« Si cela ne te plait pas, la porte est grande ouverte, d’autres attendent à la porte. »

Bienvenue dans la vie 2.0…

J’ai débuté ma carrière comme ingénieur informaticien il y a maintenant 15 ans, pas évident suite à l’éclatement de la bulle internet. Dur de trouver un job dans une vraie boite, j’ai fini comme beaucoup de mes camarades en société de service informatique, les marchands de viande comme on les appelle entre nous (je vous laisse deviner qui joue le rôle de la viande). Une grosse boite informatique.

Un collègue rentré 10 ans auparavant nous disait : « l’informatique c’est nul… ». Jeune que j’étais, je trouvais qu’il exagérait. Avec le recul je le comprends.
De désillusions en désillusions j’y ai passé plus de 8 ans.
8 ans de projets mal vendus par des commerciaux dont le seul objectif est de toucher une prime. Qui en subit les conséquences ? Ceux qui bossent dessus bien sûr, pas le choix, il faut bien payer son loyer (exorbitant de surcroit, vous savez ça).

bosser parfois 14h par jour pour s’entendre dire que l’on va trop lentement, toujours trop lentement. Tout doit être terminé à la date prévue, peu importe la charge, tu te débrouilles. Si tu ne réussis pas, c’est ta faute, tu es mauvais.
Il est d’ailleurs bien vu de livrer de la merde au client, oui, mais à l’heure prévue. Désolé, je suis ingénieur, j’aime le travail bien fait, un gros défaut semble-t-il dans cette boite, et comme dans beaucoup d’autres.

– les heures supplémentaires ? il y en a tout simplement pas, puisque l’on ne badge pas… Un jour une collègue a tenté de demander le paiement d’heure sup… On lui a simplement répondu que le logiciel ne l’acceptait pas, fin de la discussion.

– le benchmarking entre employés : il faut toujours être le meilleur, on vous encourage à écraser votre voisin pour mieux prendre sa place. En façade on vous vend le travail en équipe. Derrière, c’est clairement le chacun pour soi.

– les entretiens de fin d’année… toujours les mêmes commentaires des managers, les mêmes remarques désobligeantes : « je me demande bien quel avenir tu veux donner à ta carrière… » m’a dit l’un d’eux. Cela donne le ton.

Non. Je n’étais pas un cas à part, je me souviens de l’un des projets où toutes les femmes sont ressorties en pleurs suite à leur entretien : « ils n’ont pas de cœur » disait celle de 30 ans, celle de 45 pouvait à peine parler, les yeux rougis.
De quoi être motivé pour la suite. La rage finit par devenir votre seul moteur, oublié toute humanité.

– les augmentations ? Désolé, ton manageur n’a plus besoin de toi sur ce projet, pourquoi diable t’augmenter ! Si cela ne te plait pas, la porte est grande ouverte, d’autres attendent à la porte.

Petit à petit j’ai appris à me blinder contre toutes ses réflexions, à renvoyer coup sur coup.
Évidemment, je ne me suis pas fait que des amis, surtout chez les manager. J’ai senti qu’il fallait que je quitte cette entreprise, ce monde du service, avant qu’il ne me broie.

Cela m’a pris 2 ans, j’ai fini par trouver un vrai job, dans une boite publique, avec heureusement un manager moins psychopathe que les précédents. Je ne me donne pas plus qu’auparavant, moins même, et mon travail est apprécié. C’est dire le décalage.
J’ai donné un sens à ce travail. L’objectif n’est plus de faire du fric, mais remplir un service public. Certes tout n’est pas parfait, suite à un accident j’ai des gros soucis de santé, ce qui n’est jamais un plus en entreprise… je sais que mon horizon professionnel et personnel est désormais bouché.
Mais au moins, pour le moment, j’ai un boulot, je m’accroche à ça.

Tout ça pour dire, battez vous, refusez cette précarité généralisée qu’on nous vend comme du modernisme, alors qu’elle n’est que régression.
Cette précarité ne profitera qu’aux prétendues élites, au détriment de nous tous. 2017 sera l’occasion d’exprimer notre mécontentement, profitons-en.
Car on vaut beaucoup mieux que ça.

 

 

 

Illustration : CC-By Clare Bell

4 thoughts on “« Si cela ne te plait pas, la porte est grande ouverte, d’autres attendent à la porte. »

  1. Pour avoir vécu une expérience similaire je ne peux que comprendre.
    Sorti de ma fac avec mon bac+5 en poche je me projetais déjà dans un avenir radieux fait de beaux projets au service du client et avec de fortes exigences de qualité. Je fut contacté par une boîte à viandes de Sophia Antipolis. Le rêve pour toute personne censé direz vous ? La côte d’azur, un CDI, des horaires souples et dans mon domaine de compétences avec la promesse de belles opportunités avec « les valeurs importantes de l’entreprise tel que l’humain et le développement personnel au sein de l’entreprise ». Mon cul tout ça. En effet j’étais en CDI et oui j’étais relativement bien payé en rapport au salaire médian des français (qui est scandaleusement bas quand on vit dans une société dite de loisirs… et je ne parle même pas du premier quartile) tout pour être heureux direz vous et pourtant… refus total de te considérer comme étant un junior et donc avec un besoin d’accompagnement lors de l’établissement de tes objectifs, refus d’écouter tes suggestions sous prétexte que ton profil est junior (vous voyez la schizophrénie du bousin là ?), pas d’heures supp payées car de toute façon « tu choisis tes horaires et ton rythme de travail », pourtant tu n’as pas la main sur la masse de travail. Au bout de deux ans de sacrifices, financiers, psychologiques et professionnels j’ai demandé une rupture conventionnelle. Elle me fut accordée et signée à date de 1 an 11 mois et 29 jours. Je vous laisse deviner la conséquence sur les indemnités et sur l’allocation de retour à l’emploi. ARE touchée 4 mois en retard car m’ayant embauché après mes études ils m’avaient assuré qu’ils s’occupaient des formalités administratives pour me passer au régime général. Sans emploi, sans sécu, sans chômage mais avec un loyer à payer… Super ! Finalement j’ai eu raison de tout ça par opiniâtreté.
    J’ai retrouvé un emploi dans les 4 mois, notre branche ne connait pas le chômage de longue durée. Je fus embauché dans une petite entreprise à taille humaine à côté de chez mes parents et de mes amis mais à reculons car un ancien client à qui j’avais été présenté comme un expert du web (j’ai un master en imagerie numérique) avait été déçu de mes performances (tellement déçu qu’il avait fait reconduire 6 fois mes contrats de maintenance et d’évolution de son site). Je fus donc engagé comme dev junior (après 2 ans d’expériences sur des grands comptes) et ce fut la même chose, pas d’écoute, pas de considération, cantonné à des tâches répétitives, impossibilité de donner mon avis, sur des choses simples comme la protection des données des clients, la propreté du code, l’ingénierie préalable, la maintenabilité du code, les campagnes de tests unitaires, l’établissement de méthodes de mise en production. Enfin au bout d’un an mes idées furent prises en compte… suite à l’arrivée d’une dev senior expérimentée et rigoureuse qui proposa exactement les mêmes choses que moi. Puis nous fûmes racheté par une grosse boîte américaine, qui commença par licencier tout le service client tout en surchargeant de travail les services informatiques et financiers de la boîte. Aujpourd’hui nous avons rempli tous les objectifs qui nous avaient été donné, nous avons travaillé comme des malades pour faire évoluer notre logiciel dans le sens que nos nouveaux patrons désiraient, et aujourd’hui nous sommes en procédure de licenciement économique. Drôle manière de remercier des types capables de rester jusqu’à 22h au travail pour finir le travail à temps, non ? Peu importe, ces deux expériences m’ont conforté avant même la naissance de l’appel que je valais mieux que ça, que je valais mieux qu’être le simple exécutant technique qui vient rattraper les erreurs de mes chefs. Je suis en plein brainstorming continuel pour trouver une solution afin de monter ma propre entreprise de développement logiciel, sur un modèle réellement humain, réellement éthique et surtout avec un sens social. Il ne sert à rien de développer des logiciels pour détruire de l’emploi, il ne sert à rien d’automatiser ou d’optimiser les process d’achat sur le net pour augmenter les marges et les profits. Non j’ai envie de faire mon travail dans la même optique que ce pourquoi je suis parti faire mes études là dedans : faciliter la vie des gens et leur donner de l’ouverture sur le monde, créer de nouvelles choses et de nouvelles architecture.

  2. Je suis développeur, donc je vous comprends.
    Cela dit, il ne faut pas se laisser abuser par les entreprises dans notre domaine, qui pensent qu’elles sont comme dans les autres domaines en position de force.
    L’informatique est un des domaines qui recrute le plus, le marché du travail est clairement en notre faveur encore une fois contrairement à ce que certaines boites essaient de nous faire croire en permanence pour se gonfler l’égo genre « On a pas besoin de vous » comme on vous l’a dit, mais il y a une véritable pénurie depuis toujours, du boulot il y en a et il y en a beaucoup, des gens qualifiés et mieux encore, talentueux ça ne se trouve pas à chaque coin de rue.

    Pendant mes études j’ai fait des stages dans une minuscule agence web ou je me suis fait baiser en bonne et due forme, pour finir viré comme un malpropre parce que pour une fois j’avais refusé de rester « plus tard » sachant par expérience que je n’aurais eu pour seul gratification qu’une volée de bois vert à la moindre erreur, ça m’a empêché d’avoir mon diplôme.

    Cette même personne qui après m’avoir démoli auprès de mon école il y a quelques années en disant qu’il mettait fin à mon stage parce que j’étais « nul », « incompétent », une « merde » m’envoie des mails quelques années après sur le mode « Hé salut ça va mon pote quoi de neuf? » avec bien sur derrière la tête l’idée que je sois assez stupide et/ou masochiste pour revenir un jour travailler dans sa petite agence sans avenir pour un salaire de misère alors que je n’ai que l’embarras du choix auprès de grosses entreprises prêtes à me payer décemment sans même avoir à chercher.

    Dans mon entreprise actuelle, j’ai fait en même pas un an de présence mieux que certains incompétents qui sont là depuis des années, je leur ai fait gagner beaucoup d’argent grâce a mes initiatives et mes compétences, et j’ai eu quoi lors de mon point annuel? Même pas une petite tape sur l’épaule en mode « c’est bien on est contents de toi », juste des histoires de situation économique soi disant difficile quand j’ai demandé à être payé autant que les dits incompétents.
    Et peu de temps après quand il y a eu UN incident, on ne m’a pas loupé je me suis fait pourrir en bonne et due forme là aussi pendant deux jours, je ne suis pas un cas isolé, aucune reconnaissance et des coups de pieds au cul quand on se rate c’est la règle là bas.

    Et après il se demandent sérieusement pourquoi tous leurs développeurs se barrent les uns après les autres?
    Ça fait tout juste 2 semaines que je réponds positivement aux recruteurs, et j’ai déjà passé deux entretiens sans postuler nulle part.

    Compagnons de la tech, ne vous y trompez pas, les entreprises ont plus besoin de nous que l’inverse, NOUS avons les compétences, NOUS avons le savoir, elles n’ont que l’argent que notre travail à très fort valeur ajouté leur rapporte. Courage !

Laisser un commentaire