Être contrainte de quitter sa propre entreprise

Il y a 10 ans.

Maîtriser son poste, faire bien plus que le champ dudit poste en toute autonomie, avec l’aval et les encouragements de son chef, sans pour autant fanfaronner.
Se voir confier la responsabilité de son domaine par son chef lorsque ce dernier part quelques mois en congé.
Être étonnée, ne pas montrer un engouement démentiel à rendre continuellement des comptes sur ses moindres faits et gestes au remplaçant de son chef. Ne pas comprendre pourquoi ce dernier se montre presque inquisiteur.
Chercher à éclaircir la situation, trouver porte close, puis comprendre qu’officiellement, aucune responsabilité n’avait été confiée, que ni le remplaçant, ni la n+2 n’avaient été informés de la répartition des tâches. Comprendre que son autonomie, sa maîtrise et son efficacité n’avaient jamais été remontées à la n+2, que le chef absent s’était bien gardé d’en faire part à sa propre chef.
Passer pour une empêcheuse de tourner en rond, pour celle qui prend sans raison ses aises en l’absence de son chef.
Déception, écœurement.
S’entendre dire « Vous ne faites pas assez votre pub ! » par sa RH. Ne pas être sûre de vouloir évoluer dans un environnement où faire sa pub et se faire bien voir priment sur la qualité de son travail. Être sûre de ne pas vouloir évoluer dans un tel environnement. Ne pas avoir le choix, accepter, comme beaucoup d’entre nous, d’évoluer dans un environnement qui ne nous correspond pas.

Il y a 4 ans.

Mettre au monde son enfant. S’y consacrer un temps, par choix, par chance.
Puis replonger dans le monde si humain et si respectueux du travail. Ne pas avoir le choix du poste qui nous est attribué, au grand mépris des règles régissant la reprise du travail après un congé parental. Essayer d’en obtenir un autre, puis, par usure, baisser les bras, accepter un poste dont personne ne veut et qui n’est adapté ni à ses goûts, ni à ses compétences. S’y ennuyer mortellement. Garder à l’esprit qu’avoir un emploi stable est une chance immense. Ne pas oser remettre en jeu cette chance.
Finir par quitter un CDI dans une grosse boîte pour suivre la création d’une petite société en acceptant d’être payée au SMIC pour un boulot d’ingénieur parce que le job était nettement plus intéressant, le contexte relationnel nettement plus humain. Travailler comme une malade gratuitement pendant des mois avant l’embauche officielle pour aider à la création de cette société. Apprendre ensuite que l’embauche n’aurait finalement pas lieu, se retrouver au chômage et enceinte, et s’entendre dire « Mais c’est pour ton bien ! » de la part de celui qui a annulé mon embauche après des mois de travail.

Il y a 2 ans.

Avoir son deuxième enfant dans un contexte où le mot sérénité a été banni de son vocabulaire.
Chercher à concilier vie de famille et vie professionnelle, ne pas trouver d’autre solution que de créer sa propre activité.
Créer sa boîte avec son associé. Y consacrer tout son temps, soirées, nuits, weekends entiers, vacances, y investir tout son argent. En oublier sa vie de famille (« mais c’est temporaire, ça en vaudra la peine ! »), sa vie de couple, sa vie tout court.
Ne rien gagner, mais apprendre plein de choses plus ou moins intéressantes, voir les fruits de son travail prendre forme, en être fière.
Ne plus pouvoir faire face aux négligences de son associé. Ne plus supporter ses retards systématiques de plusieurs heures, sa propension à ne remplir aucun engagement. Voir son travail réduit à néant à cause de la légèreté de son associé, voir sa responsabilité juridico-administrative risquer d’être mise en cause par l’absence de réaction de son associé.
Être contrainte de quitter sa propre entreprise et s’entendre dire de la part de son associé « Je trouve que tu exagères ! ».
Ne plus avoir d’emploi.
Revivre !

Aujourd’hui.

Ne pas travailler. Ne pas chercher à travailler. Ou plutôt, ne pas être rémunérée. La nuance est de taille.

L’assumer. Avoir une chance absolument inouïe de ne pas en avoir besoin. Ne pas rouler sur l’or mais se sentir bien, en adéquation avec soi-même.
Comprendre que si l’on peut exister et s’épanouir en travaillant, on peut aussi exister, être légitime, prendre part à la vie en société sans travailler, et que notre valeur ne provient pas du poste que l’on occupe ou que l’on espère pouvoir occuper. Comprendre que le travail ne devrait pas être nécessairement la composante centrale de nos vies. S’extraire de cette pensée qui nous pousse à ne nous sentir légitimes que si l’on produit, si l’on consomme, si l’on est « utile ».
Être écœurée par le monde du travail et par tout ce que doivent subir ceux qui n’ont pas le choix, ceux qui triment, qui galèrent, qui sont jugés, méprisés, rejetés, pointés du doigts, avec ou sans emploi.
Avoir envie de vomir en lisant le projet de la loi travail. Espérer que ce sera le point de départ d’une union assez généralisée pour changer les choses, pour une plus juste répartition des tâches dans notre société, pour une plus juste répartition des richesses qui n’ont jamais été si importantes qu’aujourd’hui !
Aller manifester le 9 mars 2016.

2 thoughts on “Être contrainte de quitter sa propre entreprise

  1. si seulement le monde salarié, et les autres, pouvaient s’allier pour renverser cette société où le toujours plus semble être le seul objectif, où le marche ou crêve est dicté comme étant la seule voie possible.

  2. Je comprends tout à fait le sentiment : je suis restée deux ans à travailler pour une petite association de parents-d’élève. Le tarif horaire était au moins le double du smic, malheureusement il n’y avait pas assez d’heures à faire pour en vivre décemment. Pourtant, je n’ai quitté ce travail que pour reprendre mes études, pas par dégoût ou autre : je ne gagnais pas assez pour vivre, mais physiquement, mentalement, psychologiquement et émotionnellement, j’étais bien. J’allais bien. C’est le seul travail où j’ai ressenti ça.

    Et quand j’aurai mon diplôme en poche, je voudrais continuer à faire ça : trouver un travail dans lequel je peux m’épanouir, quitte à me serrer la ceinture, j’ai l’habitude.

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