La mort au travail légalisée ?

Nous, R. et S., sommes particulièrement révoltés par ce projet de loi sur le travail : nous savons à quel point le travail peut devenir une souffrance quand il n’y a plus de limites, nous avons perdu un être cher que son travail avait poussé à bout. Un jour à force de souffrance, d’objectifs inatteignables, d’humiliations, d’absence de reconnaissance, d’horaires extensibles, de travail le week-end, le soir, la nuit, il n’a pas vu d’autre issue que d’en finir et de se suicider sur son lieu de travail… Avant lui et après lui, dans son entreprise, d’autres se sont sentis acculés de la même façon et ont mis fin à leurs jours. Peut-être avez-vous entendu parler d’A., père et mari aimant, ingénieur passionné par son travail, suicidé dans le centre de recherche et développement de la marque au losange. C’était en octobre 2006, un vendredi.

Il était fier d’être ingénieur dans cette entreprise, fier de ces véhicules qu’il avait contribué à concevoir et très engagé dans son travail. Mais en cette funeste année 2006, sous l’effet d’un « plan de relance » imposé par la direction qui visait à développer 2 fois plus de véhicules tout en réduisant le personnel, les conditions de travail se sont dramatiquement détériorées. L’objectif de la direction de l’entreprise était clair et écrit noir sur blanc : « baisser de 30% les coûts de l’ingénierie et des développements des véhicules ». Selon le médecin du travail alors en poste « Cette évolution de l’entreprise a été source d’engagement supérieur de la part des collaborateurs qui expriment de façon constante une surcharge de travail difficile à gérer ». Management par la terreur, objectifs irréalistes, humiliations publiques de la part de la hiérarchie lorsqu’un salarié ne parvenait pas à atteindre un objectif, vacances annulées par la direction de manière unilatérale la veille du départ… Voilà ce qu’a subi A. A force d’être rabaissé, il a fini par croire que c’était lui qui n’était pas à la hauteur. Il ne dormait plus et a perdu 8 kg sur les 6 dernières semaines. Il se sentait fautif. Il n’a pas vu que d’autres autour de lui souffraient de la même manière et pour les mêmes raisons ; d’autres qui ont également fait un geste sans retour… Malheureusement cette histoire n’est pas si extraordinaire et d’autres entreprises ont été secouées par de telles vagues de suicides provoquées par le même type de management inhumain.

Face à ce drame, nous avons décidé de nous battre pour que justice soit faite. Nous avons d’abord obtenu le classement en accident du travail, puis, à l’issue d’un long combat judiciaire, l’employeur Renault a été condamné pour faute inexcusable. La justice a établi qu’une organisation du travail délétère était responsable du suicide d’A.. C’était la première fois, après le suicide d’un salarié, qu’une entreprise était condamnée en raison de la mise en place d’une organisation maltraitante. Cette décision de justice, confirmée par la Cour d’Appel, ne nous a pas rendu notre père et mari mais, au moins, pouvions-nous nous dire que la jurisprudence née de notre combat permettrait peut-être à d’autres de ne pas subir la même violence dans le monde du travail.

Pour nous cette condamnation portait deux messages : Premièrement, à l’adresse des entreprises : « Attention, les salariés ne sont pas corvéables à merci. Vous êtes responsable de leur santé morale et physique. Si vous manquez à votre devoir, vous aurez des comptes à rendre ». Deuxièmement, à l’adresse des salariés : « Vous ne devez pas tout accepter. Vous pouvez dire non si la charge de travail dépasse les limites. Le code du travail est là pour vous protéger. La justice sera de votre côté si l’employeur ne le respecte pas ».

Mais voilà, pour certains, le code du travail est une contrainte inacceptable !

Si la loi El Khomri était votée, tout notre combat n’aurait servi à rien ! Plus de code du travail protecteur ! Une entreprise ne pourrait plus être condamnée si un salarié n’a pas eu droit à un repos journalier de 11 heures consécutives, à un repos hebdomadaire de 35 heures consécutives, si ce même salarié doit annuler ses vacances au dernier moment pour cause d’objectifs impossibles, si on lui demande à 20h00 le soir de préparer un dossier pour le lendemain 8h00, si un management par la terreur lui fait perdre le sommeil et le goût de vivre…

Parce que nous savons les dégâts causés par l’absence de limites dans le monde du travail, parce que nous savons qu’un salarié, seul, peut difficilement dire non à son supérieur hiérarchique, parce que nous savons que seul le droit du travail peut protéger les salariés en évitant des dérives funestes, nous souhaitons témoigner et nous opposer à cette loi terriblement dangereuse.

Oui, A. valait mieux que cela. Oui, nous valons mieux que cela !

Laisser un commentaire