Victime de harcèlement sexuel, on m’a traitée de menteuse

24 ans, jeune secrétaire en recherche d’emploi. A l’époque je ne savais pas ce qu’était le harcèlement sexuel.

Une amie me dit qu’elle connait un Directeur des Achats d’une PME qui cherche justement son assistante. Après une rencontre étrangement sommaire, je suis embauchée.

Lorsque j’arrive dans l’entreprise je constate qu’elle est gérée par 3 Directeurs d’une quarantaine d’années qui ne recrutent que des jeunes femmes dans la vingtaine, jeunes mères de famille la plupart du temps. Je sens une tension très lourde, étrange. Les patrons ont le rire gras, ironisent, font des blagues machistes à longueur de journée en enfumant le bureau de leurs cigarettes (c’était avant que la loi l’interdise) et je m’aperçois que mon patron, le fameux Directeur des Achats, a un comportement de plus en plus bizarre avec moi.

Il me regarde avec des yeux de chiens battus, luisants. Il passe son bras derrière moi, me frôle dès qu’il en a l’occasion, me parle en mettant son visage quasiment contre le mien, puis un jour il passe ses doigts dans mes cheveux pour rectifier une mèche. Je suis très mal à l’aise, sur le qui-vive. Je ne comprends pas ce qui se passe et je commence à faire parler mes collègues en posant des questions.

Je finis par réaliser que ce type a manifestement harcelé toutes mes collègues. Toutes. Mais elles ne parlent pas de harcèlement. Elles disent qu’il est bizarre, « lourd mais pas méchant ». Mais j’ai aussi l’impression qu’on ne me dit pas tout parce que ça n’est pas possible. Il a quand même été jusqu’à en suivre plusieurs dans les toilettes. Je serre les dents en entendant cela. Et puis, il est important pour moi de savoir faire la part des choses, de me fier aux faits et pas seulement à ce qu’on consent à me dire.

Je suis sur mes gardes, mon instinct me hurle que je suis en danger, je ne sais pas quoi penser. A l’occasion d’un déjeuner à l’extérieur du bureau, il profite du retour en bus et de la foule pour se coller contre moi et apprécier très visiblement la situation tout le long du trajet. Il plonge ses yeux dans les miens et me sourit langoureusement. Je me retiens de toutes mes forces de ne pas le frapper sauvagement. Cela dure de longues minutes insupportables. Il me répugne.

Le lendemain je lui dis que je ne veux pas qu’il se comporte ainsi avec moi, que je ne veux pas travailler dans ces conditions, que son comportement n’a rien de professionnel. Il fait l’étonné, il ne comprend pas, il me dit que c’est moi qui a un problème. Je lui dis qu’il n’a pas à me toucher. Il fait mine d’acquiescer en souriant piteusement.

Et puis, un soir, il me coince dans son bureau alors que tout le monde est parti. Il me fait des compliments, il me dit qu’il a des projets pour moi. Il m’enlace et tente de coller son corps contre le mien. Je crie, je lève la main en le menaçant, tremblante des pieds à la tête. Il recule, je sors du bureau précipitamment. Je suis malade de honte et de colère mélangées.

Je me mets en arrêt maladie le lendemain, je suis incapable de revoir ce type. Je raconte tout à la collègue que je préviens de mon absence. Elle me dit que ce n’est pas possible puis elle fait mine de compatir. Je reste en arrêt toute la semaine, le temps de décider quoi faire et de reprendre un peu d’aplomb.

Je décide d’aller au commissariat dénoncer les faits. Hésitante, je raconte tout aux 2 policiers qui me font face. Et là, ils rigolent presque en me disant que pour porter plainte il faudrait que ça se reproduise. Et puis qu’en fin de compte il ne s’est rien passé de grave, que ce n’est pas si méchant. Je suis horrifiée et me sens totalement démunie. Je finis donc par déposer une simple main courante.

La honte et la colère sont toujours là. Je reçois un avis de licenciement suite au dépôt de cette main courante – le Directeur des Achats a été convoqué au Commissariat pour répondre des faits que j’y ai évoqués. Je me rends à l’Inspection du Travail avant l’entretien de licenciement pour raconter mon histoire. Je me revois, tremblante et honteuse, ça a été un vrai calvaire. L’Inspectrice qui me reçoit me dit de ne pas m’inquiéter, que le nécessaire sera fait.

Sur son conseil, je choisis d’être assistée par un conseiller syndical lors de mon entretien de licenciement car j’ai peur de ce qui pourrait se passer sans témoin. Avant le rendez-vous, j’appelle toutes mes collègues une à une pour leur raconter mon histoire et au moins récolter leur avis. Aucune ne bronche, elles ont manifestement toutes peur de perdre leur job. Lorsque j’arrive le jour J avec le conseiller syndical, aucune d’entre elles ne me regarde passer. Je me sens comme une paria qui va à l’échafaud et en même temps je suis fière d’avoir le courage de dénoncer ce qui se passe. L’entretien sera court. Le conseiller syndical n’ouvrira pas la bouche.

Lorsque je demande au Directeur Général pourquoi il couvre un tel individu, celui-ci me répond très calmement : « C’est simple. L’un de vous deux ment dans cette histoire et comme je n’ai pas envie de croire qu’il s’agit de mon Directeur des Achats, qui est à mes yeux clairement au dessus de tous soupçons, c’est donc vous. » J’ai donc été traitée de menteuse, devant le conseiller syndical qui n’a pas bronché. En ressortant, il regardait ses chaussures. Il a bredouillé quelque chose en me serrant la main avant de disparaître.

Et moi, je ne peux vous dire à quel point j’ai été écœurée par l’attitude d’absolument tout le monde. Je n’ai jamais eu de nouvelles de l’Inspection du Travail. Je suis sortie de là avec ma seule fierté en bandoulière. Heureusement pour moi, c’était tout ce dont j’avais véritablement besoin pour me reconstruire avant de pouvoir rebondir. Mais ça aurait pu être bien pire …

9 thoughts on “Victime de harcèlement sexuel, on m’a traitée de menteuse

  1. Le harcèlement sexuel en France, une honte et un non-dit insoutenable.

    Le pays des Droits de l’Homme, mais pas encore ceux de la Femme…

  2. Je me suis retardé sur la section « harcèlement sexuel » parce que j’ai peine à imaginer qu’une telle chose puisse exister.. C’est affligeant d’une part que ce genre de situations arrivent et d’autre part que les coupables s’en sortent grâce aux témoins complices.

  3. En tant qu’homme je trouve ces pratiques DEGEULASSES , et ce texte me fait de la peine, sachant qu’il est loin d’être isolé …

    On ne peut se rendre compte de la gravité de la situation que si on l’a vécu, et par la je tiens a féliciter la démarche de cette jeune fille , cela n’a peut être pas abouti a quelque chose, mais elle a eu les couilles de dire NON comparé a ses collègues …

    Courage Madame / mesdames !

  4. Je suis également sur Toulon, et plusieurs jeunes femmes de mon entreprise ont été victime d’harcèlement et même d’agressions sexuelles par un supérieur hiérarchique qui je pense était couvert par le Directeur. Après plusieurs années de supplices, plusieurs filles ont démissionné sans en parler. Jusqu’au jour ou une la fait, puis deux, et les syndicats si sont ajoutés. Une enquête du CHSCT s’est faite et il a été licencié. M’enfin, il est encore en liberté malgré tout….
    Je suis tellement désolé pour toi que tu n’ai pas eu justice, surtout quand ça n’a servi « à rien » mais ne t’inquiète pas, tôt ou tard ils paieront, il suffira que d’autres filles dénoncent les actes, et un jour la justice devra enfin ouvrir les yeux. Ca aurait été bien de savoir où ce trouve ton entreprise pour ne pas que les femmes ailles postuler labas surtout ..
    Courage, et bravo à toi d’avoir osé parler.

  5. Il faut éduquer les hommes et les femmes à ce sujet.
    il faut se rendre compte que beaucoup d’hommes qui pratiquent le harcèlement ne savent pas que ça en est.
    En tant que femme qui a vécu des situations dramatiques avec les hommes, je compatis pleinement à ton désarroi.
    Courage, il y a de la lumière ailleurs!

  6. je suis actuellement en procédure pénale car j’ai porté plainte. les gendarmes étaient très professionnels et n’ont jamais rigolé ; au contraire. Lors de la confrontation. mon agresseur rigolait, disait que je fabulais, que je rêvais!!! il ricanait….j’étais écœurée. On est salie, humiliée, et traitée de menteuse. j’irai jusqu’au bout. nous sommes deux à avoir porté plainte. il faut une sacrée dose de courage dans cette justice ou la victime est rarement écoutée.

    1. Tu fais bien, son comportement d’homme est inadmissible, d’autant plus abjecte qu’il est ton hiérarchique (et donc en mesure d’abuser de cette position pour obtenir des faveurs).

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