Aliénation en fast-food

Pour me situer, je dirai juste que j’ai moins de 25 ans et que j’ai arrêté mes études après le bac, même si j’ai essayé pendant 2 ans de faire un cursus dans les arts plastiques que j’ai abandonné pour plein de raisons, ce n’est pas le sujet.

J’ai eu la « chance » d’avoir assez vite un CDI, déjà pendant mes études, que j’ai étendu après la fin de celui-ci. Un job que plein ont eu, que beaucoup ont encore, et qui n’est plus à présenter : Le fast-food. C’est donc à 18 /19 ans que je commence ma vie active.
Première chose qui m’a choqué, l’uniforme. Mes poches sont cousues, ma place est donné dans l’entreprise, on ne me fait pas confiance. La tenue avait un t-shirt listant les choses que j’aime, et mon prénom écrit en gros en haut. Première surprise, le choix de ces choses que « j’aime » n’est pas libre. C’est divisé en plusieurs catégories, un choix étant obligatoire dans chacune d’entre elles. Alors ok, il y a du choix, mais ça reste sans nuances, dans des grands groupes étiquetées et obligatoires. Non je ne tiens pas absolument à choisir un sport, ni particulièrement à afficher mon amour pour certains produits de la marques. Car oui, il y a obligation d’en choisir deux, d’exprimer mon amour pour ce que je fais.
  C’est un détail tout cela, on en convient et je chipote. Mais c’est symptomatique. Je n’ai pas le droit à l’individualité, à la personnalité.
  Mais le boulot en lui-même et ses conditions, parlons-en. Tout d’abord, quand on est le nouveau ce n’est pas toujours facile, et c’est comme ça partout, l’intégration peut être facilité par sa direction et la bonne volonté de ses collègues. Souvent, ce n’est pas le cas, au début on ne fait que les taches les plus ingrates, nettoyage de la salle et des tables, vider les poubelles. Vient le jour où ton manager vient te voir et il a l’air content, hilare et te demande d’aller nettoyer les toilettes, que c’est à toi de t’y coller, t’es le nouveau, t’as pas le choix.
 Tu y vas et là… Un étron, tout ce qu’il y a de plus humain, sur le sol, au milieu de la pièce et partout autour du wc, partout bien sûr, sauf dans celui-ci. Alors on est d’accord, quelqu’un doit bien le nettoyer, mais le rite de passage consistant à le donner au nouveau n’est pas forcément le meilleur moyen de l’intégrer. C’est long, ça pue, c’est humiliant. J’avais la chance d’avoir certains Managers sympathiques et respectueux, mais ce n’est de loin pas toujours le cas. On m’a crié dessus, on m’a bousculé physiquement pour prendre ma place à mon poste de travail pour aller plus vite. On a tenu absolument à m’inclure dans des blagues graveleuses, et si je ne rigolais pas, je devais sûrement être un « PD », on m’a vanné sur mon look, on m’a dit que j’étais nul. Je ne cherche pas à critiquer ces personnes, elles sont sujettes au même stress que moi, et leurs actes ne sont que le reflet des mêmes conditions de travail que les miennes. Mais parfois il y a de la mauvaise volonté.
  J’ai beaucoup été en plonge, parce que je n’étais pas mauvais là-dedans et que j’appréciais, ça me permettait d’être seul et pas toujours en contact avec la clientèle. Avoir les mains dans l’eau chaude pendant 6h, ça a des conséquences, normalement on a des gants. Parfois, il n’y en a plus, et ça serait trop long pour le manager d’aller t’en chercher dans les placards cadenassés. (Confiance)
  Alors les mains gonflent, la peau devient molle, se déchire, il y a des plaies, il y a du sang. Ce qui en plus de ne pas être agréable, n’est pas des plus hygiéniques. C’est le même problème dans la cuisine, pas de gants ça veut dire brulures et plaies à répétition.
  Le stress et la pression peuvent dérégler les jugements des encadrants. Dans la machine à griller les pains, il y a une feuille, qui se change régulièrement. Celle-ci commençait à être vraiment crade et à laisser des traces à la sortie, on en a demandé une nouvelle au responsable, il a refusé. On s’est concerté, on a retiré la feuille, on l’a jetée. Puis demandé une nouvelle, sans quoi on ne pouvait pas continuer à travailler. Le manager nous demande alors, de sortir la feuille de la poubelle et de la remettre dans la machine. On se regarde tous, attérés, on refuse. Et là c’est des menaces, des menaces d’appeler la direction, des menaces de mise à pieds. Le manager appelle la direction, se fait traiter comme un chien, comme nous avant, et nous ramène une nouvelle feuille.
  Deuxième fois qu’arrive quelque chose de douteux, depuis quelques semaines, les égouts sont bouchés, donc en plonge on a les pieds dans l’eau et les déchets alimentaires. Il faut bien les déboucher ces égouts. Et pour gain de temps et optimisation du temps de travail On le fait pendant le service. Les égouts de tout le restaurant se mettent à remonter pendant qu’on les débouche, on travaille pendant toute une soirée les pieds dans la fange, ça glisse, ça pue, certains clients le sentent et s’en vont. On nous menace, il faut surtout ne jamais le raconter, on n’a pas le choix, il faut le faire maintenant. Et là on doute. On se demande pourquoi on accepte ça, on se demande si c’est bien en accord avec ce qui nous semble juste.
On ne regarde plus son entreprise de la même façon, on n’est pas fier d’accepter.
  Il y a un dernier point qui peut être difficile et qui est l’apanage de tous les métiers de la restauration. On travaille le soir, on travaille le weekend, on rentre tard, très tard. En temps normal on finit vers 1h, parfois c’est plutôt 2, une fois c’était 4. Les heures sup sont payées, c’est déjà mieux que plein de gens, mais on se retrouve dans une situation où il faut finir pour pouvoir rentrer, on a bien sûr en théorie le droit de refuser et de partir, certains le font, ont une famille, une vie, de la route ou juste envie de rentrer. Mais gare à celui qui part, gare à l’ambiance qui s’en suit, les regards en coin et les reproches.
Une fois rentré dans son 20 m², il est tard, et moi, je ne peux pas dormir, le stress n’est pas retombé. Après certains services particulièrement difficiles, on voudrait parler, avoir de la compagnie. Mais il est 2h du mat, on ne peut appeler personne, ou on ne se sent pas la possibilité de le faire. Les effets que ce stress, ces conditions et ces horaires ont eue sur moi ont été durs, très dur. C’était une période où je me sentais particulièrement seul et isolé. Je ne pouvais pas dormir quand je rentrais chez moi, alors je me gavais d’images, d’alcool et de cannabis, jusqu’à épuisement, jusqu’à m’assommer et desserrer un peu les dents. Je me réveille fatigué d’un sommeil tout sauf réparateur avec la boule au ventre et les larmes aux yeux, il est 14-15h, je fais des cauchemars presque toutes les nuits où des gens rentrent chez moi et me regardent d’un air désapprobateur, il faut y retourner dans deux heures.
Et chaque jour c’est la même chose, au travail je ne veux que rentrer pour fumer, chez moi je ne fais qu’angoisser d’y retourner. Angoisse sur angoisse sur angoisse. Je me renferme, je n’ose pas en parler à ma famille. Je constate des choses similaires chez certains de mes collègues, alcool et drogues sont souvent présentes dans leur vie perso, c’est parfois dit à demi-mots, parfois pas. J‘ai vu des collègues picoler pendant le travail, fumer avant, tout pour tenir, tout pour que cela passe plus vite.
Ça a été de pire en pire pour moi, jour après jour, semaines après semaines. J’avais les pires idées, les pires pensées, les pires envies. Un jour j’ai eu peur, peur de moi-même et de ce que je croyais apercevoir, j’ai eu le courage de demander de l’aide, d’appeler au secours.
J’ai démissionné. Mais les conséquences ne partent pas tout de suite, je me sentais nul quotidiennement, même après, car même pas capable de supporter un mi-temps en fast-food alors que, je n’ai pas le choix, il faut bien bouffer et je ne veux pas être un poids pour mes parents. C’était un CDI, C’était une « chance ».
  Après une démission, On n’a le droit à rien, pas de chômage, pas un copeck. J‘ai alors la chance d’avoir des parents qui m’aident et me soutiennent. Tout le monde ne l’a pas. Je n’arrive pas à aller mieux, j’essaie de m’investir dans autre chose, tous les matins je pleure pendant des heures dans mon lit, j’ai du mal, j’ai peur du travail, j’ai peur des autres, j’ai peur de moi. Le mal est fait. Un jour je dis stop, je rentre chez mes parents, j’ai honte, je le vis comme un échec. Pourquoi je n’y arrive pas alors que beaucoup s’en sortent, parfois même bien. Je travaille sur moi, je me fais aider par ma famille, par un professionnel, par des amis. Pendant un an et demi, je lutte pour aller mieux et me reconstruire.
Alors il serait caricatural de mettre tout ce mal être sur le dos de l’emploi. Mais je pense pouvoir dire qu’il n’a pas facilité les choses, il m’a isolé, humilié, jour après jour, services après services si bien qu’à la fin, il ne restait qu’une coquille vide d’espoir, vide de sens, vide d’envies.
Le problème c’est que le système aujourd’hui favorise cela.
Maintenant ma reconstruction bien entamée, j’ai repris un emploi, dans la grande distribution et plus précisément le hard discount. Je n’ai plus peur, je me suis compartimenté, ou j’essaie en tout cas. Le travail c’est le travail, ce n’est pas moi. Et maintenant que je n’ai plus peur, je veux me battre. Mais les conditions restent difficiles, il faut aller vite, très vite, tout le temps et pour tout.
 
 C’est une pression constante et assumée de la part de la direction, il faut être le meilleur, il faut vouloir être le meilleur, le mot d’ordre c’est efficacité et productivité. Productif quand on commence à bosser à 6h du mat jusqu’à 13h sans baisse de régime. Parfois on s’arrange avec les horaires, on finit à 20h30, on reprend à 6h. Une fois on se fait réveiller par son téléphone à 6h30 du matin alors qu’on commence à 13h, C’est le chef du chef, ils ont des difficultés au magasin, il faut y aller maintenant. Il me demande de façon expéditive si je peux et à quelle heure je peux y être. Je suis en période d’essai, j’accepte. On me dit merci, c’est déjà bien, mais la gratitude s’arrête là. Une fois on en peut plus et les larmes viennent après une erreur, on se fait réconforter sommairement, il faut y retourner. On voit les autres pleurer aussi, ou on les voit le regard vide. on a mal au dos et aux jambes assez souvent. On veut rester assis, ou couché quand on est chez soi, on se fait réveiller par des crampes aux jambes dans la nuit. La personne qui partage votre lit vous dit que systématiquement quand on doit commencer tôt, on transpire, on est très agité, on cri dans son sommeil. On est en sous-effectif permanent pour permettre une meilleure rentabilité. On lit des articles sur les pratiques craignos de l’entreprise en France et à l’étranger. On nous explique qu’il faut constamment sourire en caisse même si on fait un service de 5h de suite non-stop, que oui ça fait mal aux joues mais que sourire rends heureux. Parfois on n’ose pas trop aller aux toilettes parce qu’on n’est pas en avance sur ce qu’on doit faire. On n’est pas le plus rapide et culpabilise. Une fois une personne âgée part sans payer, sous-effectif oblige, on est seul en caisse. On suit la personne sur le parking en flippant, espérant que personne d’autre ne s’enfui de la même façon. Dans les sachets de la personne, des produits de première nécessité, dans les yeux de la personne, de la peur. La personne est âgée et frêle, s’agrippe fermement à ses sachets. On la laisse partir et on rentre à nouveau dans le magasin pour prévenir les responsables, ils demandent pourquoi on n’a pas forcé et pris le sachet des mains de la personne âgée, on explique qu’on ne veut pas se montrer violent en général et encore moins avec une personne fragile. On nous dit que tout est ok, mais le regard laisse perplexe.
En bref on n’est pas fier de ce qu’on fait, on se demande comment on pourrait remettre du sens dans tout ça, être en accord avec des valeurs que les grandes entreprises ont depuis longtemps dilapidées pour toujours plus d’argent, mais on a de nouveau un appart, il faut payer, il faut tenir, nous on en a pas des masses d’argent.
  Je vais mieux, beaucoup mieux et les conditions de mon travail ne me touchent plus autant qu’avant, même si certains jours c’est difficile et ça me fait ressentir une colère, une envie d’autre chose, une envie de combattre. Moi, j’ai le dessin et l’écriture je peux m’évader, je peux travailler dans quelque chose où je me sens valorisé à côté de mon emploi, j’ai des amis proches, une petite amie, une famille. Mais certains n’ont pas tout ça. Certains n’ont dans leur quotidien que le travail.
Alors est ce qu’on doit accepter tout cela? Est ce qu’on doit accepter qu’une loi en particulier mais surtout un contexte économique et politique nous pousse plus loin dans ces retranchements? Est ce qu’on est des robots, des esclaves ou des bêtes de trait? Est-ce que ce qu’on fait ne pourrait pas être valorisé plus, et autrement, que par un salaire de misère? Est-ce que nos revendications pourraient être de ne pas demander plus d’argent et de pouvoir d’achat, mais plus de sens et de respect ?
Est-ce que voir notre avenir de plus en plus noir au fur et à mesure des années, des gouvernements et des réformes est normal? Est-ce que notre modèle de société ne nous méprise pas, nous producteurs des richesses et de services sur lesquels ceux qui possèdent notre force de travail s’enrichissent toujours plus devons accepter d’être manipulé, infantilisé par notre gouvernement et notre direction?
Est ce qu’on a le droit à l’espoir? Est ce qu’on a le droit au rêve? Pas au rêve de entrepreneuriat et de l’argent, mais au rêve d’une société plus juste et équitable.
Est-ce qu’au fond, pas en tant que travailleur, mais en tant qu’êtres humains, pas en tant que consommateurs mais en tant qu’être conscients et pensants tous autant que nous sommes. Est qu’au fond On ne vaut pas mieux que ça?
Bon Allez moi je vous laisse, faut que j’aille bosser.

One thought on “Aliénation en fast-food

  1. Ce genre de CDI, j’ai toujours appelé ça les CDI M…D…. Un contrat qui n’a de CDI que le nom, où la pression est telle que l’on finit tôt ou tard par partir. Et ce n’est pas l’apanage des jobs peu qualifié en restauration, même à Bac+6 dans une société du CAC40 on peut rencontrer la même pression. La violence verbale est juste moins directe, mais elle est tout aussi agressive à nos oreilles.

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