Je re-signais un contrat CDD d’une semaine tous les lundis matins

J’ai toujours été attiré par le domaine audiovisuel. Depuis que je sais parler, je répète que je veux devenir réalisateur. Pour rassurer mes parents quant à mon avenir, j’ai accepté de prendre un poste dans une télé locale, juste après mon bac. A 21 ans, je suis devenu animateur-producteur, après un casting durant lequel j’avais menti sur mon âge (l’annonce exigeait qu’on ait « au moins 25 ans », détail limite discriminant que je n’ai jamais compris).

J’ai exercé ce métier pendant deux ans, et le moins qu’on puisse dire c’est que je trimais comme un dingue. Alors qu’une partie de mes collègues plus âgés tâchaient d’en faire le moins possible, moi je me donnais à fond. Après quelques mois, dans mon équipe, j’étais souvent le premier à arriver, et toujours le dernier à partir.

On peut dire que ça a « payé », puisque j’ai gravi les échelons à une vitesse folle. Après seulement quelques mois, j’étais l’un des animateurs vedettes de la chaîne, je faisais une émission en direct par semaine, et mes responsabilités allaient toujours en grandissant. L’une de mes responsabilités était d’assurer le « jeu » dans mon émission. Un genre de concours quotidien qui permettaient aux téléspectateurs attentifs de remporter des cadeaux. Et pour « assurer » ce jeu, je devais avancer les frais d’achat des lots, et aller les retirer en magasins moi-même, sans être véhiculé. Les sous que j’avançais (plusieurs centaines d’euros par mois) m’étaient remboursés après plusieurs semaines ou mois…

L’aspect un peu étrange du travail sur cette chaîne, ce sont avant tout les contrats. Personnellement, je n’ai jamais obtenu la sainte « titularisation » accordée aux employés les plus fidèles, mais que certains n’avaient toujours pas après 20 ans de loyaux services. Du coup, je re-signais un contrat CDD d’une semaine tous les lundis matins. Aux yeux de Pôle Emploi, j’étais donc au chômage TOUS les samedis, et je retrouvais miraculeusement du travail TOUS les lundi (sauf en période de vacances scolaires, pendant lesquelles j’étais vraiment au chômage).

Pour espérer des congés payés, des arrêts maladie etc., il fallait d’abord que je remplisse les conditions d’admission aux intermittents du spectacle (alors que, dans les faits, je travaillais à temps plein, mais pas dans les contrats). Et même ce statut obtenu, m’absenter serait revenu à prendre le risque que mon contrat ne soit pas renouvelé la semaine suivante. Du coup, en deux ans, je ne me suis JAMAIS absenté (même pas une demi-journée). J’allais même faire de plates excuses à mes supérieurs à chaque fois que je devais quitter le travail avant 17h (plusieurs fois pour prendre mes cours de conduite, une fois pour me rendre à des funérailles).

En plus du direct, qui est un exercice épuisant, je passais des heures à écrire les émissions, à gérer les invités, à parer aux imprévus, à participer à des réunions inutiles et interminables, à tourner des reportages en extérieur, à gérer des monteurs incompétents , et, officieusement, à former les nouvelles recrues de l’équipe. En pleine semaine, je terminai rarement avant 19h, sachant que mon direct était entre midi et 14h (je me retrouvais donc à manger sur le pouce après le direct, tout en travaillant sur l’émission du lendemain). Mon téléphone sonnait constamment jusqu’à 23h. Les attentes de mes différents supérieurs changeaient constamment et étaient souvent contradictoires (on voulait que je fasse venir des invités qui n’étaient jamais venus sur le plateau de l’émission, mais on me reprochait de ne pas inviter les habitués).

Ce qui me prenait le plus d’énergie, c’était de rattraper les bourdes de mes collègues les plus âgés, qui ne savaient pas se servir des ordinateurs. Je me rappelle avoir fait mes propres montages vidéos et palettes graphiques sur mon ordinateur personnel pendant mon temps libre, parce que certains graphistes et monteurs refusaient d’accomplir ce qu’ils estimaient être des tâches « trop compliquées », ou simplement parce que je savais que, cette semaine là, on m’avait assigné le monteur qui ne venait jamais travailler (parce qu’il était titularisé). Je me rappelle aussi que l’un des vieux graphistes se trompaient souvent lorsqu’il écrivait des numéros (résultats d’élection, etc.), « parce que sur minitel, le clavier numérique est inversé » (sic)

Le pire est sans doute que ça modifiait ma personnalité et mon caractère. A la base, j’avais pris ce travail dans l’espoir que cela me laisserait assez de temps pour travailler sur mes propres projets à côté (je voulais écrire des court-métrages), mais je me suis vite rendu compte que je ne pouvais penser à rien d’autre qu’au travail. Je terminais souvent mes journées en larmes, je n’avais plus aucune énergie le week-end, et j’étais tout le temps malade. Plus le temps passait, plus l’énervement devenait ma caractéristique principale. Je me rappelle avoir traité d’enculé un graphiste qui aurait pu être mon grand-père, devant tout un tas de gens, sans que personne ne me le reproche.

Comme j’étais l’un des rares employés à travailler (trop), beaucoup de mes collègues ne m’appréciaient pas, et m’accusaient sans cesse d’être un arriviste, qui voulait les faire passer pour des cons. Une de mes collègues plaisantait toujours sur « mes dents qui rayent le parquet » en réunion. En réalité, l’idée que je puisse passer 20 ans de plus dans cette entreprise me provoquait des crises d’angoisse !

La goutte d’eau fût le jour où mon supérieur direct -et ami- est parti tourner une série de reportage à l’étranger avec une autre collègue. Il m’avait bien fait comprendre que je ne pouvais pas profiter de ce voyage de rêve, car sans moi, l’émission n’aurait eu aucune chance de fonctionner en son absence. En effet, en dehors de lui, j’étais le seul membre de l’équipe à avoir plusieurs années d’ancienneté, à connaître par coeur l’émission, à être déjà connu du public etc.

Du coup, je m’attendais à ce qu’on m’offre le poste de mon supérieur pendant une semaine. Je n’étais d’ailleurs pas le seul à penser ça : cela paraissait logique à tout le monde. Finalement, c’est une autre employée de la boîte, sortie de nulle part, qui a été nommé à ce poste relativement prestigieux, sous prétexte qu’elle avait de l’ancienneté au sein de l’entreprise (mais pas dans mon émission). Cette personne n’avait aucune compétence et n’avait même pas été brieffée sur le fonctionnement de l’émission…

Ainsi, pendant une semaine, au lieu d’être 5 équipiers, nous n’étions que deux. Et ma collègue (et « supérieure » éphémère) ne faisait pas sa part. Elle refusait de venir aux réunions, n’a jamais contacté le moindre invité, me confiait tout le boulot… Je faisais à moi seul le travail de 5 personnes, pendant qu’elle buvait des coups au bar d’en face. Les seuls moments où elle s’est retroussé les manches, c’était pour imposer « SA » vision des choses (elle s’est notamment attribué plus de temps de parole à elle-même qu’aux invités, et a catégoriquement refusé de présenter l’émission debout).

En fin de semaine, elle a coupé la parole de l’invité à la moitié du direct pour pouvoir faire son long discours de remerciement, pour « toutes les personnes qui l’avaient soutenue et aidée pendant cette dure semaine »… Elle a cité tous nos supérieurs dans ses remerciements… mais pas moi !

J’ai donc fini ma saison, puis j’ai choisi de ne pas signer de nouveau contrat. Autour de moi, personne ne comprend comment j’ai pu tourner le dos à un poste dont tant de gens rêvent, et pour lequel j’étais doué. Deux ans après que j’ai quitté ce poste, ma remplaçante continue de réutiliser mes thèmes d’émissions, avec les mêmes invités. Il arrive même que mon ancienne équipe me demande de leurs donner les numéros de mes invités.

One thought on “Je re-signais un contrat CDD d’une semaine tous les lundis matins

  1. Voici le témoignage d’un ami illettré, qui approche la cinquantaine. Pendant des années, il a été intérimaire dans la même entreprise, effectuant soit-disant un remplacement, mais occupant en fait un poste laissé volontairement vacant, car tous ceux qui l’exerçaient y laissaient en quelques années la santé de leur squelette : en effet, il fallait soulever des objets allant jusqu’à 80 kg, à un rythme soutenu, pour les mettre dans l’emballeuse, sauf le jour où il y avait une inspection du travail et où par miracle ce jour là, il n’y avait que de petits objets. Pour le faire tenir, l’entreprise lui promettait un CDI qu’il n’a jamais eu. Des années se sont ainsi écoulées. Quand il a dû être en arrêt maladie pour une opération, l’entreprise d’intérim ne l’a plus rappelé.
    Il a alors connu une période de plusieurs mois de chômage et a obtenu un emploi aidé dans une municipalité, emploi censé permettre aux personnes éloignées du marché du travail d’acquérir une expérience professionnelle et de se former.
    En quelques jours, il travaillait comme n’importe quel agent d’entretien d’espace vert municipal, mais à un tarif nettement moins élevé pour la municipalité. le tuteur chargé de l’aider à trouver une formation ou un emploi ne l’a pratiquement jamais rencontré, alors qu’il est illettré et dans l’incapacité de trouver lui-même une offre d’emploi ou une formation. La seule formation professionnelle qui lui a été proposée est une formation à la taille de vigne qui se tenait à 80 km de chez lui (alors que sa vieille voiture menaçait ruine à tout moment) et qui ne lui aurait permis que de décocher des contrats saisonniers. On ne lui a proposé en un an qu’un entretien d’embauche. De toute façon, les emplois non qualifiés dans les espaces verts sont désormais essentiellement occupés par des entreprises d’insertion et autres ESAT.
    Rien ne lui a été proposé pour remédier à son illettrisme (il est dyslexique), ses demandes pour réobtenir les CACES (très recherchés pour les postes de manutentionnaire) ou pour avoir une habilitation de vigile (poste qu’il avait déjà exercé du temps où cette habilitation n’était pas nécessaire) ont été estimées trop coûteuses et qu’il n’avait qu’à trouver un employeur qui les lui finance…
    Depuis trois ans, grâce à une copine serveuse qui l’a présenté à son employeur, il est plongeur dans une grande chaîne d’hôtel près de chez lui. Il n’a qu’un poste à temps partiel en CDI. Ses jours de travail varient au gré des besoins de son employeur. Celui-ci le met régulièrement d’astreinte (jamais payée) et ne confirme que le jour même, s’il travaillera ou non, change ses dates de vacances au dernier moment alors qu’il n’a plus de voiture et dépend d’amis pour l’emmener en vacances dans leur résidence secondaire… Quand il fait des heures supplémentaires les jours où les clients sont nombreux, le gérant de l’hôtel s’arrange pour les lui faire récupérer et ne pas avoir à les lui rétribuer afin d’augmenter les profits de l’hôtel. Souvent en plus de son travail de plongeur, il fait celui d’un commis de cuisine, sans être payé davantage.
    Il a vraiment du mal à boucler les fins de mois et ne se soigne plus faute de pouvoir faire l’avance de frais (obligatoire avec sa mutuelle d’entreprise). S’il ne quitte pas son travail, c’est qu’on lui a fait miroiter une augmentation de son nombre d’heure de travail et qu’il se dit qu’à son âge, sans voiture, retrouver un meilleur travail sera dur.

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