Elles arrivent même plus à crier tellement on leur a fait rentrer dans le crâne qu’elles n’avaient pas le droit

Au début je voulais pas spécialement témoigner, parce que je vais parler d’une entreprise où j’ai « seulement » bossé 3 étés de suite. J’ai eu largement le temps d’évaluer ce qui allait pas dans cet endroit, mais ayant toujours été relativement dorloté en tant que saisonnière, et ayant toujours eu la perspective de la fin de contrat, je me sentais pas spécialement légitime.

Mais y a quelques jours j’ai reçu un message d’une de mes collègues dans cette entreprise, qui m’expliquait qu’elle avait vu votre action à la télé et que elle aurait bien aimé pouvoir raconter leur histoire, mais qu’elle y arrivait pas. Je me propose donc de le faire, sûrement moins bien, mais bon.

D’abord le décor : on parle d’un supermarché de campagne. C’est une grande enseigne, mais si les produits et la mise en rayon obéissent à des directives nationales, ce n’est pas le cas de la gestion du personnel. Supermarché de campagne donc, avec un grand patron/manitou/qui sait tout mieux, sa femme, non-salariée qui fait la compta et la gestion RH (autre problème d’ailleurs mais bon), et une dizaine d’employés « polyvalents ». Le terme polyvalent est super important, puisque personne n’est « simplement » hôtesse (hélas le féminin l’emporte pour le coup) de caisse ou cheffe de rayon, elles font les deux. Ce qui signifie, en gros, que chacune a ses tâches bien définies (en l’occurrence, pour une cheffe de rayon : commande des produits, réception des commandes, mise en rayon, inventaire, gestion des invendus…) MAIS qu’elle est sommée d’abandonner séance tenante toute activité si y a trop de monde en caisse.

Vu de l’extérieur, ça a pas l’air dramatique. Mais il faut considérer les contraintes qui pèsent sur elles : les commandes doivent être envoyées avant une certaine heure (de mémoire 10 ou 11h le matin), donc les stocks doivent être évalués avant cette deadline ; elles ne peuvent pas partir en pause si des palettes leurs appartenant « traînent dans les rayons » (parce que bien sûr, la mise en rayon se fait sur les heures d’accueil du public, et ça fait mauvais genre si y a une immense palette sans aucune employée aux doigts calleux affairée à ouvrir ses cartons et à courir ranger les paquets de farine en se perchant sur un escabeau), donc fondamentalement, si ta commande arrive à 15h, tu sais que tu traces une croix sur ta pause ; il est parfois mathématiquement impossible de faire tout ça dans les temps, donc on entend régulièrement des « -mais tu commences pas dans une heure ? – si, mais y a du monde aujourd’hui donc je fais mon rayon maintenant, tu me comptes pas pour la caisse stp ».

Les 6 mois, en pointillés, que j’ai passé là-bas m’ont surtout laissé cette impression : la personne en charge des plannings et de la distribution de la charge de travail n’a aucune idée de cette masse de travail là. On pourrait croire que dans une petite entreprise, le problème se poserait moins, et pourtant, pas un mois ne passe dans que les consignes les plus absurdes pleuvent. Si j’ai bien compris le projet de loi travail, Madame la Ministre cherche à mettre l’accent sur la communication à l’intérieur de l’entreprise. Dans l’idée je veux bien, mais ça marche pas comme ça.

Un jour, alors que je demandais à ma collègue si ils avaient une quelconque représentation salariale elle m’a expliqué que le patron, il avait fait des études, lui, et que elles, non. Elles bossent toutes dans cette entreprise depuis des années, la moitié était là avant lui, quand c’était un autre patron. Et pourtant, elles se sentent toujours pas légitimes pour expliquer leur côté de l’histoire, parce que un petit chef au complexe de supériorité leur met le nez, jour après jour, dans leur plus grande honte, celle de pas être diplômées. Quand elles essaient d’expliquer, il leur sort des concepts de management qui feraient rougir Taylor lui-même, elles comprennent pas, mais il a des jolis mots, des jolis diplômes, et elles, elles ont juste leurs ampoules aux doigts, leurs pieds enflés d’avoir couru toute la journée, leur gorge irritée d’avoir passé 2 heures, aux aurores, à courir entre le frigo et les rayons, et leur dos douloureux de porter des kilos et des kilos derrière la caisse et en rayon. Alors elles sont pas légitimes.

Si je me tiens à mon expérience perso, j’ai déjà un florilège d’anecdotes à raconter :

  • Ce jour où, face à un client ivre, mon patron m’a expliqué que je devrais pouvoir regarder par moi-même dans ses poches pour trouver la monnaie nécessaire à l’achat du pack de bière.
  • Ce jour où « la femme du patron » (ouais c’est la campagne hein) m’a convoquée sur mes 10 minutes de pause pour me mettre une charge : en regardant les caméras de surveillance (y en a deux dans le magasin, elles sont braquées sur les caisses), elle avait remarqué que j’avais manqué à mon devoir de regarder consciencieument dans le cabas d’une vielle dame. La charge a duré 15min, j’ai pas eu de pause, pas pu aller au toilettes ni manger un bout, et monsieur le patron m’a expliqué, à mon retour, que si je dépassais encore la durée de pause réglementaire, il allait devoir m’en priver.
  • Ces jours, innombrables, où ma collègue m’a lancé « pas de pause aujourd’hui, trop de monde ! »
  • Cette fois où mes collègues m’ont dit que j’étais supposée commencer à 6h, mais que comme c’était la mise en rayon des liquides, vu mon petit gabarit, je ferais mieux de venir à 5h30 pour avoir le temps de finir avant l’ouverture
  • Ce jour où, alors que le magasin était calme, le patron m’a dit « on reçoit pas de commande aujourd’hui, donc prend une serpillière et nettoie sous les rayons, mais reste décente, on veut pas que les clients croient qu’on exploite cendrillon ».

Et le pire dans tout ça, c’est qu’à chacun de ces moments, j’ai pu serrer les dents, et me dire qu’en septembre je retournais sur les bancs de l’école, donc que ça irait. Et qu’elles, elles peuvent pas, et elles arrivent même plus à crier tellement on leur a fait rentrer dans le crâne qu’elles n’avaient pas le droit. Et pourtant, elles valent tellement mieux que ça.

6 thoughts on “Elles arrivent même plus à crier tellement on leur a fait rentrer dans le crâne qu’elles n’avaient pas le droit

  1. et après on va nous faire croire que l’employé « libre » pourra d’égal à égal négocier avec son patron. Quelle tissu de conneries.

  2. J’ai aussi été hôtesse de caisse pendant mes études. Je me souviens que les tout premiers jours, j’arrivais à l’heure indiquée sur mon contrat jusqu’à ce qu’on m’explique que  » non mais faut venir 15-20 min plus tôt pour que t’aies le temps de te changer et de nettoyer ta caisse  » (même chose pour partir hein). Ah bon je croyais que mes horaires c’était ceux sur mon contrat, suis-je bête. Evidemment ces demi-heures (voire heures) en plus tous les jours, n’étaient absolument pas payées.

    1. Nous, c’est pareil en bibliothèque. Il est fréquent de devoir arriver 10 minutes plus tôt que l’horaire prévu sur le contrat de manière à se trouver en service public à ce moment-là…

  3. La vache Oo j’ai l’impression de lire le témoignage des collègues de mon mari 😮 pareil : super marché, grande enseigne, petite ville, poste « polyvalent ». Et personne ne dit rien parce que monsieur patron a fait des études… En fait, cela commence à peine à bouger parce que le patron a enfin changé… Mais bon, il faut voir si ça change en mieux ou en pire… Le travail c’est la santé il paraît. Suremenent pas à notre époque.

  4. La vache. J’aurais pu écrire la même chose, tout m’est arrivé mot pour mot (le boss, la femme, la franchise , les employées là avant le patron…). C’est à se demander si tu n’as pas bossé dans une enseigne C…… situé dans une station balnéaire située en [*désolé, anonymat nécessaire*] du nom de [*désolé, anonymat nécessaire*]…

  5. Bravo pour ton témoignage de ce jolie et fantastique monde du travail ! Soutient a tes collègues. Merci à toi pour en avoir parler !

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