Je ne supportais plus d’aller travailler les larmes aux yeux

Je suis un étudiant de master de 28 ans et je souhaite partager une petite histoire comme d’autres, c’est rare d’en avoir l’occasion alors autant s’en saisir. Aujourd’hui en parallèle de mes études je suis pion en lycée pro et j’ai à charge de gérer un internat composé d’une trentaine d’élèves. Avant d’être étudiant salarié, j’ai effectué plusieurs petits boulots d’été consistant majoritairement en de la manutention. Préparer des commandes pour un supermarché, vendre des assurances frauduleuses à des petits vieux trop sympathiques pour être méfiants ou encore nettoyer des sols et des tables recouvertes de nourritures prémâchées comme tout bon fastfood sait nous les vendre. Bref, des situations banales lorsque de jeunes gens souhaitent amasser un peu d’argent pendant leur « pause pédagogique », il n’est jamais trop tard pour se familiariser avec le monde du « travail » pas vrai ?

Aux conditions de travail déplorables venaient s’ajouter l’assurance d’un revenu honteux, d’échanges inexistants sous peine de sanction – Car après tout ne sommes-nous pas là pour travailler ? – d’une « hiérarchie » aussi misérable que mes collègues et moi-même. Et pourquoi leur jeter la pierre ? On se rattache aux semblants de succès qu’on trouve et que l’on nous a appris à mettre en avant. Se vendre commence toujours par mettre les autres en vente…  Encore une fois, ce sont là des faits banals que jamais l’histoire ne retiendra, ou tout du moins l’Histoire.

Mais mon souvenir le plus vivace – et sans doute le plus douloureux – restera celui du mois d’août 2007. Alors que les semaines précédentes s’étaient vues vides de toutes propositions d’embauche, un proche d’un membre de ma famille m’avait obtenu un poste dans une grande entreprise , une chance comme il s’en présente rarement pour un jeune homme en vacances d’ajouter quelques piécettes à sa bourse.

Je commençais donc mon activité le matin à  7h00 pour la finir le soir à 19h00 avec une pause déjeuner d’une heure entre 13 et 14h00. Au programme des activités, nettoyage de tapis à charbon en tenue de protection et masque à gaz, le tout dans l’obscurité la plus totale et les particules de charbon. Vinrent ensuite les nombreuses journées passées à pelleter des pierres acheminées depuis une carrière par tapis. Enfin les deux dernières semaines consistaient à enfourner des farines animales dans un four.

Bien sûr, ces conditions de travail étaient difficiles et, vous vous en doutez, très mal rémunérées. Pourtant, ce que je retiens ce ne sont ni la difficulté des activités demandées, ni les conditions de sécurité douteuses auxquelles nous étions confrontés, mais l’effet qu’avait ce travail sur mes collègues. Certains, embauchés depuis plus de 30 ans ne pouvaient plus s’imaginer ailleurs, à faire autre chose, envisager des projets ou tout simplement arracher leur activité de leur pensée. Leur unique préoccupation à l’heure de la débauche consistait à décider ensemble de la nature et la quantité d’alcool qu’ils seraient à même d’ingurgiter. Pour être honnête j’ai rompu mon contrat, je ne supportais plus d’aller travailler les larmes aux yeux.

A y regarder de plus près, ces hommes et ces femmes incarnaient le parfait salarié que souhaitent voir se multiplier nos dirigeants. Cet assouplissement du code du travail que prône nos oligarques ne se traduirait que par un durcissement des conditions d’embauche et de travail, multipliant de facto encore davantage le nombre de ces femmes et ces hommes brisés qu’y se sont vu forcer de courber l’échine. Je doute que quiconque veuille de cela.

J’ai répété plus haut que ces situations étaient banales, mais le sont elles vraiment, ou voudrait-on nous les montrer comme tel ? Après tout quelque chose de banal ne mérite sans soute pas que l’on s’y attarde… Merci d’avoir permis à de nombreuses voix de pouvoir s’exprimer et de prouver qu’au delà de la crainte et la contrainte, il existe toujours des moyens de se lever.

Courage, ne lâchons rien et continuons.

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