c’est très flou, dans ma tête, « faire les comptes ». Quelles sont les consignes officielles ? Que faire des factures ? Comment noter les choses ? Que faut-il détailler ou non ? « Rah, tu sais bien ! » sera ma seule réponse. Il est très tard dans la nuit et je n’ai aucune envie de lutter. Je bricole une tentative. Ça ne lui convient pas. Elle s’empare des factures et du cahier en soupirant, et me colle aux dossiers des résidents – je ne me souviens même plus de ce que j’étais sensée y faire, mais c’était une autre tâche inutile que l’ancienne responsable aurait soi-disant négligée. Quand aux fiches que j’ai mises en place pour gérer le quotidien, les médicaments, les douches, les lessives, les corvées de chacun et leur répartition équitable – tout ce que l’autre ne respectait jamais puisque, souvenez-vous, j’étais chiante – elle les trouve moches et peu pratiques. Il faut vraiment qu’elle s’occupe de tout, et va donc les refaire… dès qu’elle aura le temps. Alors qu’elle ne prend même pas le temps de dormir. Le dévouement absolu.
Au petit matin, les premiers vacanciers se lèvent, je commence à donner les médicaments (non, elle n’a pas le temps de s’en occuper, c’est le bazar et elle va tout organiser correctement… dès qu’elle aura le temps.), la responsable fait un ultime tour… et revient catastrophée : on a une épidémie de gastro ! C’est la fin du monde, nous allons tous mourir dans d’atroces souffrances !
Hors de question que j’aille me coucher : c’est une urgence, bon sang ! Il faut absolument qu’un médecin vienne ! Il n’y a pas internet au gite, et je galère à trouver les numéros sur l’unique smartphone du groupe – il n’y a pas beaucoup de réseau – puis j’appelle. SOS médecins a du mal à comprendre ce qu’on est : ils refusent de se déplacer dans une institution pour handicapés mentaux – on doit avoir notre propre médecin, assurent-ils – puis refusent de se déplacer dans une colonie de vacance. Bref ils ne viendront pas. Aucun médecin en ville ne répond à cette heure ci. Le SAMU n’envoie personne pour une simple gastro. La responsable m’envoie à l’hôpital du coin pour demander directement un médecin. Ce qui n’est pas plus mal, les autres sont en train de courir partout pour tout laver, amènent les petits déjeuners en chambre, calment de leur mieux les vacanciers qui s’ennuient et se plaignent – enfermés dans leurs chambres sans télé, pas étonnant… La responsable, elle, s’installe pour une tâche de la plus haute importance : couper les ongles de tous les vacanciers. Pour réduire la contamination.
A l’hôpital, je déroge de ma sacro-sainte mission pour m’acheter un croissant à la boutique. Je n’ai pas mangé depuis la veille. Mais je n’aurais pas osé arrêté de courir devant ma responsable pour quelque chose d’aussi trivial que manger, alors qu’on est en grave urgence sanitaire. A ce stade de l’histoire, entre le stress et le manque de sommeil, je ne suis qu’un paillasson humain au bord de la crise de nerf.
Ce qui me permet de convaincre un médecin de venir. Il est à moitié en cabinet et à moitié à l’hôpital, il est touché par notre problème et trouve grave que SOS médecin ne nous aient pas aidés. Et surtout, il voit dans quel état je suis. Victoire ! Je peux aller dormir ?
Ah bah non. A mon retour, on a une autre urgence sur les bras : le quarantenaire a tripoté une des vacancières sous la douche, sous prétexte de la laver. La responsable est dans tous ses états, et nous pas bien fiers : on a raté ça ? On a laissé faire quelque chose d’aussi grave ? On ne sait pas quoi faire, mais on reste là, autour d’elle, pendant qu’elle appelle les supérieurs, qui tentent de détricoter les faits. On discute à voix basse entre nous pour comprendre ce qui s’est passé, si quelqu’un l’a vu ou si c’est la vacancière qui a raconté les attouchements.
On en est encore là quand le médecin arrive. C’est moi qui l’accueille, et je vais le mener auprès des malades. Mais je ne sais pas qui est touché exactement, et j’ose déranger la responsable pour le savoir.
Ils sont deux, à avoir la gastro.
Ou plutôt, une a vomi, et l’autre a une petite diarrhée.
La voilà, la grande épidémie, l’urgence sanitaire absolue.
Et c’est à moi de l’annoncer au médecin, après lui avoir fait la grande scène du désespoir pour qu’il vienne alors qu’on était abandonnés de tous. Cette honte…
Il a été très gentil. Je crois qu’il me plaignait plus qu’autre chose. Il nous a même « couverts » auprès de nos chefs, en disant qu’on avait agit en prévention de l’épidémie, et en nous donnant de quoi faire face si elle se déclenchait tout de même. J’en aurai pleuré. J’ai pleuré. Mais plus tard, à l’écart. Surtout, surtout, ne pas flancher devant les autres. On était tous sur les nerfs, et il fallait rassurer les vacanciers, reprendre la vie quotidienne. Y compris pour la jeune fille qui avait peut-être été attouchée, qui ne comprenait pas pourquoi elle était le centre d’attention et qui angoissait de plus en plus. Son agresseur présumé restait simplement à l’écart. On l’ignorait autant qu’il nous ignorait – on ne savait pas quoi faire. Les chefs étaient alertés, ils allaient prendre une décision.
Retour à peu près à la normale, je m’éclipse – avec la très forte impression d’abandonner le navire, mais les autres animatrices me rassurent en me disant de me reposer. Je me lave la tête et je fais ma lessive – interdiction de faire sa lessive avec celle des vacanciers. Je mange (je pille des restes dans le frigo) et je vais enfin me coucher. Il est 19h.
19h30 : je suis réveillée par la responsable qui entre en trombe dans ma chambre : les chefs arrivent. Et les chambres ne sont pas nettoyées. On va avoir des ennuis… « on », c’est bien sûr nous, les animateurs. Elle elle n’est arrivée que la veille, elle ne craint rien, mais pour notre bien il faut quand même s’activer. Et encore aujourd’hui je ne comprends pas comment j’ai pu ne pas l’envoyer se faire voir. Pourquoi je me suis levée, habillée, et mise à passer le balai.
Au final, elle repartira dans son groupe d’origine. Le quarantenaire est viré, mais il n’y aura pas de plainte : il a aidé la jeune fille à se doucher, ce qui est interdit par le règlement de l’association (les femmes doivent laver les femmes, pour éviter justement ce genre de soupçons), mais rien n’indique qu’il l’ait attouchée, y compris dans le témoignage de la première concernée. En fait, la responsable a tellement monté toute l’affaire en épingle qu’il est impossible de trouver ce qui, en premier lieu, lui a fait croire qu’il y avait eu des attouchements. Au moment de rassembler ses affaires, elle éclate en sanglot, en disant qu’on est tous contre elle alors qu’elle a fait de son mieux. Il faut dire que les autres lui disent ouvertement à quel point ils sont ravis de la voir dégager. Je ne dis rien. Je ne veux pas être méchante, mais je lui en veux.
Une nouvelle animatrice arrive, qui veillera jusqu’à la fin du séjour à ne rien faire, se plaindre lorsqu’on lui demande quoi que ce soit, prendre sans concertation des pauses interminables où elle se plaindra longuement au téléphone de nous et du centre, en se moquant bien qu’on l’entende. Elle aussi, elle me trouve chiante, à toujours lui demander de faire des choses. C’est réciproque : je trouve chiant de repasser derrière elle, de surveiller ses vacanciers en plus des miens. Je râle et fais à sa place, trop bonne poire encore une fois. Y compris lorsqu’un vacancier se chie dessus et qu’il faut le laver : elle est sensée s’en occuper, mais elle « ne peut pas ». Bon. Je calme les choses, histoire de dédramatiser devant ce pauvre monsieur qui est complètement mortifié, je l’accompagne, je le lave, je lave ses vêtements, le sol… Je n’en aurai jamais un mot de remerciement, ni une de mes corvées prise en retour. Des petites choses qui prennent beaucoup trop d’importance et sont ressassées jusqu’à la haine.
Notre troisième – et dernière – responsable est l’épouse du président de l’association. Elle est âgée – une soixantaine d’année – et a beaucoup d’expérience, elle doit donc remettre de l’ordre et nous permettre de reprendre le séjour dans des conditions normales. Elle veut surtout ne jamais se mêler de trancher pendant les conflits, et n’est absolument pas dérangée par les inégalités de charge de travail du moment que tout est fait. Je me plains à elle une ou deux fois. Elle estime que c’est mon attitude qui pose problème, tout en admettant que j’ai raison… Qu’est-ce que je peux en tirer ? Je ne lui dis plus rien et tente de faire au mieux.
Ah, et bien sûr, je suis toujours aux médicaments. Y compris mes jours de repos.
(mais j’ai eu un vrai jour de repos, complet, après le fiasco du premier.)
Je tiens bon, et en dépits des oppositions entre animateurs, nous faisons tous de notre mieux pour prendre soin des vacanciers, qu’ils se sentent enfin à l’aise et qu’ils s’amusent bien. Je suis bien plus épuisée par le quotidien que lors de mon premier séjour, sans savoir si c’est l’âge ou le stress.
Je tiens jusqu’à la fin. J’ai reçu une prime de 111 euros. Donc la responsable a bien estimé que j’avais raison, au final. Ou elle voulait compenser ma nuit blanche. Je ne sais pas, je n’ai pas cherché. J’étais embarrassée de l’avouer aux autres, qui avaient aussi souffert durant ce séjour, et avaient aussi fait de leur mieux, et n’avaient rien eu. Comme si j’étais coupable. Une dernière trahison d’un idéal égalitaire qui nous avait aidés à tenir…
C’est à la toute fin que j’ai craqué. J’habitais la ville où on avait ramené tous les vacanciers. J’ai raccompagné deux animatrices à l’arrêt de bus pour qu’elles aillent à la gare. J’ai appelé mon compagnon pour qu’il vienne me chercher. Et je me suis écroulée en larme, sur le trottoir. Une passante m’a même demandé ce que j’avais. J’ai pleuré, j’ai hurlé, j’ai tenté d’expliquer, j’ai échoué, j’ai fini par me calmer, lui dire que ça allait, qu’on venait me chercher de toutes façons…
Quand mon compagnon est arrivé, je lui ai dit que plus jamais je ne voulais faire ça, que si jamais je voulais y retourner il fallait qu’il m’en empêche, je lui ai fait jurer, plus jamais ça, plus jamais…
Par la suite, je n’ai jamais vraiment compris la violence de ma réaction. Même si j’avais beaucoup encaissé, à la limite de mes forces, j’étais certaine que je pouvais encore tenir. Je n’avais pas été capable de voir que j’étais à bout.
Je n’ai jamais compris non plus comment j’avais pu me laisser faire à ce point – par différentes personnes, dans différents domaines, y compris lorsque je savais que j’avais raison et que d’autres me soutenaient. J’étais adulte, avec de l’expérience professionnelle, j’avais su tenir bon sur ma position pour défendre mon point de vu concernant des patients dans des réunions avec toute l’équipe, j’avais tenu bon durant ma soutenance de mémoire face à un jury cherchant à me piéger… Et pourtant, là, j’ai fait soumission. Une soumission d’autant plus douloureuse qu’en essayant de me plaindre à mes proches de ce qui m’avait fait souffrir, on me renvoyait sans arrêt que j’étais un peu responsable : je « n’avais qu’à dire non »… Pourquoi je n’ai pas su dire non ?

Et cette année, j’ai presque trente ans, je suis psychologue diplômée depuis 5 ans, et après 2 ans et demi de CDD (merci fonction publique) je suis au chômage. Et j’ai sérieusement pensé à remettre ça cet été. Après tout, je suis plus âgée, j’ai plus d’expérience, je sais mieux m’imposer… ça devrait bien se passer.
C’est mon compagnon qui m’en a dissuadée. D’abord en me rappelant que je lui avais fait jurer de m’en empêcher. Ensuite en analysant avec moi : pourquoi ce serait à moi d’être plus forte ? L’organisation de ces séjours, en plus des trop nombreuses heures de travail pour un salaire de misère (ce qu’on retrouve je crois dans tous les domaines d’animation…), ne pose aucun cadre, aucune structure, et laisse des gens jeunes et inexpérimentés, ne se connaissant pas, s’organiser comme ils peuvent, sans avoir aucun garde-fou contre les dérives. Et si tout peut très bien se passer, tout peut aussi très mal se passer. Ce n’est pas à nous de compenser l’absence de cadre car là on est, en plus de l’incompétence des organisateurs, dans la négligence sur des personnes fragiles et l’abus de confiance. Mes mots sont forts, mais là on parle de familles et de financements de l’Etat payant et confiant leur proches pour des vacances, pour qu’une fois dans l’année, ils s’amusent dans un autre cadre que leur institut. On nous dit qu’il est impossible, avec ces financements, d’organiser ces séjours sans compter sur la bonne volonté des animateurs, mais je crois que personne n’empêche les associations de s’en mettre plein les poches, et même si elles ne le font pas, de quel droit vivent-elles d’une situation qui laisse la porte ouverte à toutes les maltraitances ?
Et ces derniers mots ne sont pas de moi, trop durs à écrire, à penser, car cela veut dire, et j’en ai froid dans le dos, que j’en ai été complice.
Mais tout le monde s’en fout, car je suis actuellement au chômage, et c’est l’image d’une assisté qui ne prend pas sur elle pour travailler à tout prix que la société me renvoie. Ou alors, lorsque j’essaie d’en parler à ma famille, de leur décrire à quel point ça a été dur et que je dois pas y retourner, ils évitent mon récit et changent de sujet immédiatement, comme s’ils n’étaient pas capables de l’entendre, d’admettre que j’ai souffert et que ce qu’on m’a demandé de faire au nom du travail n’était pas normal. C’est à l’esquive de personnes ne voulant pas entendre la réalité, la remise en question de leur mythe du travail, et du coup à leur froideur, que je me heurte.

#onvautmieuxqueça.

 

 

 

 

Illustration : CC-By Stephanie Chapman

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