« Tu as un bureau c’est déjà bien »

J’ai longuement hésité a envoyer ce mail. La principale raison, c’est qu’en lisant tous les témoignages sur votre site, je me rends compte à quel point les situations que je vais décrire sont dérisoires par rapport à tous ces témoignages de violences, harcèlements et discriminations que j’ai pu lire sur le site. Je sais aussi que j’ai eu énormément de chance d’avoir eu le droit à une éducation supérieure et d’avoir pu trouver des contrats sans problème. J’ai aussi la chance d’avoir été épargné des discriminations, étant du bon côté du bâton : homme-blanc-cis-hétéro. Plutôt que de faire un long témoignage d’un bloc, je préfère vous exposer quelques brèves qui me sont arrivées à moi ou à des proches, lors de mon parcours. Je suis actuellement a un poste équivalent à celui d’Ingénieur de Recherche, dans un pays européen (qui m’a laissé ma chance, contrairement à la France).

Voilà donc quelques brèves sur la situation de contractuel de la recherche en France :

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Commençons par mentionner les vacations en université : une amie qui a fait des vacations pendant six mois n’a été payée que trois mois APRES la fin de ses vacations … Soit neuf mois de retard dans le paiement. Un autre ami à qui on avait assuré qu’il pourrait faire des vacations à donc donné des cours en université pendant six mois. A l’issue de ces six mois, l’administration de l’université lui a tout simplement annoncé que « son contrat doctoral n’était pas standard » et qu’il ne pourrait donc pas être payé. Enfin, en ce qui me concerne, j’ai travaillé pour un grand centre de recherche qui promeut la « diffusion du savoir et l’enseignement ». Lorsque j’ai demandé à effectuer des vacations, on m’a vivement encouragé à le faire. Cependant, l’administration m’a aussi glissé que ce serait « sans supplément de salaire » et « puisque ce n’est pas vraiment ton cœur de métier, il faudra que tu prennes des jours de congés pour donner des cours ».
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Il y a quelques années. Je suis embauché dans un centre de recherche pour un CDD d’un an. Lorsque j’arrive on me dit de m’installer à un bureau qui est supposément pris par une personne qui travaille ici mais est en arrêt maladie. C’est très flou. Je travaille deux semaines dans ce bureau. Un matin, alors que je suis en déplacement, j’apprends que la collègue dont c’était le bureau était de retour et avait trouvé mes « affaires partout ». Bien évidemment, personne ne l’avait prévenue que j’occupais sa place temporairement, et bien évidemment personne n’avait prévu qu’il me faudrait éventuellement un bureau. J’ai donc du m’installer rapidement dans le seul endroit disponible : une salle de réunion pas du tout adaptée. On m’y a laissé mariner pendant deux mois. La salle de réunion n’était pas décommissionnée donc lorsque des réunions devaient avoir lieu dans cet endroit, on me demandait d’aller « prendre un café » ou de faire une pause. Pendant ce temps, d’autres employés étaient recrutés et bénéficiaient directement d’un bureau. Lorsque je demandais ce qu’il en était de « mon poste de travail », on me répondait « ca va venir on est en train de négocier ». Finalement après deux mois, j’ai enfin obtenu une place. Étrangement, le bureau est arrivé juste après que je pose mon préavis de démission. Petit bonus : la personne dont j’avais occupé la place pendant quelques semaines, a démissionné quelques jours après être revenue. La raison : les pressions et le quasi-harcèlement de la hiérarchie à la forcer à travailler sur ce site alors qu’elle était en collaboration étroite avec un autre site … Dans lequel elle avait son propre bureau.
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Autre laboratoire, même problème. Contractuel sur un CDD d’un an, encore une fois. Une nouvelle fois, des problèmes de bureaux (c’est visiblement récurrent dans la recherche). On m’installe dans le « placard ». Une salle au sous-sol à côté des salles machines, isolé du reste de l’équipe avec laquelle je suis censé travailler. Nous sommes deux au départ, puis trois. Je suis contractuel. Il faudra attendre encore six mois pour avoir une place au même étage que mes collègues. Pendant ce laps de temps, le directeur du laboratoire me dira avec un grand sourire, à chaque fois qu’on évoque le problème : « Tu as un bureau c’est déjà bien » ou alors « Tu n’es pas si loin de tes collègues, ne te plains pas ». Le rôle de représentation que j’avais à l’extérieur du laboratoire n’a pas été facilité, lorsque mes collaborateurs découvraient que j’étais remisé à un placard.
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Même laboratoire. Le directeur se targue de faire de la communication à tout va pour donner une visibilité à ce « pôle » dont la fondation était toute récente. Pour ce faire, des doctorants organisent des séminaires visant à inviter des chercheurs du domaine pour parler de leur expérience. La doctorante en charge abandonne la recherche après avoir soutenu sa thèse et la seule personne souhaitant reprendre le flambeau doit s’expatrier quelques mois plus tard pour un projet de recherche. Je propose mon aide en dernier recours, même si ce n’est pas dans ma mission d’organiser des séminaires. Le directeur du laboratoire apprend que je me porte volontaire pour aider et m’annonce alors que puisque ce n’est pas dans ma mission de faire ça, je ne dois pas faire savoir que c’est moi qui les organise. Je n’ai donc pas le droit de prendre le crédit de l’organisation, et me retrouve donc à signer avec un autre nom (celui de mon collègue parti l’étranger) pendant plusieurs mois des mails envoyés au nom du laboratoire. La coutume veut que nous invitions les intervenants dans un restaurant après leur séminaire. Plusieurs fois, le directeur nous à rejoins. Et plusieurs fois il s’est mis en tête de me contredire sur mon sujet d’expertise, à table, devant les intervenants. Après vérification systématique, j’avais raison à chaque discussion. Mais le fait est que « c’est un homme connu dans le domaine », qu’il est proche des hautes sphères de la recherche et que donc personne dans le laboratoire (je ne suis pas le seul à avoir vécu ce genre de petites humiliations) n’ose le reprendre à cause de son poids dans le milieu et de sa possible influence sur les recrutements, très durs à obtenir. Donc au lieu d’insister et de démontrer son imposture, c’est moi qui suis passé pour un imposteur qui maîtrisait mal son sujet devant les invités des séminaires, potentiels futurs collaborateurs.
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Ces quatre anecdotes se sont déroulées en l’espace de trois ans. Elles ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. Je vous fais fi de toutes les histoires de discrimination, de harcèlement et d’humiliation dont j’ai eu echo, ou qui sont arrivés à des proches. Comme je le disais en préambule, j’ai le privilège d’être du bon côté du bâton de la discrimination. Ce n’est pas le cas de tous mes proches dont certain.e.s ont vécu humiliations, harcèlements et discriminations sévères. Si je me suis engagé dans la recherche, c’était pour cotoyer des gens ouverts d’esprit, plus intéressés par la connaissance que les jeux de pouvoir et l’argent. Je m’étais bien fourvoyé : certains lieux de recherche sont vérolés par la politique et complètement détournés de leurs propos humanistes et philantropes.

Alors au nom des jeunes chercheurs précarisés, ceux qui ont enchaîné les contrats sans possibilité d’avenir, ceux qui ont du renoncer à une vie de couple ou à leur recherche par impossibilité de concilier les deux, ceux qui ont été victime des maltraitements de la part de politiciens de la recherche imbus de pouvoir, je vous dit : On vaut mieux que ça

3 thoughts on “« Tu as un bureau c’est déjà bien »

  1. Aucune situation n’est dérisoire, et tout problème mérite témoignage. Quand bien même ton vécu te semble moins horrible que d’autres, tous les abus doivent être entendu, car tous sont différents et avec des gravités variables, mais tous ont en commun de devoir être connu pour être combattu. Il est important d’informer les gens sur ces pratiques pour qu’ils en prennent la mesure, et puissent tous ensemble s’insurger contre elles. Alors merci pour ton témoignage, car toi aussi tu vaux mieux que ça.

    On vaut tous mieux que ça.

  2. Oui, c’est clair que dans n’importe quelle branche, à n’importe quel niveau d’études, il existe des parasites imbus de leur personne qui méprisent leurs subalternes et abusent de leur petits pouvoirs pour faire du mal. Ce n’est pas l’apanage de celui/celle qui n’a pas fait d’études mais c’est quand des gens ayant « une bonne situation » comme on dit, en parleront comme vous, qu’on se sentira égaux et que les choses pourront peut-être évoluer, plutôt que se jalouser/mépriser et ne voir que nos problèmes personnels.
    Merci à vous de dénoncer vos mauvaises expériences, je souhaite que vous puissiez vous accomplir dans votre nouveau poste, vous valez mieux que ce qu’ils ont essayé de vous faire croire.
    On vaut mieux que ça, tous autant que nous soyons, même les persécuteurs valent mieux que ce qu’ils nous font vivre…..peut-être s’en rendront-ils compte un jour!

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