Salut mon petit pote ! Tu me remets ? Mais si, tu sais bien : je suis ta conscience…

 …cette petite voix insupportable qui a presque toujours raison avant même que tu ne t’en rendes compte. J’aimerais te parler d’un truc personnel, basé sur notre histoire commune. Une petite piqûre de rappel qui, je l’espère, trouveras résonance dans ton cerveau un peu trop embrumé par tous les spliffs que tu te mets dans la gueule pour tenir le coup. Ça me fait de la peine de te voir comme ça, je t’avoue. D’un côté, je te comprends… Mais c’est mon rôle de te prendre la tête. C’est pour ton bien, comme dirait ton père. Et il me semble qu’est venu le temps de faire une petite rétrospective de ta courte vie de jeune actif. Si, si, je te jure, tu vas voir : c’est assez instructif. Prêt ?

Alors voilà : tu sors des études après quatre ans passés sur les bancs d’une fac publique pas franchement réputée pour son sérieux, et tu cherches à t’insérer dans la vie professionnelle. Persuadé qu’avoir un peu d’expérience dans ce qu’on appelle communément « le bas de l’échelle » te permettra d’avoir la tête solide pour grimper les fameux « échelons », tu chopes un taff de vendeur dans une grande enseigne culturelle française en période de Noël. Puis tu pointes au chômage trois mois. Puis tu es repris. Très vite, tu te sens pousser des ailes et tu annonces à tes parents que tu souhaites désormais te passer de leur aide mensuelle. Tu veux te faire tout seul et ce job est le moyen d’accéder enfin à l’autonomie et l’indépendance dont tu as rêvé pendant toute la durée de ton lycée et de tes études.

Pendant le temps où tu bosses pour cette boîte, tu découvres les joies de la badgeuse qui décompte tes minutes de retard mais ne prend jamais en compte les demi-heure de pauses que tu laisses de côté le midi (manger tous les jours le même sandwich dans sa bagnole, sur un parking de zone commerciale, ça finit par te souler alors tu préfères embaucher plus tôt) ni même les fois où tu finis un quart d’heure, une demi-heure plus tard que prévu, à cause des caisses de bouquins que tu n’as pas fini de vider. Le projet de loi Macron, soufflé amoureusement dans le creux de l’oreille du Ministre de l’Economie par ton boss suprême, suscite quelques vifs débats. Tu ne comprends pas tous les enjeux mais ce que tu sais, c’est que tu n’auras pas ton mot à dire si jamais la direction de ton magasin veut te faire bosser le dimanche. Tu es donc plutôt contre. Mais tu prends conscience que cet avis n’est pas partagé par tout le monde. Au sein même de ta bande de potes, il y en a quelques-un qui trouvent que, quand même, il n’est pas si mal ce projet de loi : ça permettra de remettre la France au travail, et ça fera du bien aux petits salaires comme le tien. Il y a toujours des gens qui sont prêt à faire des efforts pour gratter quelques thunes. « Travailler plus pour gagner plus », en somme. Le bon vieil argument imparable de la méritocratie. Si tu n’es pas d’accord avec cette idée, c’est que tu fais partie de ceux qui ne méritent pas de gagner plus.

Au boulot, tu assistes quotidiennement au rappel de ta rentabilité, avec un petit discours matinal sur les chiffres de vente, les objectifs du jour, de la semaine et du mois, en plus des formations infantilisantes censées te permettre de maîtriser les leviers à mettre en place pour refourguer des cartes de fidélités, des garanties et des accessoires inutiles à des clients que tu commences à ne plus voir comme des humains mais comme des cibles. Pendant ce temps-là, dans une indifférence quasiment générale, il y a cette librairie indépendante, institution nonagénaire de la ville où tu habites, qui met la clé sous la porte, faute de ressources pour continuer son activité dans des conditions correctes. Tu vois aussi ce collègue handicapé qui fait parfois quelques conneries, comme tout le monde, et sur le dos duquel chacun balance un peu en étant persuadé d’avoir bonne conscience. La direction de ton magasin finit par trouver un moyen de le dégager, avec l’avis d’un médecin. De ce que tu comprends, l’astuce consiste à le pousser à se faire déclarer handicapé suffisamment lourdement pour être déclaré inapte au travail. Un jour, il part à la visite médicale. Le lendemain il est congédié. Personne, même pas toi que cette magouille révolte, ne bouge le petit doigt. Tu déchantes pas mal sur les conditions de ton accès à l’expérience et à l’autonomie.

Tu profites de la fin de ton quatrième CDD pour faire une croix que tu espères définitive sur ta collaboration avec cette enseigne, et tu pointes au chômage pour la deuxième fois en l’espace d’un an et demi. C’est le début des vacances d’été, tu es content de retrouver tes potes et d’avoir un peu de temps libre, à la fraîche. Tu subis quelques vannes sur ton oisiveté liée au chômedu (comme si elle différait de la période de vacances dont tes amis jouissent après une année d’étude ou de stage en entreprise). Tu souris parce que dans le fond tu sais que ce n’est que de l’humour. Ce sont tes meilleurs copains, ils ne pensent pas à mal. Même toi, tu déconnes sur le sujet. Ça te rassure. Ça te permet de croire que, puisque tu es toujours motivé quoiqu’un peu moins jeune qu’au sortir de tes études, tu vas vite retrouver du travail (et un statut social légitime aux yeux de tous en prime).

Le chômage dure jusqu’octobre. Tu ne souris plus. Tu culpabilises de toucher des sous pour rester chez toi. Tu vois les autres qui retournent à l’école ou au boulot, qui ont des raisons de se plaindre ou de prendre des vacances. Toi, tu es continuellement en vacances, de quoi aurais-tu le droit de te plaindre ? Tu déprimes à fond. Tu ratisses plus large que le milieu de l’entreprise et tu finis par dénicher une offre intéressante de Service Civique pour une association qui gère un gros évènement culturel. Tu postules. Tu conviens. Tu es engagé.

Tu touches désormais 573€ par mois pour un boulot à 35h annualisées (c’est-à-dire que tu fais 32h/semaine pour l’instant mais que tu seras amené à taper les 50h le moment venu). Sur le principe ça ne te choque pas tant que ça. Il s’agit pour toi d’un sacrifice nécessaire pour ne pas avoir à retourner au turbin et subir les discours motivationels à deux balles. Et puis l’asso pour laquelle tu bosses, c’est quand même un gros truc, ça fera bien sur le bas de ton CV. Avec un peu de chance, tu te feras embaucher à la fin de ton contrat, si tu bosses bien. Le fait que vous soyez trois personnes en Service Civique sur la même année, que les offres de stage fleurissent et que les CDD prévus soient de la plus courte durée possible te font relativiser quant au milieu associatif mais tu fermes les yeux. Après tout ce temps passé à dialoguer avec toi-même, sponsorisé par Pôle Emploi, tu te dis simplement que tu as 10 mois de répit. Autant en profiter à fond.

Et puis, un beau matin, tu apprends au détour d’une conversation que tu ne coûtes à ton employeur que 6€ par mois. Par un miracle que tu n’as pas encore bien saisi, sur les 106€ que l’asso te verse en plus des 467€ payés par l’Etat, elle s’en fait rembourser 100.

Tu réfléchis deux secondes et tu fais le calcul : tu es passé d’un salaire légèrement au-dessus du SMIC à un revenu de chômeur avoisinant les 800€, puis à une indemnité de Service Civique (oui, parce que ce n’est pas un salaire, ce serait illégal : c’est donc une indemnité en compensation du don généreux que tu fais de ton temps de travail) qui est grosso modo équivalente à un RSA. Tu te demandes à quel moment tu as merdé. Tu te dis que, peut-être, tu as été con de lâcher ton job de vendeur de guides de voyages et de disques de Black M. Ou alors, peut-être que tu aurais dû pousser tes études un peu plus loin, histoire d’avoir une plus grosse paire de couilles à poser sur la table face aux autres concurrents sur le marché du travail ? Et tu sens comme un malaise : à quel moment y-a-t-il eu un basculement qui te fasse désormais te sentir responsable de la précarité dans laquelle tu te retrouves ?

Tu retournes le problème dans tous les sens et tu en viens à la conclusion qu’il n’y a peut-être pas un coupable unique, mais plusieurs de responsables à ta situation qui, tu en es persuadé, est similaire à celle de centaines, voire de milliers de tes concitoyens.

Le premier, c’est la libéralisation du marché financier. Sans lui, tu n’aurais pas subi autant de pression au taff, dans ta boîte cotée en Bourse (tout simplement parce qu’elle n’aurait pas été cotée en Bourse). Tu aurais pu faire ton job correctement, sans te demander le matin si ça valait le coup d’y aller, sans avoir l’impression d’être une donnée coûteuse aux yeux de ta direction (qui doit, elle, sans cesse rendre des comptes à ses actionnaires), sans te demander si tu ne prenais pas la place de cette nana de cinquante piges, gentille comme tout, consciencieuse, toujours souriante, en place depuis dix ans et toujours en CDD. Ne sois pas trop naïf, quand même : même une fois le marché financier disparu, il n’y aurait pas eu un aplanissement total des objectifs de rentabilité. Mais peut-être que ceux-là auraient été plus décents, voire tout simplement atteignables. Peut-être même que sans le marché, tu aurais trouvé un véritable plaisir à faire ton job, comme dans les légendes que tu as entendues sur les disquaires indépendants des années 80, à la pause clope chronométrée. Sans le marché, ton collègue handicapé n’aurait sans doute pas été poussé vers la sortie. Peut-être que tu n’aurais jamais connu le chômage, parce que tu aurais sereinement attendu de trouver une vraie opportunité avant de dire au revoir.

Le deuxième, c’est l’acceptation de ce marché, et de ses conditions esclavagistes, par la conscience collective. Cette fameuse excuse du « oui mais en temps de crise, faut bien faire des efforts ». A cette conscience collective, tu as envie de poser une série de questions dont tu connais déjà, malheureusement, les réponses : D’où sort cette fameuse crise ? Qui en est à l’origine ? Qui s’enrichit sur son dos ? Pourquoi la part des personnes les plus riches à l’échelle de la planète ne cesse de se réduire alors que la valeur des richesses que ces personnes se partagent ne cesse d’augmenter ? Quelles raisons pourraient pousser les actionnaires à freiner la cadence d’eux-mêmes ?

Le troisième, c’est l’Etat. Sans vouloir tomber dans la logique populiste chère à certains partis politiques extrémistes, celle du « tous pourris », tu te demandes quand même ce qui a poussé les gouvernements successifs, teintés de différentes couleurs plus ou moins chatoyantes, à toujours céder d’avantage aux entreprises alors même que leur rôle consistait à protéger ses travailleurs plutôt que de les jeter en pâture au capitalisme, sans consultation, à grand renfort de réarrangements fiscaux et de lois votées à la va vite, pendant l’été ou passées en force. Et, bizarrement, tu en reviens à la logique de marché, à l’excuse des efforts à fournir en temps de crise. Ces petits cadeaux aux entreprises, même si elles laissent le travailleur chaque fois un peu plus démuni, c’est le prix à payer pour retrouver plein emploi, croissance, compétitivité (tous ces jolis noms qu’on te rabâche aux infos et que tu as fini par intégrer dans ton vocabulaire sans vraiment questionner leur sens). C’est le prix à payer pour éviter que les gros employeurs ne se fassent la malle vers un pays où la main d’œuvre et la fiscalité sont moins coûteuses. Ces petits cadeaux, c’est tout simplement la capitulation face à un chantage bien ficelé mais néanmoins insupportable. Une faiblesse d’un pouvoir institutionnel qui se fout bien de la gueule de ceux qu’il est censé protéger.

Le quatrième responsable, enfin, c’est toi-même. Toi qui, tous les jours sens monter la colère, l’envie d’exploser ta télé à chaque apparition du patron des patrons, à chaque fois que tu entends un responsable politique se laver les mains de son inaction en reportant toute la faute sur son prédécesseur. Toi qui as envie de pleurer en entendant Xavier Mathieu parler des Conti, en matant La loi du marché de Stéphane Brizé ou en repensant à tes anciens collègues qui voient tous les ans leurs primes se réduire et leurs objectifs augmenter pendant que leur boîte s’insurge des trop faibles bénéfices dégagés; ces collègues qui se demandent quand viendra leur tour, quand ils seront trop vieux, trop faibles, trop handicapés, trop humains pour être à la hauteur de la rentabilité qu’on leur demandera d’atteindre. Toi qui penses à tout ça mais qui n’agis jamais. Toi qui ne t’inscris pas dans un syndicat, toi qui ne descends jamais dans la rue, toi qui, moralement, ne cautionnes pas tout ce système de domination mais qui ne fait rien pour l’enrayer. Pire : toi qui participe à tout ce merdier en acceptant, bon gré mal gré, un job bâtard, sous-payé, dont la création a peut-être été motivée par de bonnes intentions mais qui sert en réalité de tapis sous lequel on dissimule la précarité de la jeunesse.

Alors, à toi qui, même pas âgé de 25 ans, n’a plus confiance dans l’emploi, dans l’Etat, dans les entreprises, et qui commence à se faire à l’idée qu’un jour les allocations chômage, la sécurité sociale et les minimas sociaux se réduiront comme peau de chagrin jusqu’à disparaître (parce que, rappelle-toi, « en temps de crise, faut bien faire des efforts »), à toi qui ne te fais plus d’illusions quant à la possibilité d’accéder à une retraite décente, à toi qui sens la corde du marché du travail se resserrer autour de ton cou, j’aimerais te rappeler que dans un passé pas si lointain, des gens se sont battus pour la reconnaissance de leur travail, pour accéder à une forme de protection sociale, pour obtenir le droit de manifester, le droit de grève, le droit tout simple et si évident qu’on finirait presque par oublier qu’il existe : le droit de prétendre à être traité comme un humain et non comme une machine ou une donnée statistique. Ces gens n’étaient peut-être pas du même milieu social, ils ne partageaient peut-être pas les mêmes idéaux que toi, ce n’étaient sans doute pas non plus tes ancêtres directs, peut-être même que si tu les croisais aujourd’hui, tu les trouverais bien trop radicaux par rapport à ce que ta morale est capable de tolérer. Mais sans eux, tu n’en serais pas là. Sans eux, après tes études, tu aurais trouvé ton job pourri de vendeur en produits culturels et tu n’aurais pas pu t’en défaire. Point barre.

Alors, à toi qui penses que tu ne peux rien faire parce que tu n’es qu’un simple citoyen, un pion comme les autres, que tu n’as pas voix au chapitre, que tout ça te dépasse et que le combat est perdu d’avance, qui que tu sois, quelle que soit ta condition sociale, que tu subisses ou non les injustices, que tu te gaves sur le dos des autres ou que tu sois celui qui fait partie du bas de l’échelle, j’aimerais te dire, en toute sincérité : tu vaux mieux que ça.

11 thoughts on “Salut mon petit pote ! Tu me remets ? Mais si, tu sais bien : je suis ta conscience…

  1. A défaut de travail, et si vous êtes toujours au chômage profitez de votre talent d’écrivain je me ferai un plaisir de vous lire. Texte magnifique

  2. Chapeau, il n’y a pas un point que tu décris que je n’ai pas affleuré un jour.
    Je remercie encore le collectif « On vaut mieux que ca « .
    Ce qui est fort en lisant ces articles, c’est qu’a chaque articles que je lis, j’ai l’impression que c’est mon cœur qui parle.
    A chaque fois je suis pris au tripes de voir des humains qui enfin se rendent compte qu’ils aurait peut etre besoin d’exister, le fait de se dire que finalement qu’est ce que l’on veut vraiment? Le fait de se dire que l’altruisme et le fait de bien faire son travail est finalement tellement plus important que la sécurité de l’emploi

    Je reviens chaque semaines lires les derniers commentaires et je peux dire qu’a chaque fois je suis surpris par le temps que je peux consacrer à continuer a lire.
    Ces articles sont tellement criant de vérité c’est fascinant. Et je suis vraiment heureux que ce mouvement semble prendre des fondations plus solides que toutes ces modes epheméres . Je suis même surpris qu’un mouvement issus d’internet face son petit bonhomme de chemin en semblant prendre de plus en plus de consistance.
    Je vous remercie encore chers orgas du site, vous faites un travail qui soulage beaucoup de monde. Et franchement IRL j’aurais bien envie de vous donner une accolade joyeuse pour tous ces serrages de gorges, ces sanglots étouffé et ces larmes qui coulent quand je voit des gens refléter exactement mon ressentis et de voir leur douleurs tellement palpable et vivante. Merci encore.

  3. La valeur ! La valeur ! La valeur ! 3 fois, 4 fois, 1000 fois la valeur ! Bravo !
    Et si on sortait le pognon de la valeur à coup de pompe dans le cul ? Continuez !

  4. Désillusions, prises de conscience et clairvoyance. Merci d’avoir partagé ce récit et d’encourager à ne pas céder au sentiment d’impuissance 😉

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