Alternance dans une banque

Étudiant dans un master en alternance dans la communication digitale à Toulouse, j’ai 22 ans et j’ai de plus en plus de mal à me lever le matin pour aller travailler.
Quand j’ai trouvé mon apprentissage en première année, tout allait pour le mieux. J’avais même eu deux offres, une dans une banque et l’autre dans une petite boîte qui ne payait pas de mine, mais où l’ambiance promettait d’être sympa. Bien sûr, l’alternance dans la banque était mieux rémunéré. J’ai choisi d’aller dans la petite boîte, pour ne travailler qu’avec ma supérieure, la directrice de l’entreprise, parce que c’était rassurant. Tant pis si j’étais payé le minimum légal, ça promettait d’être sympa et formateur.
Au début, la mission devait ne durer qu’un an pour me laisser faire une seconde année d’alternance dans une grosse boîte et toucher un autre travail. Sauf que je suis arrivé en même temps qu’une nouvelle loi qui obligeait les entreprises et apprentis à signer des contrats de 2 ans. Alors on a signé pour deux ans.
Ça s’est bien passé, au fond, cette première année. Je me donnais au maximum. Je faisais de tout dans l’entreprise, j’apprenais des choses et je ne faisais jamais d’heures sup’ contrairement à beaucoup de mes camarades de promo. Je pensais donc que j’avais une entreprise super. Rétrospectivement, j’aurais dû me douter de l’embrouille quand ma supérieure m’a laissé entièrement les rênes de l’entreprise pendant les vacances, après seulement 2 mois dans l’entreprise. J’aurais dû réagir quand elle m’a laissé seul pendant un mois, alors qu’elle voyageait au Japon. Quand elle m’a demandé de faire le service client sur les jours de fac, qu’elle insistait malgré mes refus et qu’elle n’a laissé tombé que mon neveu de 3 ans est décédé à cause d’un accident domestique à peu près au même moment. J’aurais dû réagir quand j’ai commencé à aller au travail malade parce que je savais que j’étais seule et que cela mettrait ma supérieure dans la merde si je ne venais pas.
A la fin de ma première année, j’ai voulu partir. J’ai cherché une autre entreprise, je voulais un autre poste, orienté graphisme, chose que je ne pouvais pas du tout faire dans ma boîte actuelle. J’avais seulement envie d’évoluer vers autre chose. J’ai été la voir pour lui exposer mon projet, j’attendais la réponse officielle de la boîte qui me voulait. Elle m’a rembarré, elle m’a expliqué que ça n’était pas prévu, pas bon pour son entreprise et qu’elle devait penser d’abord à son entreprise. Sous entendu, je ne comptais pas. Moi qui faisait tout pour elle, moi qui était son seul employé, moi qui pensait avoir une bonne relation avec elle. Je n’ai pas osé insisté, mais quand je suis rentré chez moi, j’ai pleuré.
J’ai demandé à mon école de m’aider à rompre ce contrat. J’avais de bonnes raisons : la mission dans ma boîte ne correspondait même pas aux attentes d’une deuxième année de master ! Et en plus, ça n’était plus dans mes projets professionnels, j’étais vraiment bon en graphisme, j’avais les meilleures notes en cours. Mais il y avait ce contrat d’apprentissage que je ne pouvais pas rompre.
Je suis revenu à la charge, ma supérieure m’a alors demandé de lui expliquer pourquoi je voulais partir, de lui dire si vraiment quelque chose n’allait pas, si je ne me sentais pas bien chez elle. Elle me disait que si c’était ça, alors c’était différent. Je me suis confié à elle. J’ai parlé de l’heure et demi de transport pour aller travailler, de ma solitude extrême. Elle a écouté et elle n’en a rien eu à faire. Alors je n’ai pas eu le choix, j’ai refusé l’offre en or que j’avais à côté en graphisme et j’ai continué mon travail.
J’ai travaillé quasiment tout l’été seul, car elle était en vacances. A la rentrée, j’étais décidé à ne plus me laisser faire. Au final, j’ai commencé à faire des crises d’angoisse, j’ai été arrêté une semaine. 160 euros de moins sur mon salaire, déjà au minimum légal pour un alternant. Dans les petites boîtes, il n’y a bien que la sécu pour rembourser les arrêts maladie. Avec 3 jours de carence et 12e par jour, difficile d’être malade. On est en mars et ce boulot continue de me bouffer.
J’ai découvert que pendant un an, elle ne m’avait pas assuré pour les accidents du travail. Elle m’a une fois demandé de prendre un rendez-vous chez le médecin après le travail alors que j’avais déjà fait l’effort de venir le matin pour traiter les commandes. Elle me reproche de ne pas être force de proposition. Et comme je suis impliqué et sensible, je culpabilise. C’est horrible et j’ai encore 6 mois à tirer. 4 si j’arrive à obtenir une rupture avant l’été, qu’elle ne m’a pas assuré parce que « ça n’est pas dans l’intérêt de l’entreprise ».
Si je n’avais pas mes amis et mes activités associatives, j’aurais baissé les bras depuis longtemps. J’aurais arrêté mes études, parce que ça aurait été le seul moyen de fuir cette entreprise. Mon statut d’apprenti dépend de ma formation. Plus de formation, plus d’apprentissage.
Comme si ça ne suffisait pas, je suis enfermé dans un placard qui est chaque jour, un peu plus difficile à supporter. Ma supérieure doit sans doute se douter que je ne suis pas bien hétéro, vu que j’ai des responsabilités dans une asso LGBT de Toulouse et que c’était écrit sur mon CV (avant que ma mère ne me demande explicitement de le retirer pour ne pas freiner ma recherche d’alternance), mais je n’en parle jamais. Mais elle ignore totalement que je suis trans. Pour elle, je suis une simple jeune fille un peu renfermée, qui s’habille de façon un peu trop masculine.
J’ai trop peur de ce qui pourrait se passer si je me mettais à en parler ouvertement. Je ne travaille qu’avec ma supérieure et dans la pépinière, tout le monde se connait. Ça se passe déjà suffisamment mal, je n’ai pas envie d’en rajouter. Résultat, j’ai l’impression de n’avoir le droit de parler à personne, d’être proche de personne. Je ne sais pas comment sont ces gens, quelles sont leurs opinions.
Je ne peux pas parler de mes loisirs, de mes week-ends, de mes projets personnels qui sont tous reliés à ma vie militante. Je ne peux pas parler de mes amours. Je ne peux même pas me présenter sous mon vrai prénom. A chaque fois que je me présente, je passe pour un imbécile car j’ai un moment d’absence. Je dois faire un effort pour sortir mon prénom de naissance, pour parler au féminin. Ça me fait mal, à chaque fois que je prends le téléphone et que je dois le prononcer. Quand je signe un mail. Quand on me dit « bonjour [insérer ici mon prénom de naissance] » . J’ai tellement perdu l’habitude de l’entendre que parfois lorsque ma responsable me parle, je ne réagis pas.
Je suis plus que dans un placard, je suis dans le mensonge. Je dois être une autre personne sur mon lieu de travail, moi qui suis si militant, si engagé. Je n’ai pas la force de faire mon coming-out. J’ai trop peur.
Mon avenir, je ne sais pas de quoi il sera fait. J’ignore comment je vais faire pour être moi-même dans le monde du travail. J’ai peur de m’assumer et de voir les portes se fermer les unes après les autres. J’ai peur de devoir mener constamment une double vie, jusqu’à perdre toutes mes forces, toutes ma volonté.
Il faut changer les choses. J’ignore par où commencer. Ça vous dit qu’on mette tou-te-s ensemble ?

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