J’ai retiré mes vêtements de travail, et remis ceux du simple humain que j’étais

J’étais apprenti en alternance dans une petite entreprise filiale d’un très grand groupe français. Je m’occupais de la production d’un site et la maintenance des machines de la chaîne de production. L’alternance était bien payée et le poste à la clé me permettait de commencer ma vie professionnelle sans problème économique. Une planque idéale.

La personne qui m’avait recrutée, qui faisait la liaison entre la petite entreprise et le groupe (une sorte de chef de région), et était avec le chef de site (qui lui était mon maître de stage) mes référents a été remplacé au bout d’un an. Le nouveau m’a très vite fait comprendre la politique du chiffre : il n’était pas méchant, ne me manquait jamais de respect sur la forme de son discours, et était même souriant, mais il me faisait explicitement comprendre qu’aux yeux de ceux qui avaient décidé de recruter un apprenti, j’étais une statistique, un chiffre, une donnée sur laquelle des sauveurs avaient investi une somme de départ et que, par conséquent cette donnée devait être reconnaissante et faire augmenter sa valeur.

L’implicite était que je devais voir ma chance d’être où j’étais et donner le maximum de moi-même, passant outre les possibles problèmes de santé (travail à l’extérieur, en montagne et souvent sous -°10C en hiver, ou produisant des nuages de poussière lors de la production sans compter les blessures dues à l’utilisation d’outils dangereux ou à la maintenance de nombreuses machines capables de tuer un homme sans que ça n’impacte son fonctionnement) et en prenant soin de laisser la possible sensation due au malaise des événements du quotidien au vestiaire avant d’enfiler sa combinaison.

Je n’avais pas de problème par rapport aux congés payés. Puisque je n’avais pas le droit d’être payé en heures sup, mon chef de stage et moi avions un contrat oral selon lequel le temps passé en plus à travailler m’était retiré du reste du temps à travailler. Chose qui nous convenait à tous les deux, grâce à quoi je pouvais très rapidement (je pouvais faire plus de dix heures en plus de mes trente-cinq obligatoires en une semaine, s’il le fallait) accumuler de quoi me faire des semaines entières de repos. C’est cette fenêtre de liberté payée en plus qui a pu me faire tenir jusqu’au bout, je pense. Parce que c’est très vite devenu invivable.

Entre un chef de région qui ne te voit que comme un chiffre dans lequel il a investi et que tu dois remercier (alors qu’en plus c’est pas lui du tout qui t’a recruté), une pile fournissant l’énergie qui fait fonctionner son groupe et qui doit perpétuellement être au maximum de sa charge alors que lui même ne déboule qu’une fois toutes les semaines au maximum, ne pose jamais ses doigts sur un outil et ne fait que se balader de chantier en chantier pour rappeler à d’autres personnes qu’ils sont aussi des piles. Un chef de site qui bousille son mariage et sa vie de famille pour une entreprise qui le remercie au crachat et qui ne comprend pas pourquoi je n’arrive pas à sacrifier autant que lui.

La jalousie difficile à masquer de ce collègue de travail qui travaille ici depuis longtemps, qui a déjà failli mourir deux fois au travail et qui du coup ne comprend pas qu’un parfait inconnu beaucoup plus jeune que lui et sans expérience lui vole le poste qu’il attendait et qui, pour se venger, devient parfois inconsciemment le pire des enculés avec toi. Cet autre collègue qui pourrait partir à la retraite mais qui s’accroche parce qu’il ne lui reste plus que le travail la journée, et le bistro le soir – et au petit dèj, à commenter les infos les plus croustillantes du moment en martelant que de toute façon, si tu ne manges pas de saucisson tu n’es pas un vrai français. Celui qui connaît tout le monde depuis cinq ans mais qui est toujours en intérim et qui fait son travail le plus lentement qu’il lui est permis pour pouvoir augmenter le nombre de ses jours de travail. Ce gars sympa qui essaie toujours de détendre l’atmosphère et qui pense à sa famille avant d’effectuer en boucle une dizaine mouvements pendant toute une journée à ne s’arrêter que pour pisser.

Ce petit chef d’une entreprise associée qui travaille pour toucher en plus un salaire d’ouvrier, mais qui part une demi-heure avant en disant à son employé de bien tout finir alors qu’ils sont censés terminer en même temps – mais l’ouvrier accepte parce que c’est le gars sympa, et puis de toutes les manières c’est surtout son patron. Et puis il y a toi.

Dans ce préfabriqué qui sert de vestiaire, de toilettes, de douche, et de salle à manger. Autour d’une table, le temps de midi, à manger avec ce beau groupe aux personnalités diverses. A prendre gentiment conscience que ton avenir consiste à avoir l’obligation d’accepter la situation en choisissant lequel d’entre eux tu vas devenir, laquelle de leurs personnalités tu vas choisir de copier pour survivre dans ce monde. A te rendre compte que le choix qui préserve le plus ta dignité d’être humain, c’est de devenir la bonbonne d’eau poussiéreuse au coin de la pièce, parce qu’elle au moins on y fait réellement attention. Puis à accepter le verre de vin proposé par celui de tes collègues qui sert la tournée après avoir ouvert la deuxième bouteille parce que tous ont bien compris que l’après-midi passe beaucoup plus simplement avec deux ou trois coups de rouge avec le sandwich acheté avec tes tickets resto le matin en boulangerie parce que le soir tu es trop démoralisé par ta journée pour développer la créativité nécessaire à un repas décent.

A tirer au sort celui qui repartira avec la pile de cadavres des bouteilles de la semaine pour la jeter avant que le chef régional ne vienne parce qu’on aura des problèmes s’il les voit et que « c’est vendredi » n’est pas une excuse valable pour se faire un apéro à la vodka à 3€20 la bouteille, même si c’est la seule qu’on ait (d’excuse, et de bouteille).

Et que ce moment de réflexion revient, et reviendra encore et encore jusqu’au jour où tu signeras ton CDI, et où en échange d’un salaire qui démarre à environ 1500€ par mois, il deviendra officiellement la routine quotidienne de tes journées de travail.

Et puis un jour, alors que mon contrat d’alternance était fini, qu’un contrat intérim liait la fin de mon contrat d’alternance à un CDI certain, mon chef de site m’a offert le spectacle d’une scène surréaliste en me faisant le reproche… incongru… (je vous laisse juger) de ne pas me trouver à deux endroits à la fois. Je vous jure que c’est vrai.

Mise en situation : mon installation (« mon » car on me faisait comprendre que je devais considérer ces machines comme mes enfants) était découpé en trois zones. La première envoyait des matériaux dans les deux autres, et ce jour là l’une des zones était comme prévu éteinte. Alors que je passais dans cette zone, j’ai vu un problème se créer (une partie se bouchait alors que la zone tournait toujours), qui risquait de bloquer toute la chaîne de production et nous offrir quelques heures de travail en plus pour le débouchage. J’ai agi assez tôt, et j’ai pu déboucher le bordel manuellement, pour que le problème ne se reproduise pas plus loin.

Pendant ce temps, indépendamment du premier problème, un autre se déclencha dans la seconde zone, qui eut pour effet de couper la zone entière (une mesure de sécurité). Je l’ai vu, mais, étant occupé et la seconde zone en sécurité, j’ai d’abord réglé le problème sur lequel j’étais déjà posté. Ceci fait, je retourne dans mon local essayer de comprendre ce qui est arrivé à la seconde zone (un arrêt d’urgence défaillant, déclenché tout seul, qui avait provoqué la mise en sécurité de la zone, sans problème pour le redémarrage), local dans lequel je trouve le chef de site couleur rouge fluo, à m’aboyer dessus sans me laisser le temps d’expliquer mon alibi sur le « pourquoi t’as mis cinq minutes à arriver? ». Chose passablement énervante au vu de ces cinq minutes pendant lesquels j’intervenais pour nous éviter à tous les deux de rentrer chez nous beaucoup plus tard que prévu. Même en admettant cela, il continua sa tirade énervée, avant de balancer la chaise sur laquelle j’allais m’asseoir par terre (carrément), hurler qu’il était censé déjà être chez lui mais qu’il était obligé de rester au cas où, COMME ICI JE FERAIS DE LA MERDE (carrément) et qu’il fallait que je fasse redémarrer tout ça « fissa » (carrément).

Pareil que vous. J’étais choqué. Alors je me suis calmé. Je lui ai dit de rentrer chez lui. Je suis descendu et j’ai réglé la cause de la panne. J’ai redémarré toutes les machines. J’ai veillé à la production jusqu’à la fin de la journée. Lorsque les machines ont été vidées, il restait environ vingt minutes, j’ai fait quelques manœuvres d’entretien. Puis je suis rentré au vestiaire. J’étais seul, le dernier. J’ai retiré mes vêtements de travail, et remis ceux du simple humain que j’étais. J’ai retiré toutes mes affaires du vestiaire. J’ai laissé mes exemplaires des clés de mon local, et du portail dans le vestiaire. Mon téléphone professionnel aussi. Je suis rentré chez moi.

J’ai appelé le chef de site. Il n’a pas répondu. Je l’ai rappelé. Sans réponse une seconde fois. Alors je lui ai écrit un message: « Je ne reviendrai plus. » Et je ne suis plus jamais revenu. Parce que je valais mieux que ça. J’ai repris mes études, parce que l’argent n’a pour moi pas assez de valeur pour accepter de vivre comme j’allais le faire. Quitte à être un esclave, autant faire quelque chose que j’aime. C’est comme ça que j’avais choisi de vivre. Parce que je valais plus qu’un investissement, une valeur potentielle, sur laquelle on avait misée et qui devait faire des bons résultats. Parce que je valais plus que le punching-ball sur lequel mes supérieurs pouvaient frapper pour évacuer leur stress. Parce que je valais plus que d’être un homme désabusé par ce monde, condamné à l’alcool pour adoucir mes journées de travail. Parce que je valais plus que ça. Parce que je valais mieux que ça.

Mais aujourd’hui. C’est encore différent. Ce n’est pas que de moi qu’il s’agit. Un mouvement est lancé. Parce que des histoires similaires à la mienne, on se rend compte qu’il en existe une infinité. Que ceux qui ont vécu cette réalité n’en veulent plus. Que ceux qui la vivent n’en peuvent plus. Que ceux qui s’apprêtent à la vivre n’en veulent pas. Alors je pense à mes anciens collègues de travail. De ceux qu’ils ont été obligés de devenir pour accepter leur aliénation.

Celui qui continue de travailler malgré les balafres des deux accidents qui auraient pu le tuer parce qu’il n’a plus que ça. Celui qui ne part pas à la retraite parce qu’il n’a plus que ça. Et ce chef de région qui a tellement bien été formaté qu’il utilise un discours de parfait vieux connard stéréotypé alors qu’il n’a que 4 ans de plus que moi.

Puis je pense à tous ceux dont j’ai lu le témoignage. Ceux qu’on a poussé à bout pour qu’ils démissionnent d’eux mêmes parce que c’est plus intéressant pour les entreprises au niveau économique. Ceux qui essuient des remarques blessantes, sexistes ou racistes et acceptent de les ranger dans la catégorie de l’humour pour feinter leur dignité, ceux qui ont quitté le bateau pour éviter le burn out, et ceux qui luttent pour garder leur travail quitte à s’exposer à ce burn out, parce que leur situation personnelle les y force.

Puis je pense aux forces de l’ordre, à l’armée, ces gens qui étaient plein d’espoir en s’engageant, jurant de protéger leur population, et qui se retrouvent sous leurs uniformes à matraquer cette population qu’ils ont choisi de protéger, pour une précarité quasiment identique, qui choisissent d’oublier leur appartenance au peuple en enfilant leur uniforme. Ceux qui, une fois leur équipement au vestiaire, redeviennent des citoyens victimes des problèmes qu’ils infligent eux-mêmes sous leurs uniformes, mais qui, sans vraiment comprendre pourquoi, redeviennent des automates en posant leur képi sur la tête et leur veste bleue.

Puis je pense à ceux qui ne postent même pas, par crainte d’être reconnus, ou bien parce que, désabusés, ils n’ont même plus la force de croire en un quelconque changement bénéfique. Ceux qui se disent qu’au final, c’est perdu, et que même si on réussit à obtenir quelque chose, ce ne sera que des miettes et qu’on ne sera que des esclaves qui ont réussi à avoir un repas de plus ou une couette pour la nuit, un changement futile qui n’apporte rien à la situation globale. Et même à ceux qui, trop ancrés dans cette réalité, ne voient même pas où est le problème, et considèrent qu’il est normal que des familles entières soient ravagées pour que des personnes dont la richesse dépasse déjà l’entendement puissent devenir encore un peu plus riches.

Ceux qui ne comprennent pas en quoi la soumission de l’État et sa fuite dans nos négociations avec les entreprises n’est pas une avancée mais un retour en arrière désastreux. Ceux qui ne comprennent pas qu’une société où l’économie a plus de valeur que les êtres humains qui la font est vouée soit à son propre échec, soit à une perte définitive de la notion de démocratie.

Et puis je pense à mes petits frères, mes cousins et mes cousines, mes neveux et mes nièces. Les futurs enfants que j’aurai. Dans quel monde vont-ils vivre? Si on ne fait rien, ils vivront dans un monde qui sera pire que celui d’où émergent tous nos témoignages. Un monde où ces dérives seront normalisées. Un monde où ils n’auront même plus l’illusion d’un contrôle sur leur vie professionnelle. Un monde où ils seront par la loi officiellement reconnus comme des piles remplaçables en cas de défaillance, où ils auront le choix entre jouer le jeu de la servitude et mourir bêtement.

Je ne veux pas vivre dans ce monde. Encore moins donner ce monde à mes enfants. Vous non plus, j’imagine. Les commentaires de chacun d’entre nous décrivent des maux que le partage peut aider à panser. En les exprimant, en en prenant conscience, on s’en libère déjà. Ils nous ont fait conscience que nous étions les piles qui fournissions l’énergie au monde. Ce dont on peut prendre conscience, maintenant, c’est qu’en tant que pile, on peut alimenter leur monde, ou on peut alimenter le nôtre.

Aujourd’hui, on a une chance de pouvoir dire non. En étant assez nombreux pour être entendus. On ne peut être sûr de presque rien. On ne peut pas savoir si notre mouvement aura un impact. On ne peut pas savoir s’il aboutira. On ne peut pas savoir s’il sera en cours de route dénaturé.

Mais il y a une chose qu’on sait, c’est qu’il y a une chose qu’on peut faire. Lutter. Se battre. Refuser leur vision du monde et leur imposer la nôtre. Parce qu’on vaut mieux que ce qu’on est dans leur paradigme. On vaut mieux qu’une vie de boulon qui tient jusqu’à la rupture puis qui est remplacé par un autre boulon. On vaut mieux que d’être ces hommes et ces femmes qui culpabilisent d’être malades et qui troquent leur santé contre un peu de ce qui n’est même plus la vie. On vaut mieux que ça.

5 thoughts on “J’ai retiré mes vêtements de travail, et remis ceux du simple humain que j’étais

  1. Je pense comme toi qu’il se battre pour un monde meilleur, nous ne voulons pas d’un monde où l’humain doit se résigner à vivre comme l’on essaye de nous l’imposer. Pour des miettes jetées de la table des riches et puissants. Nous valons mieux que ça. Ne désespérons pas, j’ai maintenant 31 ans et j’ai encore l’impression d’être encore dans la rébellion de l’adolescence, dans un monde qui ne nous a pas laissé nous épanouir tel qu’on le voudrait. Comme toi, si jamais je dois avoir des enfants un jour, je n’ai pas envie de leur expliquer que j’ai fait partie des gens qui ont laissé des injustices sociales s’installer dans notre société et que je n’ai même pas ouvert ma bouche pour les dénoncer. Que j’ai été passif. Si l’adolescence c’est se rebeller contre l’injustice, alors oui, à 31 ans je suis un ado, un ado qui a des rêves, de l’ambition pour l’humanité.

    Je ne veux pas vivre comme un robot, ni penser comme un robot. Et j’appelle tous ceux qui veulent d’un monde meilleur à se battre pour ça et pour commencer à refuser cette « loi travail » que je rebaptise souvent « loi précarité ». C’est une mauvaise loi qui propose de fausses solutions à un problème bien plus grave et important. Ceux qui dirigent le monde ne sont pas à l’écoute du peuple, mais ils ne servent que leur propres intérêts, veulent garder leur position et avantages de chefs et dirigeants et ce à n’importe quel prix, même en bafouant la justice et les droits de l’homme. Nous ne pouvons renier tout ce pour quoi certains de nos ancêtres ce sont battus. Nous devons faire leur fierté et reconstruire un monde nouveau sur les ruines de l’ancien. Soyons fort et unis face aux injustices, toutes les injustices et non pas uniquement celles qui nous touchent directement. #OnVautMieuxQueCa

  2. Superbe réaction, honorable (terminer la journée de boulot, ranger ses affaires, prévenir le chef, …).

    Bonne analyse et témoignage !

  3. Vous avez raison. Je suis désabusé, trop désabusé sans doute.
    Cynique quand à ce monde, quand à son devenir. Sans doute trop imprégné de littérature cyberpunk, je n’arrive plus à trouver un motif d’espoir pour ce monde.
    Pour ce monde, pas pour moi. Moi j’ai eu la chance d’avoir des patrons et supérieurs relativement sympas, même quand j’ai bossé au McDo. Et, sinon, impliqués à fond. Quand j’ai fait mon BP de préparateur en pharmacie, mon patron d’alternance fut sympa. Et le pharmacien chez qui je vais bosser a l’air cool aussi.

    Alors je lutte. Je parle autour de moi, et mes parents étant de gauche, mes grands-parents aussi (en fait toute la famille), ca aide à passer. Ils me disent utopistes quant à mes solutions, parce que j’en ai, même si elles ne sont pas réalisables. Je lutte aussi pour mon fils, je veux qu’il réussisse, qu’il puisse choisir sa vie.

    Mais malgré tout ca… Oui, je suis désabusé. Je n’y crois plus. Parce que cette lutte, même si on la gagne, on devra la refaire. En permanence. Et plus ca ira, moins il y aura de personnes impliquées, alors un jour ca ne passera plus, et on perdra…

    Désolé d’être si défaitiste. Ce site est une mine de motivation, et je continue à me battre. Mais je n’ai pas d’espoir de victoire.

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