J’ai 51 ans et je suis morte en octobre 2004.

(photo: Guillaume Delebarre)

Il est 3h20 du matin. Et comme chaque soir je ne dors pas.
Je me suis donc décidée à témoigner au sujet de ce qui m’est arrivé dans le monde du travail.
À 24 ans j’ai été embauchée dans une grande entreprise en tant que vendeuse polyvalente à temps partiel. Ce ne fut pas un choix mais une obligation.
J’étais à la rue, sans diplôme. Mais je vivais de petits jobs, de CDD de « tuc », de « sivp » – contrats précaires qui n’existent plus de nos jours.
À 24 ans, aubaine: je suis donc embauchée 20h, puis 25h, puis 30h par semaine.
Pendant 20ans je me suis pliée a toutes les exigences (horaires décalés, amplitude de 10 heures). Manger à 11h ou 14h30. Commencer à 8h, finir a 20h30.
Ménage – manutention – mise en rayon – cabine – caisse etc… Ratios, étiquetage, caisse. Tout était comptabilisé. Du chiffre, du chiffre… Avec les entretiens mensuels et les jugements: « bon ou mauvais employé »,
bref,
vous voyez.
20 ans à tenir, résister, pas le choix puisque seule à payer mes charges – loyer, EDF, nourriture, médecin… Au bout de 20 ans, usée, malade (1m55, 34 kg).

J’ai craqué (harcèlement; rendement, brimades, insultes des supérieurs de la direction plus la clientèle) en 2004; cancer de la thyroïde. Opération.
Retour au boulot et ça repart de plus belle, encore plus de dénigrements.
Là, on me pousse vers la sortie. On m’enferme dans un bureau avec chef et on ne me lâche pas – « faut partir, vous ne pouvez pas rester. »
On m’a fait signer de force 3 ruptures conventionnelles. À chaque fois, à l’inspection du travail: « vous avez des témoins? » Ben non. La solidarité, n’y comptez pas.

Direction prud’hommes. Réponse: société trop importante. Vous avez des témoins, courriers de vos collègues ? Ben non, chacun sa croix.
J’ai tenu jusqu’en 2008.
Je me voyais crever a petit feu.
J’ai pensé au suicide de nombreuses fois. Je faisais des malaises au boulot. Un jour je ne suis pas retournée travailler.
Je n’ai plus donné signe de vie.
3 recommandés, licenciement, faute grave.
Depuis je suis en dépression, reconnue travailleur handicapée, je dois faire une demande tous les 2 ans pour toucher l’AAH.
Je suis toujours malade, ma vie est foutue, je vis dans la peur.
Je panique quand il y a trop de monde, j’évite de sortir de chez moi, sauf pour faire un peu de bénévolat.
J’ai 51 ans et je suis morte en octobre 2004.
Pardon; je dois vous avoir pris la tête, désolée. C’était mon témoignage et je peux vous dire que cela a été dur à vivre, que ça l’est toujours.
Je suis morte en octobre 2004.

Au revoir.

 

 

35 thoughts on “J’ai 51 ans et je suis morte en octobre 2004.

  1. c’est juste de l’esclavage , avant c’était les empereurs, les pharaons, aujourd’hui juste des PATRONS et leurs actions florissantes , j’ai honte d’etre un être humain et je vous demande pardon Madame devant notre solidarité inexistante !!

  2. Ne vous excusez pas, vous avez plus que bien fait de laisser votre témoignage. Même si ce n’est que virtuel, je vous soutiens. J’espère que vous irez mieux, ce que vous avez vécu est inqualifiable…

    1. L’abandon de poste est une faute grave. Comme elle n’est plus retournée travaillée, après les courriers de mise en garde, elle a été licenciée.

      1. Tiens un patron parmi nous… sûr « abandon de poste » quand on vous pousse à bout, à force de harcèlements vicieux et insidieux… dire que pendant ce temps-là des gros empaffés de patrons, ministres, députés et compagnie se font des salaires de rois, assis sur leurs gros derrières à agiter leurs petits bras inutiles… vivement qu’on ressorte un peu la guillotine, tiens.

        1. Ah ah ! oui, bien vu. J’ai posé la question car lorsque je me suis trouvée dans la même position, l’abandon de poste a été suivi d’une visite chez mon médecin traitant qui, constatant mon état, m’a prescrit 2 semaines d’arrêt, d’emblée.

    2. Bonjour, facile comme réponse, le fait de ne pas se présenter à son travail est considéré comme une faute grave et donc un licenciement s’ensuit, c’est le Code du travail.
      Si elle était allée voir un médecin du travail « correct », celui-ci l’aurait dirigé vers un psy qui aurait pu la déclarer inapte au poste occupé, elle aurait gardé tous ses droits, mais quand on est dans cette situation, la seule couleur que l’on voit et que l’on vit c’est le noir, en nous, autour de nous, il n’y a plus ni ciel bleu, ni soleil, on s’isole et la société toute entière nous exclue, je dirais même nous gomme.

      J’en parle parce que j’ai vécu un peu la même chose, mais j’ai réussi à en sortir.

      1. comme vous le dites, encore faut-il trouver un médecin du travail digne de ce nom… J’ai vécu du harcèlement moral, parce que j’étais enceinte. Félicitée le matin pour mon boulot en face à face et 2 heures après humiliée en réunion devant tous mes collègues…Mise en place de nouvelles climatisations dans tous les bureaux… sauf le mien… en plein mois de juillet. enfin j’en passe…
        C’était en 2008, j’ai été arrêtée par mon médecin, je suis allée voir un avocat, la direction du travail, la médecine du travail… A chaque fois, je me suis retrouvée seule face à un mur où des gens me disaient de prendre sur moi et que je n’avais aucune chance (quand ils ont pas envie de vous aider, ca se sent)… Je ne suis pas retournée travailler jusqu’à la fin de ma grossesse et par la suite j’ai pu (enfin) bénéficier d’une rupture conventionnelle. Ca n’avait que quelques mois d’existence. La grande chance que j’ai eu, c’est surtout que le directeur de l’hôtel où je travaillais, avait abandonné le navire, et le groupe national n’avait pas d’autres choix que de me l’accepter (non sans me demander une fois pour le principe si je ne préférais pas démissionner! Ben ouai bien sûr!)
        Vous valez mieux que ça, je vaux mieux que ça, nous valons tous mieux que ça.

  3. c’est vrai que c’est scandaleux, et on voit dans tous les témoignages des actes scandaleux. ça c’est pour vous dire, vous n’êtes pas seule, et nous sommes nombreux à vous comprendre, vous n’avez pas à vous excuser de le raconter. c’est nécessaire pour vous et pour tout le monde.
    Mais maintenant il faut ranger cela dans le passé, pour pouvoir vivre le présent. Je sais, on ne fait pas ça en un instant, c’est long (et j’y suis passée). Votre abandon de poste vous a certainement sauvée, le pire aurait été de continuer. vous avez donc fait la première étape pour vivre libre.
    La panique c’est la peur que ça recommence, et le bénévolat va vous aider à en guérir.
    Il ne reste plus qu’à vous convaincre que la vie est bien plus belle qu’elle ne l’aurait été si vous étiez restée dans ce boulot, et se concentrer sur toutes les petites choses qui sont bien. Personnellement, je les note dans un carnet, comme ça je vois qu’il y en a plein. et petit à petit, on voit que tout n’est pas perdu. Bon courage

  4. Faute grave parce que vous n’êtes pas revenue au boulot? Et pas un médecin pour vous faire reconnaitre inapte à reprendre le travail avant le licenciement? Toute ma sympathie. Bon courage pour atteindre la retraite avant qu’ils nous la sucre encore un peu plus. Tenir bon la tête haute parce que vous valez mieux qu’eux.

  5. Madame, je ne sais quoi repondre a votre souffrance, si ce n’est que de vous avoir lue, vous a mise dans mon coeur et que pour moi vous etes VIVANTE.

  6. j’ai vécu un truc similaire, mais moi j’ai 36 ans et je n’ai tenue que 6 mois avant de m’écrouler, vôtre témoignage compte et c’est très couregeux de l’avoir envoyé!

  7. On est avec vous, m’dame…
    C’est inhumain ce qu’on vous a fait. On va en venir à bout, de tous ces connards. Justice sera faite, l’Histoire a toujours progressé dans ce sens…
    En attendant reposez-vous. Vous n’êtes pas seule. Si vous le voulez, peut-être que vous pourriez vaincre votre angoisse en allant vous reposer à une Nuit Debout. Une foule désintéressée mais solidaire, c’est toujours ça de plus.
    Prenez soin de vous. On vous soutient. 🙂

  8. Non, vous n’êtes pas morte !
    C’est inadmissible ce qu’il s’est passé, et je suis sincèrement désolée pour vous.

    Mais vous n’êtes pas morte, parce qu’au fond de vous, vous savez qu’ils ne prendront pas ça, pas l’étincelle qui anime votre corps fatigué. Vous avez encore la force d’écrire, de parler, de soutenir, et même si la vie n’est en rien semblable à ce que vous auriez voulu, vous êtes toujours là, et vous le serez toujours. Parce que même si vous ne le savez pas, probablement qu’à votre ancien boulot, il y a une légende a propos de cette dame persécutée, et avec le grondement en ce moment, c’est quelque chose qui doit toucher tout le monde, même ceux qui ne vous ont pas connu.

    Alors continuez à vivre, pour vous, parce que vous l’avez mérité, et parce que l’angoisse, parfois, ça s’atténue.
    Vous n’êtes pas morte, et par ce témoignage, vous ne le serez jamais.

  9. Vous , n’êtes pas morte en Octobre 2004! Vous avez le courage et la force nécessaire pour témoigner de votre expérience. Quel courage d’avoir tenu aussi longtemps, j’ai 38 ans et je sais pas comment j’aurais réussi à tenir?! Vous n’êtes pas morte en Octobre 2004! Votre combat, car c’est un combat prouve bien que vous n’êtes pas morte en Octobre 2004! je vous admire et malgré nos voleurs, menteurs, tricheurs… de politiques, banquiers, gros groupes… qui profitent plus que jamais avec impunité et sans scrupule, de citoyens comme vous et moi et tant d’autres, Vous n’êtes pas morte en Octobre 2004! EUX SERONT MORT EN 2017! Cordialement AMAR

  10. Madame,
    NE LES LAISSEZ PAS GAGNER !!!
    Je comprends ce que vous décrivez pour l’avoir vécu ! + l’impression de devenir folle …. Un jour le cerveau dit stop et on ne peut tout simplement plus … Mais il y a malheureusement de gros dégâts psychologiques ! Mais on s’est sort petit à petit ! La vie ne se résume pas à cette partie-là ! Vous avez encore des années devant vous à profiter ! Battez-vous !
    Karine 48 ans

  11. Vous écrivez ces lignes, vous n’êtes pas morte. Je ne peux qu’imaginer l’océan de souffrance dans lequel vous nagez, mais vous n’êtes pas morte. Vous pouvez vous en sortir. Courage.

  12. votre témoignage parle de l’isolement : pas de solidarité des collègues( sûrement plus apeurés de perdre leur job que salauds) et pas de médecin ou autre (AS, psy) pour accompagner et empêcher le burn out … cet isolement est très utile au patronat qui peut « tuer » des milliers personnes comme vous … il n’y a que l’action commune qui peut faire le poids et nous garder vivants !

  13. Merci pour votre témoignage, il m’a beaucoup touché.
    Je ne peux être que triste en lisant votre histoire :(, je pense à vous même si cela ne changera pas beaucoup les choses mais j’espère que vous connaîtrez des jours meilleurs.
    Plein de courage.

  14. Merci pour votre témoignage. Non vous n’êtes pas morte! Vous êtes bien vivante! Votre témoignage démontre que vous disposez de plus de ressource et de courage que vous le croyez vous-même. Je vous souhaite de tout cœur de sortir de la dépression, de continuer à croire en vous et de trouver le chemin qui est le Votre, et non pas suivre une voie qui vous serait imposée. <3
    Jean-Stéphane

  15. Merci beaucoup de votre témoignage, il est effectivement très précieux 🙂
    Certes, le Code du Travail a été appliqué compte-tenu des absences, parce que « c’est la règle ».
    Ca n’enlève en rien de caractère scandaleux de la situation où, clairement, comme vous le dites, on vous a poussé vers la sortie, sans considération de votre travail passé dans lequel vous avez consacré toute votre énergie. J’espère que vos collègues se souviennent de vous avec amertume car cette situation a pu se produire à cause de leur silence. Mais au-delà de tout ça, des collègues, des patrons, des propriétaires de magasins, c’est bien tout un système à repenser.
    Vous avez choisi de partir, c’est tout à votre honneur, d’avoir le courage de quitter un emploi qui nous est présenté comme « une nécessité absolue », ça vous a sauvé la vie, même si cela peut être pénible dans votre quotidien.
    Tenez bon, ça vaut le coup de voir la suite 🙂

  16. Merci et Bravo pour avoir témoigné,
    surtout si cela fait plusieurs années que vous gardez ça au fond de vous.

    Quand on est mal, on a pas forcément l’énergie d’aller vers les institutions adaptées,
    même si elles permettent une meilleure issue (reconnaissance de la situation, financière,…)
    elles ne répondent bien souvent pas à la demande du moment : maladie, souffrance physique et morale,
    cela demande beaucoup notre énergie, trop faible à ce moment là, ce type de situation est vraiment compliqué.

    Je vous comprend, bien que chaque vécu reste unique, vous avez mon soutiens,
    et beaucoup de soutiens, car visiblement votre témoignage résonne avec bon nombre de vies dans notre société actuelle,
    courage, construisez brique par brique, la vie que vous souhaitez avec votre énergie du moment,
    continuez de vous entourer de personnes positives, afin de s’épauler mutuellement,

    Bien à vous,
    ainsi qu’à vous autres m’ayant lu jusqu’au bout 🙂

    André

  17. Je ne sais pas si cette dame lira les différents commentaires. Je ne sais pas d’ailleurs si cela lui ferait du bien.

    En tout cas, Madame, je souhaite vous dire si vous me lisez. Votre témoignage est bouleversant. Bouleversant pour toutes ces choses que vous racontez et qui je l’espère seront un jour reconnues et punies. Bouleversant surtout par vos paroles dures envers vous-même. Vous ne dérangez absolument personne ici et je crois que votre témoignage a tout sa place sur cette page.

    Je vous trouve incroyablement courageuse, d’avoir affrontée tout cela et d’oser en témoigner. En fait sur la conclusion, je pense le contraire de vous, je crois que vous avez 51 ans et que votre vie commence aujourd’hui… Prenez du temps pour vous. Le sombre, la douleur, la solitude sont derrière vous. En tout cas, je vous souhaite tout le bonheur possible.

    Chaleureusement.
    Raphaëlle

  18. Respect, Madame.
    Oui, vous êtes plus vivante que jamais.
    Vos lignes sont importantes.Libérer votre parole est un acte nécessaire, qui va immanquablement vous faire un peu de bien, et venir en aide à des milliers de personnes.Oui, des milliers, car le temps de l’esclavagisme est revenu et des milliers de gens se taisent, échine courbée, par peur de perdre leur instrument de torture :trepalium.
    Perdre sa vie à la gagner: NON.

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