Stage en journalisme et autres expériences précaires

Je suis rentrée dans le Marché du Travail sérieusement après mon diplôme de grande école (IEP de province).
Pendant ma dernière année d’étude, j’avais effectué deux stages dans deux grands médias (une radio et un journal) à l’étranger. Je bossais donc avec leurs correspondants permanents. Ce fut passionnant, certes, mais je ne fus pas payée pour mes deux mois chez chaque média. Or, pour la radio j’avais fait un boulot considérable. Mais, ce n’était pas étonnant de la part des médias. Je n’avais pas été payée, non plus, lors de mon stage à dans un autre journal en 2007 alors que je rédigeais et signais mes articles et que j’avais dû poser ma tente dans un camping car je n’avais pour budget que 180€ pour le mois. Le journal était en sous-effectif (période estivale…) et utilisait les stagiaires bénévoles au lieu de journaliste salariés. Ce fut un été très rude. La rédaction le savait, et un journaliste me proposa un matelas de camping qu’il n’avait jamais réussi à gonfler, et moi non plus. Je n’ai jamais su quoi penser de ce geste étrange.

En octobre 2012, je suis donc arrivée à Paris avec mon diplôme en main et des lettres de recommandation : aucun média ne m’a ouvert ses portes. On me disait de faire d’autres stages, ou de faire une école de journalisme. J’ai donc, dans l’urgence, fait toutes les boutiques de luxe place de l’Opéra, en quête d’un salaire de 1400 € afin de payer le loyer. J’ai été embauchée chez l’un d’entre elles, comme chargée de clientèle chinoise, en d’autres termes vendeuse. Le principe était simple, on n’était pas payées à la commission, mais en fonction de nos chiffres de ventes, notre salaire de base été revalorisé tous les ans (ou moins, tout dépendait). Le management était paternaliste. Je suis arrivée une fois à 10h01 et j’ai cru avoir commis le pire des crimes. J’avais une minute de retard. Il y avait des caméras, soit disant pour les vols, mais j’ai été convoquée chez la directrice parce que je m’étais appuyée contre la rambarde des escaliers. J’avais mal au pied avec ces foutus petits talons, et il fallait rester debout pour accueillir les client(e)s. On était en concurrence avec les autres vendeuses. Normalement, elles devaient me céder les clients chinois, mais en réalité, elles prenaient tout. Moi, je m’en foutais, sachant que nous n’étions pas payée à la comm’ et que je ne voulais pas jouer ce jeu. Mais la manageur (ma supérieur), me foutait la pression pour vendre. Ainsi, il m’a fallu parfois, devancer les autres vendeuses et prendre « mes clients » (jargon de l’entreprise) pour leur vendre les produits. Je ne suis restée qu’un mois, j’avais les pieds en vrac, le dos en vrac, et j’étais dégoûtée de l’ambiance où nous étions toutes l’ennemie de l’autre (que des femmes à part un seul homme).

Je suis après rentrée dans la précarité, je n’ai rien trouvé, je suis tombée au RSA, je me suis endettée. A force de chercher, j’ai pu avoir des remplacements chez un média radiophonique en tant qu’assistante journaliste. Mais là, je devenais une secrétaire, je devais prendre les RDV du journaliste, accueillir les invités etc. Je ne pouvais pas utiliser mes compétences de fixeuse et d’intervieweuse. On m’a conseillé de ne pas demander mes heures supp’ et de rester assistante un long moment afin de « rentrer dans la maison » où l’ambiance était assez morose après tous leurs plans de licenciements précédents. J’ai refusé et je suis allée au RH réclamer mes heures supp’. On me les a payées, on ne m’a plus jamais appelée.

J’ai été embauchée dans une structure culturelle, d’abord comme médiatrice puis comme assistante des relations pour les publics. J’ai commencé à travailler sans savoir mon salaire car quand j’ai demandé, la RH n’a pas voulu me répondre, et m’a même dit « que ça ne se demandait pas », me faisant culpabiliser. Deux collègues étaient présentes, et je me rappelle qu’elles se sont excusées de la part de la structure culturelle trouvant cela inadmissible. Je l’ai su deux semaines après avoir commencé à travailler. J’acceptai car j’en avais besoin. Ce fut intéressant bien que mes fonctions étaient parfois redondantes. Puis, ils partirent tous en vacances, et je me suis occupée de toute l’exposition du moment, personne n’était là pour me dire au-revoir quand tout s’est fini (sauf une amie que je m’étais fait là-bas et qui n’y bosse plus pour cause d’harcèlement moral dans son service et je peux en témoigner), mon contrat finissait le 18 août, le lieu fermait le 19 août. Ils auraient pu par courtoisie inclure leur fermeture comme congés payés, mais soit, c’est ainsi. Ce fut tout de même une bonne expérience.

Je suis après à nouveau tombée dans une période longue de chômage, j’en ai profité pour écrire moi qui avais toujours aimé ça. Mon premier recueil a été publié et mes droits d’auteurs (10% de la valeur HT du livre), me furent versés. Je suis tombée au RSA, puis à nouveau, j’ai pris le premier boulot que j’ai pu. Un camarade de l’IEP m’a proposé pour bosser dans sa boîte japonaise (qui vend du glutamate ) pour le Salon de l’Agroalimentaire. Mais en réalité, cette entreprise ne m’a jamais fait un contrat. C’est une de leur salarié, en auto-entrepreneur qui m’a payée sans me déclarer. J’ai bataillé pour être déclarée, et je l’ai finalement été, non sans m’attirer la foudre de cet ancien camaradue de classe qui me disait « ne pas jouer le jeu« . Bien évidemment, je ne le vois plus.

J’ai été ensuite institutrice dans une école privée. On m’a embauché un jeudi, pour une rentrée le lundi 1 septembre. On m’a demandé « où en était ma foi ». Je n’avais pas à répondre, mais il me fallait ce boulot, alors j’ai dit qu’elle était « intime ». On ne m’avait pas dit combien je gagnerai. J’ai découvert que c’était le rectorat qui me payait. Je trouvais ça étrange, en conseil de classe, nous devions écouter les prières de la directrice et émettre des vœux ou prières (école sous contrat avec l’État et on autorise ce genre de choses ?!). Je suis partie au bout de trois semaines. Je trouvais abyssal le boulot qui m’attendait avec ces enfants très attachants de 10 ans, mais surtout, j’étais incapable de leur faire un cours hebdomadaire d’éveil religieux (encore, école sous contrat avec l’État qui permet ça ?).

Je suis entrée au Musée de la Monnaie de Paris, j’étais passée par l’intérim dans une agence spéciale qui embauche des hôtesses d’accueil, assistants de billetterie, etc. On nous a expliqué dans les locaux, lors d’un RDV collectif (que je pensais individuel) après 1h30 d’attente (!) que nous ne serions pas payés double le dimanche et que les heures supp’ ne seraient pas majorées, qu’il fallait « jouer le jeu » (encore une fois). Mais nous devions avoir un CDI, et j’ai accepté. Nous avons eu la formation et nous devions commencer à travailler sans toutefois savoir quel contrat et quelle rémunération nous aurions. J’ai insisté sentant que cela ne sentait pas bon. Nous avons su que le contrat était un contrat saisonnier, comme pour les récolteurs d’abricots, et qu’il ne nous protégeait aucunement, que c’était loin d’être un CDI. J’ai tout de suite refusé, et j’en ai parlé à un jeune homme que j’avais rencontré lors de notre formation. Nous avons rédigés un mail ensemble que nous avons envoyé pour qu’il prenne conscience de l’exploitation en laquelle consistait cette sous-traitance de leur équipe. Nous n’avons jamais eu de réponse au mail.

Je suis entrée après dans un Musée en tant qu’agent polyvalent pour travailler, week-end, jours fériés, et vacances scolaires à 70% du temps. J’étais donc caissière pour un musée, et la régie avait aussi un management paternaliste et une sourde oreille. Je pouvais travailler jusqu’à 43H/semaine car tout était lissé après annuellement. Le nouveau directeur était attiré par moi selon ces termes :« vous exercez un pouvoir de séduction sur moi » (donc c’est ma faute ?). Pour « m’aider », il souhaitait créer un poste de secrétaire car il avait besoin de quelqu’un « d’intuitif » comme moi pour acheter des billets de train. J’ai démissionné.

Je pense que beaucoup de choses m’échappent. Mais celle qui ne m’échappe pas est celle de l’état dans lequel je suis après ces années de précarité. Pendant trois ans, à Paris, je n’ai pris qu’une semaine de vacances. Déprimée, fauchée, en surmenage, j’ai quitté Paris et je suis retournée vivre chez ma mère en province. Ça fait un an que je suis chez elle jour pour jour. J’ai postulé partout dans la ville où je suis notamment à l’Office de Tourisme car je parle plusieurs langues. On m’a répondu que l’équipe était au complet, cela justifiait donc que je ne pouvais pas être reçue en entretien. Cependant, quelques jours après, un ami de lycée, me dit qu’il vient d’être embauché. J’apprends alors que son père, Directeur de la culture, du patrimoine et du tourisme du département, connaît le directeur de l’office de tourisme et lui a demandé de lui créer un job pour son fils. J’en parle à mon ami qui demande à son père ce qui s’est passé, et que si c’est vrai, qu’il me reçoive pour me proposer quelque chose. Il me reçoit un mois après, après plusieurs relances, pour me dire dans son énorme bureau du Conseil Général « qu’il aime son fils et qu’il lui a donc fait un petit cadeau« . L’histoire se finit là…

Aujourd’hui, je me sens mieux, bien qu’un sentiment de « culpabilité » plane toujours, coupable de ne pas être « prête à accepter n’importe quel boulot, n’importe quelle condition » qui me permettrait d’avoir une « vie d’adulte ». Vingt-huit ans, et chez sa mère ?! Il y a mieux.
Oui, mais il y a bien pire. Je continue mon rêve qui est celui d’écrire. Mais c’est un autre combat. Car, qui vit de l’écriture ? Mais au-delà de ça, comment se faire respecter (soi, son œuvre, son travail) ? Comment amener à la discussion la rémunération de l’auteur (primordiale, bon sang !) ?
Mon deuxième livre ne se fait pas car l’éditrice voulait supprimer 75% du recueil alors qu’un contrat avait été signé et que l’œuvre définitive avait été envoyée. Elle n’a pas voulu dialoguer, elle a dénoncé son propre contrat qu’elle a établi sans concessions en me disant « Ma petite, j’en ai des tonnes qui arrive chaque jour. Tu prends en l’état, ou j’en trouverai d’autres ». Ah oui ? Mais tout ne se vaut pas. « Je veux vivre de mon métier » me dit-elle. Et l’auteur ? N’a-t-il pas envie, lui aussi, tout comme l’éditeur, de vivre de son métier ? Doit-il sacrifier toute vie sociale et abandonner à l’éditeur tout son travail, pour des droits d’auteurs correspondants à 10% HT du prix du livre qui lui seront reversés un an à un an et demi après ?
S’il n’est pas rentier, comment fait-il, l’auteur ?

J’espère que les choses vont changer, j’espère qu’on s’y mettra tous.
Vous pouvez compter sur moi, à bientôt.

Témoignage anonyme

2 thoughts on “Stage en journalisme et autres expériences précaires

  1. Tout cela est bien triste et ne nous rassure pas sur l’avenir des emplois, surtout dans le secteur culturel…

    Pour revenir sur le dernier paragraphe, un droit d’auteur à 10% HT c’est la norme. Derrière il y a l’imprimeur, le diffuseur/distributeur, le libraire et les frais de retour/pilon…
    Ce qui n’est pas juste c’est le délai de paiement et la non attribution d’un à-valoir. Après, l’éditrice n’est qu’une co*na*se… comment peut-on se dire être éditeur et ne pas savoir travailler sur un manuscrit ? Je suis éditeur moi-même, et partisan du texte brut (i.e sans grandes retouches ni coupes du texte, mais plutôt une correction ortho-typo-cohérence)

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