Le harcèlement « ordinaire » au travail quand on est une femme

Neuvième fois que je me rends au travail.

Le vase déborde aujourd’hui, bien que ce ne fût pas le pire des samedi. Je travaille depuis 2014 au sein d’une entreprise de nettoyage, qui officie tous les samedis sur un domaine skiable, au sein de différents établissements. Le travail n’est pas trop difficile, on rigole entre collègues, les journées ne sont pas trop longues, ce n’est (presque) pas payé au lance-pierre, ça fera bien pour la saison. Ça c’était mon ressenti au début du premier jour.

Depuis, chaque samedi, je rentre chez moi la boule au ventre. De ma vie, je n’avais jamais été témoin direct et victime d’autant de sexisme, de discriminations, d’égoïsme et d’inconscience. Chaque samedi, je reçois quantité de remarques, de « blagues » comme ils appellent ça, de la part de certaines personnes de mon équipe, sur mon physique, sur ma condition de femme, sur mon travail, sur ma façon de m’habiller, sur ma vie, sur le peu que je partage de moi dans les conversations. « Vous les femmes vous êtes génétiquement programmées pour faire le ménage il faut dire, c’est pas étonnant que tu fasses du bon travail ! » Je ris. Puis je me rends compte que je ne sais pas pourquoi je ris. Certainement pour m’intégrer un peu et éviter d’avoir à passer de trop mauvais moments dans le cadre d’un travail qui m’est nécessaire pour vivre convenablement. Mais ça, au fond, ça ne me fait pas rire. J’en fais part à l’auteur de cette remarque. Je le dis clairement, plusieurs fois. Plusieurs fois, entre quatre yeux ou en présence de mon collègue, calmement, j’explique que ça me dérange. Et que de manière générale, ce ne sont pas des choses qui se disent. En voyant que ça continue, je deviens un peu plus virulente, et un samedi, pour le voyage de retour, au lieu de discuter avec les autres comme d’habitude, je mets mes écouteurs pour éviter les traditionnelles vannes dégueulasses sur le physique d’une collègue un peu ronde, ou sur le cul des femmes qu’on croise sur le bord de la route. C’est continu et insoutenable. Et pourtant, tous continuent paisiblement. Un autre samedi, alors que j’étais assise au-devant du véhicule, le conducteur me frappe violemment la cuisse en accompagnant son geste d’une remarque du genre bien crade. J’ai bien fait comprendre que non, on fait pas ça, non. S’en suivirent chaque jour de travail suivant des « attention faut surtout pas la toucher » ou « fais gaffe je vais attacher ma ceinture, je risque de toucher ta veste je voudrais pas t’offusquer ! ». On me reluque tranquillement pendant que je fais mon travail. On commente joyeusement chacune de mes fringues. A midi, tout ça atteint sans doute son apogée. Alors qu’en temps normal, nous partagerions une pause sympa entre collègues, tout cela tourne souvent en discussion sur la vie sexuelle des deux mecs avec qui je mange, agrémentée de termes précis et de petites remarques immondes sur les femmes, voire de gestes sans équivoque sur leurs positions sexuelles à géométrie variable. Salut, je suis là. Youhou. Là. Un petit recueil de remarques que j’ai reçues ou dont j’ai été témoin ? C’est parti. « Faut dire, t’es qu’une femme, tu peux pas comprendre. » « Wow elle a un petit cul d’enfer celle là » « Tu veux pas enlever ton pull, sérieux ? » « Si elle on la met à l’avant de la voiture, elle pèse tellement lourd, on arrivera pas à monter à la station ! » « Qui voudrait se la taper, t’as vu sa gueule à celle-là ? Faut vraiment être aveugle, même bourré je l’approche pas. » « Tu sais les femmes elles sont chiantes de toute façon. » « Les femmes ont voulu avoir les mêmes droits que les hommes, alors maintenant elle va se bouger le cul aussi la minette, elle se démerde ! » « T’as pas mis de décolleté aujourd’hui ? Je suis déçu. » Ca, c’est la quantité moyenne de remarque par samedi. Si dans votre tête, en lisant ces phrases, à un moment vous vous êtes dit « c’est bon c’est juste une vanne », vous avez un problème. Un sérieux problème. La plupart du temps je fais de l’ironie pour répondre, pour les raisons citées plus haut. J’ai tenté de montrer de façon sérieuse ce que j’en pensais, ils n’ont pas compris (ou ne voulaient pas comprendre). Pour eux, c’est de la vanne, de la bonne vanne qui agrémente un samedi chiant à faire du ménage. Peu de gens ont du ouvrir leur gueule sur le sujet, je n’ai vu aucune fille, aucun garçon de l’équipe faire remarquer à ces personnes que leur comportement était inadmissible. Elles rient. Ils rient. Comme je le faisais au début. De vieux amis qui ont fait leurs classes dans cette entreprise me disent « laisse pisser, supporte, c’est juste pour un samedi par semaine ». Un samedi par semaine, tous les jours, une fois par jour, une fois dans sa vie, une chose intolérable reste une chose intolérable et doit être dénoncée. Personne n’a à subir ça. Personne. Surtout dans le cadre du travail, où chacun est censé composer avec les autres afin de parvenir à une certaine entente, gage d’une bonne ambiance ou au moins de conditions de travail correctes, dans le cadre d’une activité que l’on est plus ou moins obligés d’exercer pour pouvoir manger et payer son loyer. On vient là pour faire notre boulot, femme, homme, qui que l’on soit. A défaut de faire des rencontres agréables, il est normal d’exiger de travailler dans des conditions que je qualifierais de « normales ». C’est pas parce qu’une remarque est balancée sur le ton de la vanne qu’elle n’est pas sans conséquences. Bien au contraire. L’humour est une arme perfide. Un cinéaste allemand a un jour dit « Ce qu’on est incapable de changer, il faut au moins le décrire ». Je crois que c’est ce que je fais là, à défaut d’avoir provoqué un changement chez mes collègues. Je voulais faire part de tout ça pour faire prendre conscience aux gens que tout ça, ça existe et ça arrive tous les jours. A ceux ou celles qui croient effectivement que tout ça, c’est que de la blagounette et qu’on peut le placer çà et là pour épicer une conversation, à ceux ou celles qui en ont été victimes. Sachez qu’on peut rire de tout, mais certainement pas avec tout le monde. De tels actes sont graves, et aujourd’hui, peu s’en plaignent, quand ce n’est pas par peur, parce qu’ils font partie intégrante d’un quotidien parsemé d’horreurs qu’on supporte tant bien que mal, si tant est qu’on soit conscient de leur existence. Cependant, si on s’y attarde, on peut remarquer qu’on touche tout de même à des actes pouvant relever de la justice (harcèlement moral, sexuel, tout ça). Alors pourquoi ne pas porter plainte un de ces quatre ? Après tout, il parait que « les femmes sont chiantes », alors autant l’être jusqu’au bout A l’époque, j’étais médicalement fragile et je n’avais pas eu la force de porter plainte ou même d’en parler à la patronne de cette entreprise. Aujourd’hui en 2016, j’ai revu passer ces gens en voiture alors que je me rendais sur mon nouveau lieu de travail. Et j’ai pensé aux nouvelles recrues, peut-être comme moi des jeunes filles de 21 ans, qui subiront peut-être les mêmes choses, sans oser en parler, sans oser en penser quoi que ce soit.

Aujourd’hui, en 2016, j’envisage sérieusement d’en parler.

Pour ces jeunes filles et pour tous et toutes les autres.

Parce que ce n’est pas normal.

Parce que j’ai une voix et que je compte bien m’en servir.

Parce qu’on vaut mieux que ça.

*source image d’entête : flickr

7 thoughts on “Le harcèlement « ordinaire » au travail quand on est une femme

  1. Entièrement d’accord avec toi, tu as tout à fait raison. Félicitations pour ton courage, ce n’est pas simple de dénoncer ce genre de comportements. 🙂

  2. Ce genre de comportement est inadmissible, de la part d’hommes comme de femmes. Qu’on fasse de l’humour sur son lieu de travail est une chose, mais qu’on fasse passer sous couvert « d’humour » des remarques dégradantes, irrespectueuses et inappropriées, c’est juste de l’hypocrisie, pas de la légèreté. Tu as amplement raison de dénoncer ce genre de comportement, car ils nuisent à toutes et à tous, à l’exception de leurs égoïstes auteurs (ce qui n’est pas normal).

  3. Il s’agit clairement de harcèlement et ce n’est pas être chiante que d’en faire part à la Direction de l’entreprise afin bien entendu de faire cesser ces comportements inadmissible.
    Et si par malheur l’entreprise ne fait rien, alors un dépôt de plainte est totalement justifié (contre l’employeur avant tout).

    Bon courage

  4. J’ai lu votre témoignage avec des yeux ronds comme des billes.
    Je suis très loin de cette extrémité dans mon travail mais mon patron a parfois des comportements lourds, voire parfois déplacés.
    Je suis secrétaire et je travaille seule avec lui. Parfois on fait des repas avec son épouse et son pote, et je me souviens par exemple de ce qui s’est passé l’autre jour : une belle jeune fille est passée et ils l’ont reluquée, avant de dire qu’ils aimeraient bien l’avoir près d’eux… Ensuite, une autre jeune fille est passée, plus ronde et moins gracieuse ; une fois qu’elle se fut éloignée, commentaires déplacés : celle-là elle reste loin, etc…

    Mon compagnon travaille parfois avec mon patron et parfois l’intrusion (voulue, parce que c’est drôle) dans notre vie privée nous fait grincer des dents. Je suis obligée de réfléchir à deux fois avant de dire quoi que ce soit à mon patron, de tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de répondre à une question aussi bête que « tu as fait quoi de ton weekend » parce que je sais que mon compagnon va avoir droit à des remarques désobligeantes ou des moqueries après.

    Je me souviens aussi d’une fois où j’ai refusé d’aller manger seule avec mon patron, parce que j’avais pas envie, parce que j’avais envie de manger seule. J’ai prétexté un repas avec une amie ; mon patron a insisté par sms lorsqu’il a su que j’étais déjà de retour au bureau à 12.30 (j’avais quitté à 11.30 pour aller à la poste), m’a dit que mon amie me l’avait « mise bien profond » (parce qu’on avait pas pris deux heures comme lui pour manger au restau), entre autre choses… j’avais fait l’erreur de lui confier qu’elle est lesbienne, pour l’entendre ce jour-là la qualifier de « broûte-gazon ».

    Rien à voir avec du harcèlement mais c’est quand même désagréable, de devoir constamment surveiller ses propos parce que le patron va se moquer, dénigrer…

  5. Bonjour,
    j’ai 55 ans, j’ai toujours bossé dans des environnements mixtes ou masculins, et des boulots de production donc très « populaires » A mon avis c’est un combat, pas pour faire changer les choses (faut pas rêver) mais pour se faire respecter. Il faut comprendre les codes comportementaux, et se battre : rien ne nous est donné ni garanti (malgré les lois) mais tout se conquiert et par tous les moyens. Je suis allée aussi bien jusqu’à dire à un collègue « sors si t’es un homme qu’on s’explique dehors » … que menacer le « chef » de porter plainte pour harcèlement s’il n’intervenait pas.
    Une copine bossant aussi à la production avec majoritairement des mecs, s’est définie comme appartenant au « sous prolétariat féminin » et expliquait à ses collègues qu’ils se servaient d’elle comme « poubelle sexuelle » en disant au travail toutes les saloperies « istes » qu’ils n’auraient jamais proférées devant leurs femmes … je trouve son analyse très éclairante.
    Ceci dit, j’ai quand même toujours préféré bosser avec des mecs que seulement avec des nanas : je trouve l’ambiance « entre filles » bien pire pour moi et délétère à la longue …
    Un bon truc à faire : de l’auto défense féministe, ça aide à identifier les limites personnelles du respect, et comprendre que ces limites, c’est à nous (bien que femmes) de les indiquer aux autres. Ce ne sont ni les textes ni la loi qui le leur feront comprendre.
    S’exprimer et se battre, parce qu’on le vaut bien …
    merci pour ce partage

  6. C’est saisissant, qui dira que l’homéopathie est sans effet ?
    Je suis confronté tous les jours à ce genre de situations dans mon métier de conseil aux entreprises de services.
    Certains métiers jouent sur l’ambiguïté tel les services d’accueil en entreprise par exemple (relation d’attirance) ou le nettoyage (relation de machisme ou de domination)… en passant par l’Office Management et j’en passe.
    Amener ces entreprises de services à imposer une règle d’action en cas de comportement déviant « client » est déjà un grand pas, mais aussi une affirmation d’une éthique, d’une responsabilité sociale. De même que mettre en place une cellule d’écoute pour remonter les souffrances d’une part et les problèmes d’autre part afin de les traiter, des réseaux de partage afin d’échanger avec ses collègues pour vider son sac. Enfin, l’information – formation est clé, sauf que l’on touche certaines limites intimes qu’il appartient aussi à chacun d’identifier et d’explorer.
    Saches qu’il y a des hommes très sensibles sur ce sujet précis, ce n’est pas qu’un combat de femmes si je peux me permettre.
    Merci de ce témoignage
    Frédéric

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