Nous survivons à deux sur mon SMIC

Je vous écris aujourd’hui, parce que moi j’ai la chance d’avoir un travail salarié, et que je vis avec un compagnon qui, lui, n’a pas eu cette chance.

Il erre depuis de CDD en intérim, sans poste fixe ni considération. Aujourd’hui, c’est son histoire que je souhaiterai raconter, car lui-même ne se sent pas apte à le faire.

Diplômé en 2010 d’un master, il est sorti de l’école en août. Son stage de master 2 est prolongé de 2 mois, passant de 6 à 8 mois, parce qu’il « faisait du bon boulot ». On lui promet un poste, dont il ne verra jamais la couleur. Première désillusion, qui le lance sur le marché du travail à 23 ans.

23 ans. Trop jeune pour le RSA. Son stage n’étant qu’un stage, il n’a pas droit au chômage. Et comme il n’est plus étudiant boursier, la CAF lui baisse ses allocations logement. Heureusement à l’époque moi je travaille, nous (sur)vivons à 2 sur mon SMIC avec nos 500€ de loyer.

Au bout de 7 mois, il trouve un CDD de 6 mois. Son premier poste, il revit. Bon, payé 1450€, pour un bac +5 ce n’est pas très cher, mais « tu sais c’est déjà bien, et puis il faut bien commencer ». Oui, commencer à se faire exploiter mon ange. Je me réjouis tout de même pour lui, il travaille dans le social, pour un réseau de maisons de retraites. À l’issue de son CDD, on le remercie en lui disant « tu as bien travaillé, tu as de bonnes idées mais on est dans le public, on a pas d’argent pour les financer ». Et le voilà reparti.

De 2011 à 2016, son contrat le plus long sera de 3 mois : un CDD dans un centre d’accueil pour personnes handicapées. Jusqu’au dernier jour on lui fait miroiter un poste plus long, il apprendra le soir de son départ que son CDD ne sera même pas reconduit, car il est « trop efficace dans la structure, tu mets les autres administratifs mal à l’aise à travailler aussi vite« …

Les missions d’intérim de 15 jours et les périodes de chômage se succèdent.
Un été une auto-école l’embauche « au black » pour dépanner. « Tu comprends, je peux pas payer un plein temps si en plus je paye les charges, mais par contre au black ça peut se faire » dit la directrice qui roule dans un 4X4 qui vaut plus de 50.000€. Il accepte. Au bout d’un mois, il arrive au travail un matin et on lui dit de rentrer chez lui, sans explication. Il n’aura plus jamais de nouvelles.

Du jour au lendemain, les missions d’intérim régulières de 15 jours s’arrêtent. Plus de droit. Il a pourtant passé son permis, s’est rendu mobile, mais rien n’y fait. « Votre parcours est trop discontinu, on n’arrive pas à cerner votre profil », voilà ce que disent les recruteurs dans les salons pour l’emploi auxquels nous participons. Car oui depuis, moi, j’ai fini mes études (en septembre 2014), et nous sommes deux à rechercher du travail.

Il essaye courant 2014 de trouver une formation en alternance en RH/gestion-comptabilité. Pôle emploi l’envoie à des ateliers dont on le renvoie car il est « trop diplômé ».

Je trouve du travail en avril 2015, et je l’entraîne avec moi dans une nouvelle région. De toute façon là où nous étions, l’air n’était plus respirable: les « amis » qui jugent un couple de chômeurs, pleins de bon conseils à base de « trouvez un boulot alimentaire en attendant » et autres « mais vous avez le temps vous! ». Parce que oui, on souffre au travail, mais on souffre sans travail aussi.

Aujourd’hui, je travaille. Et moi, je n’ai rien à dire. Lui, il a trouvé un job à mi-temps dans un call-center, et il est heureux de se lever le matin, pour l’instant. Mais nous avons peur. Peur que tout recommence. Car nous sommes conscients que le travail fait souffrir, mais le fait de ne pas en avoir fait parfois encore plus mal. Et que c’est pour ça qu’on accepte tout, n’importe quoi, de se faire marcher dessus, traiter comme un con, comme une sous-merde, juste pour avoir l’impression de faire partie de la société.

Quel bonheur. Merci, patrons.

2 thoughts on “Nous survivons à deux sur mon SMIC

  1. En plein dans le mille. Je vis avec ma femme enceinte, au chômage depuis, avec mon boulot à temps partiel. On est complètement dépendants de ce revenu, alors que le boss est ignoble (il a fait partir 3 personnes en moins d’un an) et que j’en cauchemarde toutes les nuits.
    Pour nous, qui avons 30 ans et qui sommes passés par des dizaines de boites, le travail n’est rien d’autre qu’une étape aussi pénible qu’obligatoire pour avoir le droit de vivre sur cette planète. Mais en aucun cas nous n’associons travailler et épanouissement. Cela est pour nous aussi antinomique qu’un moment agréable et une double fracture déplacée. Pour nous épanouir, nous cumulons les activités à côté de l’emploi : bénévolat associatif, constructions de meubles en matériaux de récupération, jardinage, écriture… Mais cette nécessité de revenir dans cet enfer humain qu’est l’entreprise mine notre quotidien. Si nous le pouvions, nous trouverions ailleurs une rémunération.

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