Je pensais que c’était ma faute, que j’étais un fainéant

Allez, on y va pour mon expérience de travail dans des conditions particulièrement gratinées. Par chance j’en ai eu qu’une comme celle-là.

J’ai travaillé trois mois dans un camion pizza. Lors de l’entretien avec le patron, celui-ci m’a expliqué qu’il me prenait pour une période d’essai et qu’il ne pouvait pas me payer pendant celle-ci, vu que j’allais lui faire perdre de l’argent lors de mon apprentissage. Soit.

La période d’essai a duré quand même trois semaines. Au bout d’un mois, il m’a payé 100 euros pour 40 heures de travail de la semaine. Il m’a expliqué ne pas pouvoir me payer plus parce qu’un collègue lui avait volé la caisse avant de prendre la fuite. En réalité, ce collègue était aussi en formation depuis 3 semaines et en avait eu marre de travailler gratuitement. Il avait alors prélevé 20 euros dans la caisse, devant le patron, avant de claquer la porte. Ça relativise quand même. Mais le patron m’a expliqué que cette personne était la pire raclure qu’on puisse rencontrer. Il était clairement sous-entendu que s’il venait à apprendre que je communiquais avec lui, je serais licencié.

J’ai signé un contrat qui stipulait que je travaillais 10 heures par semaines au camion. En réalité, je faisais entre 40 et 50 heures par semaine, j’étais payé au black. A la fin de chaque semaine, le dimanche, entre 23h et 1h/2h du matin, je négociais avec lui dans de grands éclats de voix la paye des heures de ménages. Lui voulait m’en payer aucune. Ce sont des heures où je ne suis pas productif, où je ne rapporte pas d’argent selon lui. Ça pouvait représenter jusqu’à 10 heures par semaine, ce qui est peu négligeable tout de même dans un salaire !

C’est lors de ces moments que j’ai eu droit à des réflexions gratinées :
« De mon temps et dans mon pays, quand l’ouvrier n’était pas content, on le marquait on fer rouge. En France vous êtes trop protégés et trop fainéants »
« Les heures de ménages, c’est gratifiant, c’est comme ça qu’on apprend, j’ai par conséquent pas besoin de te les payer »

Comme si c’était du plaisir.

Puis après, j’ai dû amener des matières premières avec ma voiture. Inutile de préciser que l’essence n’était bien entendu pas remboursée et que tout ceci ne comptais pas non plus dans le temps de travail.

Ce type m’a également obligé à mentir au client, à de nombreuses reprises. Le mensonge qui m’a le plus marqué: Des végétariens voulaient s’assurer que la pizza « végétarienne » ne contenait pas de viande. Hors, la base sauce tomate était en réalité une sauce bolognaise. Mais il était hors de question de dire la vérité plutôt que de prendre le risque de ne rien vendre. Si ces personnes avaient été allergiques, ça aurait été la même chose. Le plus important c’est la vente et la rapidité.

Et tout était comme ça. Quand je ne faisais pas un chiffre d’affaire qui le satisfaisait, j’étais soupçonné de voler dans la caisse, mon salaire diminuait. Il ne voulait pas mettre de caisse enregistreuse, ça coûtait trop cher pour lui. Il me donnait l’impression que je le dépouillais, que je le rendais pauvre. Toutes ces petites pressions, toutes ces immoralités ont fait que j’ai démissionné au bout de trois mois.

Une fois loin de lui, j’ai appris qu’il venait d’acheter une 5em villa, qu’il louait les quatre premières et qu’il était loin de d’être ruiné comme il se plaisait à le pleurnicher. En trois mois, j’ai gagné un peu moins de 1500 euros.

Comme c’était ma première expérience de travail, c’était assez traumatisant. Je me suis dit que plus jamais je ne travaillerai, dans mon esprit, tous les boulots étaient comme celui-là. Je ne suis pas allé aux Prud’Homme. Je pensais que c’était ma faute, que j’étais un fainéant.

En réalité, j’étais en pleine dépression avant pendant et après ce boulot. Chez mes parents, mon père me disait que j’étais une loque, que je ne me bougeais pas. Mais la dépression faisait que je ne voyais aucune raison de me lever le matin, j’espérais qu’un matin je ne me réveillerai pas. J’ai cherché du boulot en vain pendant près de neuf mois. Celui-là, c’était ce collègue qui s’est servi dans la caisse au bout de trois semaines qui m’en a parlé. J’ai sauté sur l’occasion, je me suis dit que j’irais peut-être mieux ensuite. Bref, j’étais dans un état d’esprit complètement dévalorisant, et une fois sorti de ce boulot, je me suis dit que j’exagérais tout, que j’en faisais des caisses, que je n’étais pas fait pour le travail et je culpabilisais.

Puis d’une manière que je n’explique pas, je suis sorti de la dépression. Depuis, j’ai fait d’autres boulots qui se sont bien mieux passés, avec de véritables contrats et des gens honnêtes. C’est seulement avec du recul que je me rends compte à quel point le patron de ce premier boulot était une ordure. Mais dans cette pizzeria, j’ai croisé des gens qui n’avaient pas d’autres alternatives pour travailler ici et qui se soumettait à des conditions de travail très difficiles, imposées par un enfoiré de première.

Clairement, #onvautmieuxqueça

2 thoughts on “Je pensais que c’était ma faute, que j’étais un fainéant

  1. Bonjour,
    la question c’est pourquoi avoir même accepter cet essai dans ces conditions ? et ensuite pour quoi votre instinct ne vous a pas averti de vous barrer tout de suite ? Quand je lis de nombreux témoignages, c’est toujours ce qui me vient en tête (car rassurez-vous, comme vous, j’ai oublié moi-aussi d’écouter mon instinct au moins une fois dans ma vie… ) pourquoi notre instinct de « survie » s’est étiolé au point de nous rendre sourd aux signaux que l’on reçoit de ce genre de situation…

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