J’ai démissionné au bout d’un an, j’avais perdu 10 kilos.

Pendant des années, après mon bac, j’ai enchaîné les petits boulots. Je cherchais mon orientation à long terme, j’avais des envies d’indépendance, et je tâtonnais. J’ai commencé par être aide ménagère à domicile auprès d’une association prestataire. Je faisais des remplacements. J’ai commencé début juillet, on m’a expliqué mon travail dans les grandes lignes tout en précisant bien que chaque personne est différente et que le travail varie. Sans plus d’explication, on m’a fourni des horaires, des adresses et des clés. J’ai donc du improviser auprès de ces personnes qui dépendaient de moi pour avoir un logement à peu près propre, un frigo rempli et un peu d’humanité. Et j’ai aussi dû bâcler mon travail trop souvent, pour tenir à peu près mes horaires : la plupart du temps, j’avais 5 minutes chrono pour traverser la ville dans un sens, en pleine saison touristique comme en hiver. Puis j’avais à nouveau le même laps de temps pour retourner au premier quartier, m’occuper de la voisine de la précédente personne…)

Lors d’un conflit avec une de ces personnes (elle m’insultait pendant les 4h par jour que je passais chez elle), j’ai été forcée à démissionner : cette personne et sa fille ont toutes les deux porté plainte contre moi pour maltraitance, ce qui était faux. J’ai été accusée de l’avoir giflée violemment sous le coup de l’énervement. Même l’infirmière, qui est arrivée juste après mon départ, a pu attester qu’aucune marque n’était visible, ni gonflement sur le visage de la personne. Pourtant, l’association m’a obligé à démissionner, ne voulant pas faire de vague et profitant du fait que je ne connaissais visiblement pas les lois du travail. Voilà ma première expérience de travail.

Pendant ces années, j’ai surtout travaillé en hôtellerie-restauration, sous pas mal de forme : auberge-brasserie en pleine saison touristique, fast-food, cafétéria, restaurant plus traditionnel, chaîne d’hôtel… la première règle qu’on m’y a enseigné a été de ne pas me réhydrater à la vue des clients, pour ne pas qu’ils se rappellent que je suis un être humain. Les employés de restauration doivent toujours boire le plus discrètement possible, voire même en s’excusant. A l’auberge, un matin où je m’occupais de « ma part » des chambres à faire, je soulève un matelas deux places, bien lourd, pour y border mon drap. Mais mon bras gauche retombe soudain sur mon flac, inerte. Une douleur pointe dans mon épaule. Je vais prévenir ma collègue pour qu’elle finisse la chambre à ma place, et je descends voir le patron, lui demandant d’appeler ma mère, n’étant pas moi-même en état de conduire jusqu’à un médecin. Il refuse. Je dois d’abord finir mon travail. J’ai mal, je retiens difficilement mes larmes de douleurs et de frustration. Une collègue serveuse intervient, se fait rembarrer. Il a fallu que ce soit un client qui intervienne pour qu’on me laisse utiliser le téléphone. Au final, je n’avais qu’un nerf coincé dans l’épaule, mais cette histoire m’a marquée.

En cafétéria, ça a été. Le boulot est peu épanouissant, mais finalement le plus dur n’a pas été de subir les patrons, mais plutôt les clients qui n’ont pas le moindre respect pour les employés de tels établissements. En fast-food, par contre… entre un manager qui m’explique devant les clients que mes poils aux pattes ne sont pas conforme aux règles d’hygiène de l’établissement parce que je suis une fille ; le fait qu’on me fasse prendre ma caisse en étant aphone, m’obligeant à me pencher par-dessus le comptoir, soufflant mes microbes directement à la face du client et à aggraver mon aphonie, devant hausser mes croassements pour espérer me faire entendre des gens que je suis sensée servir ; le fait que le même manager me force, malgré mes problèmes de dos avérés, à soulever de lourdes charges, tout en me faisant peur par derrière (vous savez, quand on s’approche furtivement et qu’on hurle « WAH » à l’oreille de la personne), jusqu’à ce que je fasse un lumbago.

Lorsque je me suis bloqué le dos, j’ai été voir ma directrice pour lui demander de m’amener à l’hôpital tant la douleur était forte, mais elle a refusé, disant avoir trop de travail. Aucun manager n’a voulu me ramener non plus. N’ayant pas de téléphone ni l’autorisation d’utiliser celui du bureau, je suis rentré chez moi à pied, crispée par la douleur. J’ai mis près d’une heure à faire une route d’un quart d’heure. Revenue deux semaines plus tard, j’explique à ce manager que me demander de soulever de lourde charge et me faire peur était désormais hors de question, car je suis encore encore en rémission et que tout mes muscles sont à vifs. Il ne lui a pas fallut plus d’une heure pour oublier ces recommandations et me faire sursauter. Mes muscles se sont immédiatement raidis, me causant une douleur insoutenable. Cette fois, j’ai eu l’autorisation d’appeler un taxi pour m’emmener à l’hôpital. Mais encore une fois, personne n’a voulu se déplacer. J’ai démissionné le lendemain, sur la période de mon arrêt de travail. Bien sûr, ces « incidents » ne furent pas considéré comme accident du travail.

En fast-food, il y a aussi des horaires de nuit. Quand on me les a proposé, dans le deuxième fast-food où j’ai travaillé, j’ai sauté de joie : les horaires de nuit sont majorées et les heures « complémentaires » sont plus souvent payées que récupérées. Mais ce que je ne mesurais pas, c’était le « jet-lag ». Imaginez, on vous prévoit 3 mois d’horaires de nuit. Parmi ses trois mois, les horaires passeront de jour juste le temps d’une semaine, une fois de temps en temps : vous travaillez sur les heures où vous avez pris l’habitude de vous reposer du travail. Avec la fatigue, viennent les remontrances sur le manque d’efficacité. Les horaires de nuit, ça veut aussi dire les soirs de gros « rush », comme les fêtes de fin d’année, ou les vacances scolaires. En nuit, vous êtes chargés de « fermer » le restaurant, c’est-à-dire finir le travail des collègues de jour qui sont partis parfaitement à l’heure, pointeuse oblige, tout en continuant à servir les clients au drive, et en préparant le restaurant pour l’ouverture du petit déjeuner. Il faut qu’à 8h pétantes, tout soit prêt et tous les clients servis. Nous avons droit à une pause de ¾ d’heure – 1h au milieu. Sauf les soirs de gros rush. Ces soirs où on se relaie pour continuer à faire tourner la boutique pendant que l’autre va pisser ou se fumer une clope longuement attendue. Les saletés s’accumulent en cuisine, mais les commandes fusent et il n’y a pas de pause. Mon collègue en cuisine profite d’un fournée de burger pour nous en faire un chacun, que nous mangeons debout, tout en continuant à courir pour servir les clients impatients. Le/la manager court autant que nous, sachant qu’il/elle a toute la partie administrative, logistique et trésorière à gérer derrière. Parfois, nous parvenons à avoir un creux. Pour rattraper le retard accumulé, nous nous contentons d’un quart d’heure de pause chacun, à tour de rôle pour manger, nous réhydrater, et fumer si besoin. En général, ces soirs-là, quand l’équipe du matin arrive, le restaurant ressemble à un champ de bataille en rémission. Alors on se fait engueuler pour notre retard, et puis on nous compte une heure de pause complète, parce qu’en-dessous de 15 minutes, la pause est payée. Nous n’avions qu’à aller plus vite si nous avions voulu une vraie pause. Heureusement que l’ambiance entre collègue était bonne, en général.

J’ai démissionné au bout d’un an à travailler de nuit. J’avais perdu 10 kilos, alors que je ne suis déjà pas bien grosse. Ça fait maintenant 4 ans que j’ai quitté ce travail, et je n’ai pas réussi à récupéré tout ce poids perdu.

Depuis, j’ai trouvé un autre travail, très épanouissant, auprès d’une association de parent-d’élève. J’enseignais l’anglais dans un espèce de club. Malheureusement, ce travail-là ne me permettait pas de vivre décemment, aussi ai-je dû demander le RSA activité pour le compléter. Deux années de suite, à la fin de mes CDD, j’ai failli me retrouver à la rue : en effet, je n’enseignais pas entre juin et octobre, les petits adhérents partants en vacances, mais il faut 3 mois à la CAF pour enregistrer une donnée. Aussi, comptant comme dernier salaire en date ma prime de fin de contrat, la CAF diminuait la somme du RSA, me laissant deux années de suite avec la modique somme de 149€/par mois pour payer mon loyer et mes factures. La première fois, j’ai sous-loué mon appartement en urgence. C’était un ami, il a pris en charge la plupart des frais, pour me permettre de m’acheter à manger. La deuxième année, j’ai du m’installer en urgence chez l’homme que je venais tout juste de rencontrer.

Alors quand nos dirigeants auront passé du temps à chercher du travail, à revenir chez les parents morts de honte de ne même pas pouvoir payer un loyer en attendant de trouver autre chose, quand ils auront plongé les mains dans la crasse en gardant le sourire (pour l’image de la boîte), quand ils rentreront chez eux le soir perclus de douleur, en se rendant compte qu’il faut encore étendre le linge, faire à manger et faire le ménage, alors qu’ils n’auront qu’une envie, c’est d’aller se coucher parce que le lendemain, il va falloir recommencer, là, j’écouterais peut-être leurs décisions quant à NOTRE avenir. #OnVautMieuxQueCa

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