Spleen d’un néo diplômé

 

J’ai 22 ans, et cela va faire presque 6 mois que je suis diplômé d’une école d’ingénieur. Il y a près d’un an, j’écrivais dans cet article (https://lecahierintrepide.wordpress.com/2015/11/30/spleen-dun-presque-diplome/) mon désabusement, ma non-envie de louer mon corps pendant 40 ans pour des contreparties aussi incertaines qu’insuffisantes, et des désagréments aussi probables que destructeurs. L’école d’ingénieur a eu a moins le mérite de m’ouvrir les yeux sur le monde de l’entreprise, auquel le milieu des classes préparatoires demeurait intégralement imperméable. Voilà ce que je suis devenu entre-temps, commenté de mon point de vue jeune et immature.

Il a été assez vite clair que je ne chercherais pas un emploi dès mon diplôme obtenu, ne serait-ce que pour me donner le temps de la réflexion, mais aussi et surtout car mon domaine d’étude ne m’intéressait guère. Et ça croyez-moi, ça arrive plus souvent qu’on ne le pense, en école d’ingénieur comme ailleurs.

Au cours de mes différents stages et rencontres, j’ai pu voir quelques exemples des conséquences humaines que peuvent avoir des conditions de travail dégradées.

Ces collègues ne comptant pas leurs heures sup pour s’attirer les bonnes grâces de la direction, mais aussi parce que les effectifs ne permettaient pas d’absorber toute la charge de travail qui nous tombait sur les bras.

Cette collègue qui avait fait plusieurs crises d’angoisse suite aux journées intenables qu’elle s’était infligées durant ses premiers mois d’embauche, pour « gagner ses galons » auprès de ses supérieurs, le tout agrémenté de son lot de remarques sexistes dans un milieu où les hommes se sentent souvent les seuls légitimes.

Ces décomptes obscurs sur les salaires, passés inaperçus des années durant et qui ont poussé mes collègues à se soulever contre une direction qui a fait l’autruche jusqu’au moment de devoir verser les compensations correspondantes (plus de 2000 euros pour certains cas !)

Ces remarques subies par un collègue qui était jugé trop souriant au bureau, comme si un visage heureux était le signe d’un travail insuffisant ou mal fait…

Cet étudiant rencontré dans le train, en stage dans une entreprise de consulting à Paris, m’expliquant si besoin en était que les 35 heures n’existaient plus que sur le papier, et que quitter le bureau avant 19h30 était comme une déclaration de guerre à la direction, ou du moins un aveu de fainéantise.

Cet ami de mon frère qui nous racontait son stage récent à la défense, où son patron, le prenant pour un moins que rien et refusant de l’aider, lui demandait parfois des services insensés. Exemple : fabriquer à la main plusieurs dizaines de badges pour des clients, et y coller des autocollants (le tout en un temps record), quand bien même cette tâche résultait d’une erreur directe dudit patron.

Mon frère d’ailleurs, lui aussi ingénieur, s’est lancé l’an dernier dans le fameux marché du travail. Il est tombé sur un boulot tranquille, et sur une direction bon enfant qui ne lui en fait pas voir de toutes les couleurs, mais concède qu’une fois rentré le soir, il ne lui reste parfois pas trop d’énergie pour penser au reste, et doit privilégier le repos pour être un minimum efficace le lendemain. (bouchons-boulot-dodo, coucou l’aliénation au travail).

Avec le verrou des 35 heures qui est prêt à sauter officiellement, je n’ose imaginer vers quoi on se dirige…

Et moi dans tout ça ? Ayant dans l’idée de passer l’année 2016 au Mexique pour y rejoindre une personne qui m’est chère, je me suis tourné à l’automne dernier vers les cours particuliers en maths et physique pour financer mon voyage. J’ai profité d’une plateforme en ligne qui me permet de  donner ces cours depuis le domicile familial, et j’ai ainsi pu mettre un peu d’argent de côté.

Aujourd’hui grâce à cette solution miracle, j’ai la chance de vivre de manière autonome, en choisissant mes heures. J’écris aussi un peu, sans savoir où cela me mènera. Tout ce que je sens, c’est qu’il y a là plus d’accomplissement personnel que dans tous les jobs de bureau réunis, et si je pouvais gagner de quoi manger et dormir toute ma vie grâce à ça, je n’en demanderais pas plus. Plus que tout, je me rends compte à quel point le repos et le temps libre sont primordiaux pour mener des réflexions abouties, avoir l’esprit clair, et ne pas se laisser abattre. Un job qui prend à la gorge avec des horaires intenables est le meilleur moyen de bâillonner une population, avec bien sûr la flopée d’excréments télévisuels à visée divertissante qui prend le relais en soirée.

Ma famille se demande sûrement ce que je ferai après, quand je reviendrai de mes « vacances » (car oui, je ne suis pas salarié, donc ce que je fais n’est pas vraiment un métier, et c’est forcément provisoire…) pour enfin utiliser mes qualifications comme il se doit. De plus, comme mon stage de fin d’études n’était bien entendu pas rémunéré, je me sens redevable car ce sont eux qui ont participé en grande partie à son financement.

Force est de constater que la situation fait de moins en moins envie. Depuis peu, au confluent d’une conjoncture exécrable et d’un projet de loi qui veut achever de nous mettre la tête sous l’eau, on voit se dresser comme une armée anonyme les témoignages de ceux qui étouffent, et veulent mettre en garde ceux qui ont été épargnés jusqu’à présent. Je les en remercie, et j’invite les autres à sortir de leur silence, car toute contribution a du poids. C’est un fait avéré : en entreprise, faire valoir ses droits face à certaines pratiques indues nous expose à toutes sortes de conflits sournois et asymétriques. Et quand le patron s’y met sérieusement, burnout, licenciement ou démission forcée sont au programme.

Quand je rentrerai en France, cela ne sera sûrement pas pour enrichir des dirigeants qui s’assoient sur le code du travail et incitent les politiciens à leur mâcher le boulot. Si certains y sont encore attachés, je leur lègue volontiers tous les emplois potentiels que j’aurais pu occuper. Allez, c’est cadeau. On dirait que pour vivre décemment, il faut se muer en machine obéissante ou naître avec une cuillère en argent dans la bouche. (et encore, la première option ne garantit pas toujours une vie décente). Je vivrai donc de façon précaire, heureuse et sans regret.

Il faut bien se rendre compte que personne, parmi les patrons ou les politiciens, n’a intérêt à ce que le chômage de masse prenne fin (sauf éventuellement un léger recul à quelques mois d’une élection).  Car la peur du chômage est ce qui nous pousse à nous prostituer. En effet, si quitter un emploi merdique est un soulagement sur le coup, une fois passé le souffle libérateur, la vie reprend. Et avec elle, son flot de frais incompressibles : une précarité nouvelle vient remplacer la précédente, avec en bonus la pression sociale liée à la fainéantise supposée des sans-emploi. Bien vite, notre système verrouillé nous présentera ainsi le prochain emploi dégradant comme la seule solution pour tenir le coup, jusqu’à trouver « mieux ». Après tout, être payé au lance-pierre tout en perdant sa dignité est mieux que de ne pas être payé du tout… Ah bon ? Oui, quand on en arrive à se dire ça, il y a un réel problème.

Tant qu’il y aura des millions de destins misérables, le moindre emploi sous-payé sera défendu par celui qui l’occupe par peur d’être remplacé. Se dire qu’il y a pire que soi pour tenir le coup moralement et se lever chaque matin peut difficilement être vu comme un projet de vie tenable.  Se sortir du salariat demande du temps, de l’organisation, et tout le monde n’a pas les mêmes moyens pour y arriver selon son domaine de compétence. Des fois je me dis que chacun devrait profiter des bouts de ficelle dont on dispose encore (pour combien de temps ?) pour se bricoler une vie plus libérée. J’ai nommé les allocations diverses et variées. Faut-il vraiment passer par tant de précarité pour montrer que l’on veut se passer de ce système, et que les patrons ont plus besoin d’esclaves plus que les esclaves n’ont besoin de patron ? Le tableau est décidément bien triste…

Le RSA par exemple, bien que très modeste, peut être interprété comme un revenu inconditionnel pour les sans-emploi (quoique, pas si inconditionnel). Là où on pourrait le voir comme une piste pour fournir d’abord une vie décente aux personnes victimes du chômage systémique, puis à toute la population, les élus prennent le problème à l’envers. Ils pensent que ce type de revenu est un frein à leur fantasme inatteignable : le plein emploi. «Ils sont bien gentils ces assistés, mais bon faudrait peut-être qu’ils se mettent au boulot à un moment ! » Sauf que voilà, l’idée selon laquelle chacun devrait travailler plus, ou que chacun devrait avoir un emploi, va totalement à contre-sens de l’évolution technique et démographique de notre société. Certains pensent aujourd’hui qu’un revenu inconditionnel est une façon de faire vivre des parasites. J’ai plutôt tendance à penser que l’absence de revenu inconditionnel est une façon de mettre à mort à feu doux des millions d’êtres humains.

La vie plus chère en France me poussera, si je veux garder ce mode de vie « libre », à augmenter mon volume d’activité pour en vivre : faire encore plus la chasse aux élèves, les inciter à prendre plus d’heures de cours, voire augmenter mes tarifs. Mes élèves, avec qui je tisse avant tout des liens amicaux, se mueront peut-être au fil du temps en clients, avec toute la symbolique de froideur et de logique économique que cela implique. Un travail qui jadis me faisait plaisir et ne représentait qu’un peu d’argent de poche se muerait machine à sous nécessaire et source d’angoisse. Déjà aujourd’hui, je surveille mon activité hebdomadaire pour vérifier si j’atteindrai le seuil mensuel nécessaire pour me maintenir à flot. Une activité qu’on apprécie devient étrangement stressante lorsque notre survie en dépend intégralement.

A ce propos, j’ai évoqué une vie heureuse et sans regret. En fait si, un petit regret : les cours particuliers payants sont un rempart parmi tant d’autres à l’égalité des chances. Mais si un jour je me sens rongé par cette pensée, j’ai la solution : Hop, au RSA, et c’est parti pour donner des cours particuliers gratuitement. Si c’est pas merveilleux comme plan B. De plus, cela serait un parfait exemple de l’utilité sociale qu’un « profiteur du système » peut avoir, et cela résoudrait la question du stress de la survie économique.

En attendant, comme toutes ces voix que j’ai pu entendre ou lire récemment, je veux vous dire à tous que le mécontentement est plus global que ce qu’on veut bien nous faire croire. Vous vous sentez seul ? Désarmé ? Sans solution ? Et bien dans votre voisinage, ils sont sûrement des dizaines à ressentir la même chose. Trouvez ces personnes, et parlez-en ensemble. En attendant de faire naître de nouveaux rapports de force, tâchons déjà de défendre vigoureusement les droits que nous sommes allés grappiller par le passé et évitons de nous laisser marcher dessus de manière scandaleuse. Un mouvement ne se crée pas en restant chacun chez soi. Aujourd’hui, une grande journée de lutte s’annonce : c’est l’occasion de créer des liens, de s’organiser pour la suite. Nous sommes ceux qui valent mieux que ça, et nous n’avons aucune raison de craindre des puissants qui ne valent presque rien.

La bise à tous

6 thoughts on “Spleen d’un néo diplômé

  1. Tu as toujours l’occasion de vivre ailleurs qu’en France. C’est un projet qui me tient a coeur et que j’essaie d’encourager dans mon entourage car je ne vois aucun avenir en France à par l’exploitation totale de ce que je suis pour une bouchée de pain et hop génération suivante même combat mais en pire.

  2. Au moins tu y réfléchis avant de rentrer dans le vif du sujet. Je n’ai pas eu (pris ?) cette « chance », je suis rentré directement dans le monde esclavagiste actuel il y a quelques années.
    Des vertes et des pas mures, j’en ai vu… le middle management est capable de tout, surtout du pire. L’humanité n’a pas sa place (expérience à la Défense inside).
    Je surnage (il y a pire comme tu dis, mieux aussi), mais j’avoue que si la (très) jeune génération pouvaient envoyer tout ce système pourri balader, ce serait avec plaisir que je les soutiendrais.

  3. au hashtag #onvautmieuxqueça

    Comment faire pour ne pas être obligé de vendre sa force de travail pour vivre? C’est la question que vos témoignages posent. Quand j’ai commencé à bosser, il y a … bon, à la fin des sixties, mon rêve, c’était d’être payée à ne rien faire et – en même temps, de travailler gratuitement. Pour une partie des salariés dans ces années là, c’était presque possible: fonctionnaires, salariés des entreprises publiques ou du secteur associatif subventionné par l’Etat, nous pouvions souvent vivre en oubliant que nous vendions notre force de travail, parce que d’un côté nos boulots avaient un sens et que de l’autre nos hiérarchies ne se sentaient pas toutes puissantes. Les autres salariés, ceux qui étaient directement confrontés au patronat, pouvaient entretenir l’espérance qu’un changement politique mettrait fin à leur aliénation (raté – ou ce n’était pas le bon).
    Vous qui vous racontez ici, vous avez gardé quelque chose, l’essentiel, de cette espérance: vivre autrement, devenir humains ensemble, et non plus passer son temps à se taper les uns sur les autres sans même comprendre pourquoi on en arrive là.
    Je ne sais pas ce qui va sortir de notre époque bizarre. Sans doute de bonnes choses, car tous vos récits montrent une qualité que nous n’avions pas: la capacité d’analyser sincèrement sa situation personnelle et d’en tirer des enseignements ou des questions pour soi-même et des pistes pour les autres. Nous avions plutôt tendance à analyser la situation des autres et à ne pas en tirer de conséquences pour nous mêmes ;))
    Vous êtes en train de prendre une place pas mal du tout dans notre grand jeu collectif. On compte sur vous.
    A demain. La météo s’arrange, il y aura des éclaircies.

    1. Merci de votre retour,

      C’est en effet une époque très bizarre, même si je manque clairement de recul pour l’affirmer. Internet, dont on oublie souvent qu’il est un outil extrêmement nouveau, produit en masse des gens, jeunes ou moins jeunes, qui se découvrent un goût pour l’échange et la production de contenu indépendant. Tout ce remue-ménage les pousse, presque mécaniquement, à réfléchir sur leur situation au milieu de tout ça. D’où cette capacité d’analyse que vous remarquez.

      Ce qui en ressortira ? Aucune idée. Probablement de belles éclaircies en effet. Qui que vous soyez, je compte également sur vous pour faire persister ces éclaircies quand elles pointeront le bout de leur nez, voire à lever les yeux au ciel et souffler un peu sur les nuages qui voudraient leur barrer la route.

      Le néo-diplômé

  4. Bonjour,

    Je suis actuellement en école d’ingé, je sors de stage, et ce que tu dis dans ton article est tellement vrai. En revenant de stage, nous avons retrouvé nos amis étudiants et à mi-mots on s’est tous plus ou moins dit que ça n’allait pas le faire. Y a ceux qui veulent partir loin et espèrent faire autre chose, ceux qui se disent « je bosse jusqu’à 40 ans pour le salaire et après ciao ! », mais en réalité on se sent, moi en tout cas, pris entre quatre murs.

    Je me sens poussée vers un mur par une force tellement plus grande que moi, que quand je lis les témoignages que je trouve sur ce site je me rends compte que je ne suis pas/plus seule. J’espère que les choses vont changer et j’ai la boule au ventre de me dire « bientôt c’est mon tour ». Alors j’espère que nos forces conjuguées vont réussir à faire pencher cette balance parce qu’on vaut mieux que ça.

    1. Bonjour,

      Tu as de la chance, en école d’ingénieur rares sont ceux que j’ai croisés qui se posaient le même genre de questions tordues que moi, ou du moins pas ouvertement.
      Certains savent très bien à quoi ils s’attendent, et sont résignés. Beaucoup se disent qu’ils feront partie du haut du panier, que leur salaire élevé compensera les désagréments éventuels de l’entreprise, et que tout cela est dans l’ordre naturel des choses.

      Il faut aussi garder à l’esprit les contraintes familiales : arriver au bout du « parcours modèle » menant au diplôme d’ingénieur, et refuser « la vie confortable qui nous tend les bras », c’est s’attirer sinon la foudre de ses proches, au moins leur profonde incompréhension.

      On a tous de quoi se bricoler une vie en dehors du monde du travail qu’on nous vend. Qu’a-t-on à y gagner ? A y perdre ? Sur le plan matériel, humain ? Impossible à savoir avant de le tenter. Pour le moment, je m’éloigne des entreprises autant par instinct que par mon vécu, et cela se passe plutôt bien, même si je ne sais pas où cela me mènera sur le long terme. Dans la rue ? Expatrié pour toujours ? Obligé venir me prostituer auprès d’un patron pour payer un loyer ?

      Si tu es bientôt au bout de tes études, prends bien le temps de la réflexion, et fais réfléchir autour de toi. Tu n’auras pas beaucoup d’autres moments pour bien considérer ton avenir et le construire. 35-40h par semaine ne laisse pas beaucoup de temps pour philosopher en rentrant du boulot. Le travail use mentalement, et son stress inhérent s’immisce souvent dans nos pensées pendant notre temps libre.

      Si tu veux t’échapper de ces quatre murs qui se rapprochent, il faut garder à l’esprit que presque rien autour de toi ne te conseillera de le faire. Et pourtant, le jeu en vaut clairement la chandelle.

      Amicalement,

      Le néo-diplômé

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