Jusqu’à la fin du CAP, je n’ai jamais pu cuire quoi que ce soit

Après quelques années d’études d’architecture que je n’arrivais plus à financer, je me suis lancée dans le beau métier de passion qu’est la cuisine… Grâce à un piston, j’ai pu rentrer dans un restaurant 2 étoiles, en tant qu’apprentie CAP cuisine pour 1 an à 39h par semaine… C’est ce que je croyais du moins, l’entretien d’embauche n’en était pas vraiment un, vu le piston.

Le chef à la collerette bleu blanc rouge m’explique que je vais faire le tour des différents partis, froid, pâtisserie viande et enfin poisson qui demande de la maîtrise. Je commence aux entrées (froid) donc, j’arrive à 7h45 pour commencer à 8h, le second me dit, avec un ton paternel comme si j’avais 3 ans alors que j’en ai 20, que les apprentis devraient être là avant les autres pour mettre en place les postes de travail, je demande à quelle heure je dois venir ? 7h c’est bien.

On me met à la tâche, la matinée passe, on me demande constamment d’aller plus vite, il FAUT aller plus vite, deux mains : deux vitesses, puis on me pose un « timer » à côté de moi, on me demande de finir avant que ça sonne, je n’y arrive pas. Le midi, j’ai le droit à aller en pause avant les autres, je mange avec les serveurs, 20 min de pause, 5 min avant la fin de la pause, je vois quelques cuisiniers nous rejoindre pour manger sur des caisses en plastique sans table, parce qu’il n’y a pas assez de place pour manger pour la moitié du personnel. D’ailleurs la moitié sont des stagiaires, payés entre 100 et 300€ par mois, je fais partie des privilégiés donc…

Le service est affreux, on me crie dessus, le maître d’hôtel se frotte à moi pendant qu’il pause les bons et me susurre à l’oreille que je l’excite… Je réponds mais le chef intervient et me dit qu’il faut que « ça sorte ». On fini de nettoyer la cuisine à 15h30, on rentre se reposer, pour revenir à 17h, le soir, on finit à plus de minuit.

Rapidement, on me met en pâtisserie qui est plus « tranquille » les horaires sont un peu près les mêmes, rapidement je fini par ne plus prendre que 5min de pause comme la quasi totalité des cuisinier (sauf le chef et le second) car je dois finir le travail demandé. Quand j’arrive à finir à temps, le second est là pour me donner du travail, même une tâche qui prend 20 min à 5 min de la pause… Je comprends que plus je travaillerais vite, plus j’aurais du travail. Je suis payée 930€ pour 70h/semaines parfois plus (les heures pas les euros!) le salaire ne bouge jamais 39h payées pas une de plus. Et les fêtes arrivent, on passe à 80h/semaines puis 85 puis plus de repos, on travaille pendant 17 jours d’affilée. La semaine entre noël et jour de l’an : 120h.

Le soir de noël, le chef arrive en pâtisserie et crie : « A. Tu fumes ? » « Oui chef » (toujours dire chef et répondre le plus succinctement possible) « donne moi tes cigarettes » il tente la main, je lui donne, il part en criant « je te rends service » et une serveuse m’explique que des clients n’ont plus de clopes et que le soir de noël c’est dur d’en trouver … J’ai jamais été remboursée. Pour la paye, on a le droit à une super prime de noël : 300€. Mon corps aussi a touché une prime : -12kg en 3mois, diarrhée chronique.

Puis en cours d’année, on se retrouve en sous effectif, 80h/semaines deviennent la routine, toujours 930€ par mois… Le harcèlement sexuel continue, le maître d’hôtel me prend le cul et me met des coups de reins en me disant ne te penche pas comme ça, ça m’excite, tout le monde rit, c’est un exemple parmi tant d’autre… Je continue de perdre du poids, je fini par pleurer chaque jour un peu plus au fond de la pâtisserie. Je demande au chef à multiple reprises de changer de poste, je suis là depuis 6 mois et je n’ai occupé que celui de pâtisserie à part mes premiers jours au froid, je n’ai cuit aucun poisson, aucune viande, aucuns légumes alors que je prépare un CAP cuisine. Il me répond inlassablement oui, sois patiente.

Au bout d’un moment mon professeur de l’école passe le voir et lui en parle, je suis changée de poste la semaine d’après mais au froid toujours et jusqu’à la fin du CAP, je n’ai jamais pu cuire quoi que ce soit à part de la sauce tomate, on m’a dit que si je voulais faire les recettes que l’école me demandait de faire, il fallait le faire en dehors des heures de travail imposées… Quand vous dites que vous faites déjà beaucoup trop d’heures supplémentaires (non rémunérées), on vous répond que c’est un métier difficile, qu’il faut avoir les épaules et qu’on ne compte pas ses heures…

J’ai fini par tellement être fatiguée et maigre (41kg) et la diarrhée chronique me pourrissait la vie, j’ai discuté avec un demi chef de parti qui m’a dit qu’il en pouvait plus non plus (comme tous mais personne ne se l’avouait), qu’il avait des diarrhées chroniques, qu’il avait aussi perdu beaucoup de poids, qu’il pensait faire une dépression (moi aussi) et qu’il voulait se faire arrêter (chose complètement interdite dans ce restaurant, on avait vu un collègue en faire les frais, il avait pourtant eu une crise cardiaque dans la cuisine sous les yeux du chef puis une opération à cœur ouvert, mais 6 mois d’arrêt c’était trop) j’ai quand même décidé de le suivre et on a prit un rdv ensemble chez le médecin à côté du Resto et on y est allé ensemble, mon collègue a prit 1 semaine et moi 1 mois.

Quand je suis revenue, 1 mois après donc et 1 jour avant la fermeture estivale (j’aurais dû demander 1 mois et 1 jour au médecin mais j’y avais pas pensé à l’époque), le second m’a vu et a éclaté de rire, c’est une blague ? Je veux pas d’elle en cuisine ! Elle revient le jour du nettoyage ! C’est n’importe quoi ! Il m’a dit, tu fais ce que tu veux mais je veux pas de toi en cuisine, je suis donc allé aider mes anciens collègues de pâtisserie mais quand le second est passé et a vu qu’on nettoyait un peu trop dans la bonne humeur, il m’a envoyé nettoyer la cave puis les escaliers de l’ immeuble privé locatif du chef où logeaient la plupart des stagiaires, puis les chambres et les sanitaires où ils logeaient, j’ai vu dans quelles conditions ils vivaient là…

Pour finir, le chef m’a demandé de ramasser tout ce qui n’était pas un gravier dans la cour de graviers, à quatre pattes donc, en pleine canicule, en plein soleil, à 15h de l’après midi… Ce jour là, il n’y a pas eu de repas. Voilà comment s’est terminé mon apprentissage, j’ai quand même eu mon CAP.

Mais le pire, c’est que mon histoire est loin d’être une exception, dans ce restaurant, j’étais loin d’être celle qui subissait le plus, j’en ai vu se faire insulter à longueur de journée, le chef courir avec une poêle fumante après un demi chef, les étrangers, ne parlant pas Français, étaient pris pour des idiots, les stagiaires faisaient le plus d’heures et les tâches les plus ingrates.

Ce restaurant n’est pas le pire ! Et il est dans la norme des étoilés et de beaucoup d’autres restaurants, j’ai vu ou entendu d’autres trucs sympas dans d’autres restaurants. Il paraît que c’est normal que dans la restauration, on ne paye pas les heures supplémentaires… Dommage, j’aurais été riche sinon…

14 thoughts on “Jusqu’à la fin du CAP, je n’ai jamais pu cuire quoi que ce soit

  1. J’ai fait de la restauration, dans 2 restos différents. Le premier n’était pas un étoilé, c’était un bistrot un peu haut de gamme mais pas « top niveau ». L’ambiance n’était pas mauvaise, la chef était sympa, mais c’était quand même le rush permanent et plus de 12h par jour au total. Le deuxième a été monté par un ancien apprenti de Bocuse, c’était un resto étoilé et tout et tout, une horreur. Je me suis fait insulter plus d’une fois, menacer de me faire « tabasser » si je mettais un cheveu dans de la cervelle des canuts (une préparation Lyonnaise), et j’ai été payé 20€ à la fin de ma semaine là-bas. Et on m’a expliqué que j’avais de la chance parce qu’en général, t’es payé que dalle. Sympa comme milieu :p

  2. QUELLE HORREUR! Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre d’abominations dans les cuisines. P****n, ça serait la moindre des choses de payer correctement les apprentis et de leur enseigner les ficelles du métier! Chapeau bas à toi d’avoir tenu jusque là mais aussi à tous les autres!

  3. ah tiens, ça me fait toujours autant rire quand je raconte mes histoires et qu’on me dit que non ce n’est qu’une « exception » et que je n’ai pas eu de chance… Merci de prouver ce qui est vrai.

    1. Je ne sais pas ce qu’il en est pour cet endroit, mais quand j’ai déclaré du harcèlement moral (sur moi et sur ma collègue) à l’inspection du travail, ils m’ont dit que ce n’était pas très important et qu’ils avaient d’autres choses à faire que de traiter notre dossier…

  4. Toutes les cuisines, boulangeries, pâtisseries dans lesquels j’ai pu travailler on était comme ça, c’est un milieu déshumanisant, déshumanisé, plus le standing est élevé, moins l’humain a de la valeur, les cols tricolores sont les pires de tous…
    Je suis heureux d’avoir fui à temps, quand je vois ce que sont devenus mes camarades qui y sont restés…

  5. Sortant de bac pro hôtellerie-restauration, j’en ai fais des stages.
    Dans ce métier, stagiaire = esclave idiot, et non apprenant (je pense pas que ce soit la seule filière malheureusement). On s’attends à ce que vous sachiez tout faire, tout le temps, que vous vous tapiez plus de travail que les employés car vous êtes mieux qu’un salarié, vous êtes un esclave gratuit. Dès qu’on pouvait me foutre 35h, on me les mettait. Jusqu’à la dernière minute, quitte à enlever des heures aux salariés qui étaient parfois volontaire pour des heures supp’ car certains avaient besoin d’argent. Tout ça pour qu’on me dise « les stagiaires, tous des feignants, vous voulez jamais travailler ». Normal ducon, je taff 35h/semaine pendant un mois et je suis pas payé !
    Et tristement, c’est « normal en restauration ». Aucun soutien de la part de mes amis (aussi dans la restauration), qui disent que c’est normal de faire des heures supp’. Normal quand on est payés, pas quand on sert de poubelle au manager.
    C’est d’ailleurs là que j’ai compris que les manager n’apprennent pas à gérer une équipe, mais bien à la presser jusqu’à la dernière goutte.

    Bref, la restauration, je n’y reviendrais pas. Le pire, c’est que le travail à MacDo, sur lequel tout le mode crache, est bien plus agréable que dans la plupart des restaurants dans lesquels j’ai travaillé (et qui pourtant, était meilleurs que ce témoignage).
    PS : c’est marrant parce que je fais actuellement le contraire : de la filière restauration, j’essaie de me reconvertir en architecture.

  6. Ça me rappelle tellement mon apprentissage. J’y suis rentrée à 15 ans mais apparemment j’étais déjà suffisamment vieille pour subir les réflexions salaces et sexiste et sexuelles de mes supérieurs. A l’époque ça m’a tellement dégoûté que j’en suis tombé dans une espèce d’anorexie. Je dis espèce car quand le calvaire psychologique c’est arrêté je n’ai pas eu beaucoup de mal à remanger. ..
    Mon super patron a tout bonnement refuser de me former sous le simple prétexte que j’étais une fille, a menacé de me virer uniquement parce que j’ai vécu une amourette avec un des stagiaires (qui contrairement au patron avait le mérite d’avoir mon âge ) et a tout fait pour me pourrir la vie. Jamais assez vite, jamais assez bien, jamais assez rentable (pourtant payée que 350€ par mois) .
    Maintenant j’ai un BTS en hôtellerie restauration et un seul mot d’ordre : « je n’avance qu’à mon rythme et si le boss ne s’en contente pas , il n’a cas embauché une autre personne

  7. J’ai été apprentie dans un étoilé aussi. C’était une petite équipe et une entreprise familial, je n’ai jamais vécu de harcèlement sexuel heureusement mais je me retrouve dans le reste. Tu peux être fière de t’en être sortie indemne, dans cette ambiance, tout le monde en pâtit. Et c’est extrêmement difficile de sortir de là car tout le monde te fait croire que si tu n’y arrives pas c’est de ta faute (alors que le rythme est hyper contraignant, l’hygiène de vie déplorable…). Ils te disent tous que « le métier est comme ça », qu’à leur époque « c’était pire », qu’il faut « avoir les épaules ». Comme si c’était une fierté d’avoir réussi à accepter de se faire traiter comme un chien!

  8. Les restos comme ça, faut donner les noms et prévenir les collègues ! De toutes façons, ils coulent tout seul : trop de turn over et ça fini par se savoir dans le métier. J’ai fait 7 ans de restauration, j’ai mis le temps à comprendre et j’zai rencontré toutes sortes de patrons et de collègues mauvais. Et maintenant je l’attend le prochain qui aura envie de me marcher sur les pieds ^-^.
    Malheureusement, il faut apprendre le code du travail par cœur et ne pas hésiter à taper sur la table.
    Je ne fais plus de restauration maintenant, mais courage à ceux qui restent et qui ont des tafs de merde !

  9. Je n’ai jamais travaillé dans ce domaine là, mais je sais que c’est un travail difficile (et je ne comprends pas ceux qui permettent de souvent le dénigrer). J’ai lu ton témoignage ce matin et celui-ci m’a énormément choqué… C’est inhumain ! Bravo à toi, en tous cas d’avoir tenu aussi longtemps dans ces conditions… Tu as tout mon respect >< ! Je te souhaite bien du courage pour la suite

  10. Assez effrayant ce témoignage !
    Je suis assez embêtée car j’aime beaucoup manger au restaurant. Pour autant, ça me couperait sûrement l’appétit d’apprendre que dans mon resto préféré, les employés et stagiaires sont traités aussi mal…
    Après le label « fait maison », peut-on imaginer un label « management équitable » pour être sûr de ne pas engraisser des patrons indélicats ?

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